À Marseille, la 7e édition du festival Allez Savoir, coorganisé par l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et la Ville de Marseille, s’achève ce samedi 26 septembre. Pendant trois jours, chercheurs, artistes, journalistes, auteurs et grand public auront été invités à regarder l’argent autrement : comme une monnaie, bien sûr, mais aussi comme un rapport de pouvoir, une croyance, une mesure de la valeur ou encore un marqueur des inégalités.


 

« L’argent. C’est-à-dire ? » : la question choisie pour cette septième édition pouvait sembler familière. Elle s’est révélée suffisamment vaste pour ouvrir une multitude de portes. Du bonheur à la dette, du patrimoine aux cryptomonnaies, du marché de l’art aux économies parallèles, de la disparition du cash aux formes de monnaie extra-européennes, le festival a choisi de ne pas réduire l’argent à sa seule dimension économique. C’est précisément l’une des particularités d’Allez Savoir : faire des sciences sociales une matière de discussion publique. Durant trois jours, la programmation investit une quinzaine de lieux marseillais — parmi lesquels le Centre de la Vieille Charité, l’Alcazar, le Musée d’Histoire de Marseille, le [mac] ou encore le Musée d’Arts Africains, Océaniens, Amérindiens — et multiplie les formats : tables rondes, projections, spectacles, visites, jeux, ateliers et rencontres. La plupart des propositions sont gratuites, dans la limite des places disponibles.

L’argent comme objet social

Le premier mérite de cette édition est ainsi de déplacer le regard. L’argent n’est pas seulement ce que l’on possède, gagne, dépense ou épargne. Il organise aussi des relations sociales. La programmation a notamment abordé les liens entre argent et bonheur, l’argent au sein du couple et de la famille, la propriété des médias, la redistribution des richesses ou encore la dette et le travail. Elle s’est également intéressée aux monnaies numériques, aux marchés, à la valeur des œuvres d’art, aux trafics et économies parallèles, ainsi qu’aux différentes manières dont les sociétés donnent une valeur aux objets. Cette diversité permet de faire dialoguer des disciplines qui ne regardent pas nécessairement l’argent avec les mêmes outils : économie, histoire, anthropologie, sociologie, science politique, droit ou encore littérature. L’argent devient alors un observatoire des sociétés plutôt qu’un simple sujet économique.

La deuxième journée, vendredi 25 septembre, a notamment mis en avant les questions de dette, de travail, de redistribution et d’économies parallèles. Parmi les rendez-vous annoncés figuraient « L’argent des savoirs », « Dette et travail. Depuis l’Antiquité à nos jours », une réflexion sur la disparition de l’argent liquide, une discussion consacrée à la redistribution des richesses et une table ronde sur les économies parallèles, les trafics et les mondes illicites. Cette architecture donne au festival une tonalité particulièrement contemporaine : derrière la question apparemment abstraite de la monnaie apparaissent des interrogations très concrètes sur le pouvoir d’achat, les inégalités, la propriété, le travail ou la confiance. Mais Allez Savoir évite aussi de cantonner la réflexion à l’actualité immédiate. L’histoire occupe une place importante, tout comme l’anthropologie. Les formes anciennes du crédit, les relations entre argent et monde rural ou encore les objets utilisés comme monnaies dans différentes sociétés permettent de rappeler que nos façons de considérer l’argent sont historiquement et culturellement situées.

Réfléchir sans renoncer au jeu ni à la création

Autre caractéristique de cette édition : la volonté de faire sortir les sciences sociales du seul registre de la conférence. Le festival propose ainsi plusieurs jeux et expériences participatives. « Le tour des propriétaires » reprend par exemple les mécanismes de l’investissement immobilier, des loyers et de la fiscalité pour transformer une partie de jeu en expérience des mécanismes économiques. « Fortuna : les déesses de la moula », création du Tamis, propose quant à elle un serious game autour des inégalités de richesse. La création artistique sert également de détour pour penser l’argent. Au Musée d’Histoire de Marseille, l’installation autour des papiers-monnaie d’offrande de Taïwan invite à considérer la monnaie dans ses dimensions rituelles et symboliques. Au [mac], une rencontre s’intéresse aux rapports entre art, résistance, soumission et argent. Au Centre de la Vieille Charité, le texte « L’argent » de Christophe Tarkos est remis en jeu par une performance qui interroge la valeur attribuée aux choses, aux mots et à la création. Le dispositif témoigne d’une volonté claire : ne pas seulement parler des sciences sociales, mais proposer des situations dans lesquelles le public peut expérimenter, observer et discuter.

Une manifestation pensée pour élargir le public

Avec plus de 50 rendez-vous annoncés sur trois jours, Allez Savoir entend ainsi jouer son rôle de festival de diffusion des sciences sociales. L’enjeu est d’autant plus intéressant que le thème choisi touche tout le monde, mais que les façons de parler d’argent peuvent rapidement devenir techniques. La programmation cherche au contraire à partir d’expériences ordinaires : acheter, travailler, hériter, s’endetter, investir, donner, payer, être payé. Les formats participatifs et les rendez-vous organisés dans les musées et les bibliothèques participent de cette stratégie. Ils permettent de faire circuler les savoirs dans des lieux qui ne sont pas exclusivement universitaires.

Le bilan que l’on peut dresser est donc avant tout celui d’une programmation qui aura cherché, pendant trois jours, à transformer un objet quotidien en question collective. Et c’est peut-être là le fil rouge de cette édition : derrière chaque pièce, chaque billet, chaque compte bancaire ou chaque prix se cachent des conventions, des rapports de force, des histoires et des croyances. Interroger l’argent revient alors à interroger la société elle-même. La dernière journée s’annonce particulièrement dense, avec des rendez-vous de 9h30 à 19h30 dans plusieurs lieux de Marseille. L’accès est généralement libre, dans la limite des places disponibles. La table ronde finale s’intéressera à la circulation de l’argent au sein du couple et à ses conséquences, à 17h30, au Musée d’Histoire de Marseille après la projection d’un court film photographique consacré à l’expérience d’une femme confrontée aux conséquences économiques de son divorce. Ainsi s’achèvera cette septième édition : après avoir abordé l’argent sous ses angles économiques, historiques, politiques, anthropologiques, artistiques et intimes, Allez Savoir refermera son édition 2026 sur une question volontairement quotidienne — comment l’argent circule-t-il entre celles et ceux qui s’aiment ? — une dernière manière de rappeler que parler d’argent, c’est toujours, au fond, parler des relations entre les individus et de la société dans laquelle ils vivent.

Illustration Benoit+Bo