L’eau se fait de plus en plus rare et les conséquences sont terribles. Les agriculteurs sont en première ligne. La loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricole remet en question la gestion de l’eau, double les volumes d’eau à des fins uniquement agricoles d’ici 2035 au détriment de l’environnement et de la santé publique. Ces mesures, désespérantes, n’arrangeront rien, au contraire, explique le président du comité de bassin Loire-Bretagne.


 

Thierry Burlot se définit comme ayant une sensibilité à gauche. Il dit avoir pris de la distance depuis longtemps avec les partis politiques et n’être plus être encarté nulle part, « trop d’hypocrisie, partout », sa bataille est le bien public. Le conseiller régional privilégie l’implication au sein du territoire et de la collectivité, notamment à Dinar où il s’est présenté sur une liste “centre-droit, centre-gauche” « pour essayer de faire quelque chose. Je ne suis pas de la majorité présidentielle et suis loin de suivre le gouvernement dans ces décisions », précise-t-il.

Thierry Burlot, président du comité de bassin Loire-Bretagne – Crédit Cercle français de l’eau

L’homme est reconnu, et sollicité, pour ses capacités à rassembler autour de la table toutes les parties pour débattre des sujets, même les plus difficiles. Comme pour Sainte-Soline où a émergé une reprise du dialogue entre les agriculteurs irrigants, les écologistes et l’État, la délégation du comité de bassin recommandant de parvenir à « un contrat global de bien commun ». Si les projets de mégabassines n’ont pas été écartés, ni interrompus — Thierry Burlot s’est positionné pour une pause dans les travaux —, les discussions avaient néanmoins abouti à une motion, certes sans valeur  contractuelle1, mais voté à l’unanimité par toutes les parties. En 2024, l’élu déclarait à Reporterre : « Il faut tirer les leçons de ce qui s’est passé à Sainte-Soline, essayer de créer du consensus. Penser qu’on peut régler des sujets aussi complexes par un tour de force n’est pas sérieux. Si on accepte une mainmise de l’agro-industrie sur ces questions, on court à la catastrophe. » Thierry Burlot dénonce également la primauté de l’État sur les agences de l’eau au détriment de la démocratie locale et de l’environnement.

Le président du comité de bassin Loire-Bretagne maîtrise le sujet de l’eau de A à Z, de sa gestion à son grand cycle, et a pleinement conscience que la problématique climatique, qui s’accélère, réclame sans tergiverser des décisions politiques urgentes. Il considère que la Loi d’urgence agricole a mis à bas le travail de concertation. « Ce n’était pas ce qui était prévu, on devait parler de l’eau. Il faut absolument rassembler, pour trouver des solutions et sauver l’essentiel », dit-il en précisant : les conditions d’un débat républicain apaisée sur le sujet ne sont plus là, la situation se radicalise ».

 

La loi d’urgence agricole, recul environnemental et sanitaire, met au même niveau l’agriculture et l’environnement, quelle est votre réaction générale  sur le texte ?

C’est désespérant, cette loi se termine en reculs environnementaux comme si la question des agriculteurs était liée à l’environnement, ce n’est pas sérieux. Les agriculteurs, en première ligne, sont les premières victimes et la question de l’eau est pour eux vitale. Sans eau, les exploitations agricoles disparaissent. Les conditions climatiques, la transformation agricole qui s’opère, sans parler des incendies génèrent de la peur, de l’inquiétude. Les gens sont loin de mesurer ce qu’il va se passer, ce qui provoque des incompréhensions. Malheureusement, les conditions apaisées d’un débat sur le sujet ne sont plus là, on assiste à une radicalisation et ça ne mène à rien.

Si on veut réussir il faut rassembler face à l’urgence. Mais comment peux-t-on laisser penser que la loi UA, qui vise à imposer le stockage de l’eau de façon brutale et à usage exclusif de l’agriculture, et non pas les stockages multi-usages préconisés, va régler le problème ?

Cette loi qui touche au Code de l’environnement et à la gouvernance ne mène-t-elle pas dans une impasse ? Si le gouvernement n’avait pas reculé vous ne seriez plus président du comité de bassin.

Une loi ne peut pas régler le problème de l’eau en France, elle n’y arrivera pas, regardez Sainte-Soline. Oui, c’est vous dire jusqu’où ils vont. C’est d’un mépris totale pour la démocratie locale de l’eau. Le président de bassin n’est pas l’agence de l’eau, on me le fait comprendre tous les jours, c’est l’État et lui seul qui a la main, je n’avais pas imaginé ça comme ça.

L’opinion en est-elle consciente ?

Pas du tout. Quand une subvention est supprimée, on me demande ce que je fais en poste. On est dans la concertation, jusqu’à un certain point à ne pas dépasser, quand ça fait mal on nous rétorque : « vous n’êtes pas l’agence de l’eau ». Aucun président de bassin n’a de pouvoir, pourtant cette agence est financée par les collectivités territoriales et à travers les redevances des factures d’eau de tout un chacun.
L’État continue d’affaiblir les financements des agences de l’eau en nous faisant payer les dégâts à la biodiversité : 500 millions par an à l’Office français de la biodiversité (OFB), qui ne vont pas à l’eau potable.

Qui va payer les retenues d’eau fixé à la hausse par la loi d’urgence agricole et destinées à l’agriculture  ?

Les retenues ont été déjà financées très largement pas les agences. Mais la loi UA prévoit un autre plan de stockage, beaucoup plus important, destiné à l’agriculture. Les agences ne pourront pas payer, on ne peut déjà plus financer les stations d’épuration. Historiquement, les agences de l’eau était faites, je le rappelle, pour financer ces stations et encourager le traitement de l’eau, etc. De plus, on doit traiter des sujets comme les pesticides.

Cette situation rebondit sur les collectivités ?

Oui, et comme il y a moins d’argent dans les agences de l’eau, on demande aux collectivités de payer ; c’est là que le système se grippe.

Comment interprétez-vous les effets de la loi d’urgence agricole sur la transition écologique ?

Le débat est là. Malheureusement, tout est fait pour opposer les gens et ne pas trouver de solutions collectives. Aujourd’hui, il va falloir faire des choix en matière de production et d’élevage, on ne pourra pas tout faire, ni faire du stockage de l’eau au détriment de la qualité de l’eau et de la biodiversité. Il faut être conscient que la ressource se dégrade et que moins il y en aura, plus elle se dégradera.

Suite à Sainte-Soline, le comité de bassin a voté une motion sur le stockage de l’eau, tout est dit : cette motion associe la construction de bassines à des mesures écologiques comme la baisse de l’usage de pesticides, la restauration de zones humides, la replantation de haies… et à des engagements pour un partage de l’eau plus équitable, maraichers, autres usages, tout en intégrant les feux de forêts. Elle a été votée par toutes les parties associations, agriculteurs et autres usagers de toutes sensibilités, par un vote à bulletin secret2. On peut faire du stockage intelligent, en regroupant toutes les parties prenantes.

La loi d’urgence agricole renforce encore le rôle de l’État. Selon vous, qui devrait être responsable de la gestion de l’eau ?

L’eau doit être gérée par les collectivités locales. L’État ne peut pas dire que seul il va imposer des stockages ici et là. Il faut des projets territoriaux, et à l’inverse, il faut vraiment que le milieu écolo’ comprenne que le mot stockage n’est pas un gros mot. Si nous ne l’avions pas fait, nous n’aurions déjà plus d’eau en Bretagne : 1m3 sur 2 distribué depuis le mois d’avril est 1 m3 stocké. La question est : des stockages, mais pour quoi faire et de quelle façon les faire pour préserver la ressource, le grand cycle de l’eau, l’environnement et la santé publique.

La situation climatique qui va s’aggraver et les conséquences de l’atteinte majeure à l’environnement n’étaient-elles pas annoncées depuis longtemps par les chercheurs ?

Il faut faire plaisir aux uns et aux autres sans traiter les problèmes de fond… on va le payer très cher. Le contexte est grave, je n’aurais pas imaginé une telle accélération, de telles catastrophes naturelles. Des entreprises agroalimentaires ferment car il n’y a plus d’eau au robinet. Le monde de l’eau est aussi responsable, on a cru qu’on trouverait toujours une solution technique.

Ces solutions à court terme ne vont rien régler — comment l’ignorer ? —, comment expliquer ces choix  ?

Le monde de l’eau est un problème politique, d’urbanisation, d’aménagement du territoire, un problème de solidarité entre les territoires. Quand je vois les débats parlementaires… la gauche, qui ne s’est pas positionnée sur les questions environnementales depuis longtemps a aussi sa part de responsabilité. On tombe tellement dans la caricature ! On est entrain de discréditer le milieu écolo, qui donne aussi des arguments à l’opposition, c’est terrible et compliqué.

Les sénateurs se glorifient d’avoir voté la loi urgence agricole. En septembre il y aura les élections sénatoriales. La FNSEA, très organisée, fait le tour des mairies : on va avoir un Sénat renforcé et encore plus radicalisé. Quant aux élections présidentielles, dans quelques temps, si on ne s’allie pas, on ne peut ignorer ce qui va se passer. Si nous ne sommes pas capables de nous mettre d’accord entre républicains avec un peu de bon sens pour sauver l’essentiel, on court à la catastrophe.

Propos recueillis par Sasha Verlei

 

Thierry Burlot est président du comité de bassin Loire-Bretagne, du Cercle français de l’eau  et de la Communauté des communes de la Côte d’Émeraude depuis avril 2026. Il a été maire de Pléguien dans les Côtes-d’Armor de 1989 à 1999, président de la communauté des communes de Lanvollon – Plouha de 1995 à 2014 et vice-président du Conseil régional de Bretagne, chargé de l’environnement, de l’eau, de la biodiversité et du climat, jusqu’en 2024.

La bassine de Sainte-Soline archive. Photo DR

Voir aussi altermidi Mag#8 Dossier Eau – On se mouille

 

 

Avant de quitter cette page, un message important.

altermidi, c’est un média indépendant et décentralisé en régions Sud et Occitanie.

Ces dernières années, nous avons concentré nos efforts sur le développement du magazine papier (18 numéros parus à ce jour). Mais nous savons que l’actualité bouge vite et que vous êtes nombreux à vouloir suivre nos enquêtes plus régulièrement.

Et pour cela, nous avons besoin de vous.

Nous n’avons pas de milliardaire derrière nous (et nous n’en voulons pas), pas de publicité intrusive, pas de mécène influent. Juste vous ! Alors si vous en avez les moyens, faites un don . Vous pouvez nous soutenir par un don ponctuel ou mensuel. Chaque contribution, même modeste, renforce un journalisme indépendant et enraciné.

Si vous le pouvez, choisissez un soutien mensuel. Merci.

Notes:

  1. Une motion n’a pas de valeur contractuelle, ni juridique. il s’agit d’un engagement moral entre les parties. Le pouvoir exécutif reste au Préfet. Mais celle-ci peut être la preuve d’une volonté collective, et peut servir de support à un recours, à une démarche en justice. À Sainte Soline, la préfète a refusé de transformer la motion en moratoire en s’appuyant sur des raisons juridiques et économiques invoquant l’urgence agricole.
  2. Le 25 juillet 2024, l’Agence de l’eau Loire-Bretagne a voté cette motion à bulletins secrets avec 137 voix pour et 1 abstention.
Sasha Verlei journaliste
Journaliste, Sasha Verlei a de ce métier une vision à la Camus, « un engagement marqué par une passion pour la liberté et la justice ». D’une famille majoritairement composée de femmes libres, engagées et tolérantes, d’un grand-père de gauche, résistant, appelé dès 1944 à contribuer au gouvernement transitoire, également influencée par le parcours atypique de son père, elle a été imprégnée de ces valeurs depuis sa plus tendre enfance. Sa plume se lève, témoin et exutoire d’un vécu, certes, mais surtout, elle est l’outil de son combat pour dénoncer les injustices au sein de notre société sans jamais perdre de vue que le respect de la vie et de l’humain sont l’essentiel.