À l’occasion de la création de La Vie de Galilée par les étudiant·es du Théâtre des 13 vents, altermidi vous propose une rencontre avec la troupe en répétition au domaine de Grammont, ainsi qu’un podcast avec la metteuse en scène Marie Payen. Une immersion dans l’univers de Brecht, entre théâtre, engagement et transmission.


 

C’est ici, à l’ombre des grands arbres du domaine de Grammont, qu’iels se retrouvent en juin, à 10 heures chaque matin, pour travailler sur La vie de Galilée, la dernière pièce de la saison du Théâtre des 13 vents. Depuis quelques années, Nathalie Garraud et Olivier Saccomano, qui codirigent le CDN de Montpellier, ont impulsé cette création étudiante qui clôture la saison en plein air et dont l’entrée est libre. Chaque année, une quinzaine d’étudiant·e·s des écoles et universités de Montpellier se confrontent au théâtre brechtien, lequel a fait coup double en marquant son époque et l’histoire du théâtre. C’est un exercice formateur de prendre la mer avec Brecht, Marie Payen et son assistante Isabelle Antoine, qui assurent la mise en scène cette année, le savent. Opter pour La vie de Galilée, pourrait être une occasion de semer des graines, sur le champs didactique nourri de critique sociale et politique, qui fait appel à la raison autant qu’à la participation des spectateurs.

Il fait encore bon à cette heure-là. Les cigales se taisent. Si les artistes comme les étudiants traversent une époque d’interrogation (voir verbatim ci-dessous) et de privation, on ne le perçoit pas comme tel. Principalement parce que personne ne s’ennuie et que chacun.e s’estime heureux.se d’être là, de s’expérimenter et d’apprendre des “trucs”. Un petit groupe est rassemblé face à la scène autour de Marie Payen, comme il le serait autour de la camionnette d’un marchand de glaces. D’autres comédien.ne.s révisent leur texte dans les gradins.

La genèse de cette pièce s’inscrit dans la succession des bouleversements majeurs du XXᵉ siècle : le nazisme, la guerre, puis l’avènement de la bombe atomique1. Ces événements nourrissent une réflexion profonde sur la responsabilité morale des hommes de science face aux conséquences de leurs découvertes. L’œuvre explore les rapports entre la science et la société, la foi et le savoir, l’idéal humaniste d’une connaissance porteuse de progrès et la soumission au pouvoir politique. Elle oppose la quête de la vérité à l’obscurantisme et invite à réfléchir aux responsabilités de chacun face aux mécanismes de domination. Autant de thèmes qui peuvent aujourd’hui éveiller l’intérêt de la jeunesse, mais pas que, en invitant à réfléchir à la manière dont les conditions sociales façonnent la conscience des individus.

Ce matin-là, sans jamais montrer le moindre signe d’irrespect face à la spontanéité des jeunes acteurs, Marie Payen travaille sur la distanciation2 qu’impose le théâtre épique aux comédiens. Pas de description structurale pour assouplir le jeu mais beaucoup de corporalité. Revenir à la simplicité vivante, privilégier le trivial, déshabiller la parole sur un plateau de plus en plus précaire. Il importe de se défaire des éclats séduisants et spectaculaires rapidement identifiables pour briser le tissu de cohérence du théâtre dramatique afin que les vérités émergent du dialogue entre la scène et la salle, nourries par une expérience commune : celle de la société que partagent les acteurs et les spectateurs.

Galilée a-t-il rusé pour paraître l’allier des oppresseurs ou seulement renoncer à son devoir de vérité ? Nous voudrions des héros pour conclure, mais accueillerons-nous ce héro négatif comme le nomme Marie Payen ? Ainsi Galilée pourrait peut-être nous dire :  «  La science, je l’ai livré au pouvoir mais je suis moi. Je pue « , souffle la metteuse en scène.  Après tout, la peur de la mort, c’est humain non ?

Jean-Marie Dinh

La Vie de Galilée de Bertolt Brecht
Mise en scène : Marie Payen
Assistanat à la mise en scène : Isabelle Antoine
Avec 15 étudiant·e·s des écoles et universités de Montpellier (jeu, chant polyphonique)

Jeudi 2 et vendredi 3 juillet à 20h30
entrée libre sur réservation

 

Verbatim à l’heure de la pause

 

Troupe étudiante. Photo altermidi

Paroles recueillies au sein de la troupe sur un coin de table au moment du repas

 

Constitution de la troupe

On en a entendu parler à travers la promotion de la création étudiante.

Moi j’ai fait le conservatoire, le CRR, j’avais vu la première et j’ai fait celle de l’année dernière.

On envoyé un CV artistique et une lettre de motivation et après on a fait une journée d’audition, mais en vrai c’était plutôt pour présenter le projet et nous connaître.

Résonances

Elle est géniale cette pièce, quand j’étais petit, j’étais fan d’astronomie et là, il y a beaucoup de moments que je kiffe. Ça me rappelle des souvenirs d’enfance quand je regardais les étoiles et que j’étais émerveillé. Du coup, je suis content de faire ça sur Galilée. J’avais visité le musée à Florence à l’époque et jouer Galilée aujourd’hui, c’est sympa.

On en parle beaucoup avec Marie, des rapports que nous entretenons aujourd’hui à la science.

Comment on peut transposer la vision de l’époque à celle que nous vivons maintenant. Et nous avons dégagé plusieurs idées, comme le fait que notre quotidien est un peu submergé par les nouvelles technologies sans pouvoir les créditer d’une validation scientifique.

La pièce est une succession de débats d’idées, de gens qui argumentent. Marie a dit un jour : Nous, nous n’avons plus d’espace de vrai débat, de débat pur où on n’essaye pas d’avoir raison mais où on se pose autour d’une question et on réfléchit, où on peut faire émerger des pistes, qui parfois ne mènent à rien, mais qu’on soulève quand même pour en tirer quelque chose à un moment.

On a aussi parlé du commerce de l’attention. Effectivement, on est baigné dans toute cette science, mais quand je scrolle sur mon smartphone, je ne comprends rien au fonctionnement de mon téléphone, rien non plus aux algorithmes qui me renvoient à tel ou tel endroit parce que j’ai appuyé sur une touche plutôt qu’une autre. La science est omniprésente dans notre quotidien et nous en sommes aussi de plus en plus déconnectés.

Domination soumission

Dans la pièce, il y a des rapports de pouvoir qui s’expriment à travers l’institution de l’Église ou des aspects politiques avec des personnages comme l’Inquisiteur. Et il y a aussi le peuple. Le rapport domination-soumission est intéressant. Cet endoctrinement s’exerce toujours aujourd’hui par différents moyens, à travers les réseaux ou les médias.

 

Théâtre politique

Le théâtre est intrinsèquement artistique et politique, cela ouvre le débat, mais qu’est-ce que le débat de nos jours ? Je crois que le débat est mort, comme dit Marie Payen, plus personne ne débat, il n’y a plus que des divergences d’opinion qui se confrontent, et en vrai, la construction, le débat, est absent de nos vies.

Renoncement à la vérité

Le pouvoir, ça m’inspire que le pouvoir… le pouvoir… ça m’inspire de la tristesse. À mon avis, dès qu’il y a pouvoir, cela implique la responsabilité, comme le disait Oncle Ben dans Spiderman, un grand pouvoir implique de grandes responsabilités, mais en même temps, le pouvoir n’est pas foncièrement mauvais ; c’est l’absence de responsabilité face à lui qui crée le mauvais.

On nie beaucoup la vérité, par exemple avec l’IA : pour moi ce qu’on nie le plus, c’est l’aspect écologique. On sait que c’est horrible pour la planète et on continue de l’utiliser et je pense que cela va prendre une place importante dans la société. Et il y en a plein, de cas comme celui-là. Plein de sujets qu’on choisit de ne pas trop voir.

Son propre pouvoir

Je n’ai pas l’impression d’avoir beaucoup de pouvoir, et si j’en avais, je l’utiliserais de la pire des manières… Je ferais énormément de feux d’artifice, je casserais des trucs.

Ça me rend surtout triste de penser à tout ça.

Bien sûr, on peut faire des choix par rapport à nos actions, nos idées. On conserve un pouvoir d’action dans certaines situations, mais le poids de nos actions pèse peu. Oui, dans ma bulle je peux faire ce que je veux. Mais il est très difficile de faire des choses qui puissent avoir vraiment un impact sur la société actuelle. Je me sens des fois un peu inutile face au poids des horreurs du monde.

Agir à son échelle

Oui certainement, mais quel poids cela représente ? C’est important pour moi et mon entourage, mais pour le monde, je ne sais pas trop.

Théâtre et politique

Il faut faire attention, rester lucide. On est 14 jeunes qui venons plus ou moins des mêmes écoles et à peu de choses près du même milieu. On se pose des questions pendant un mois et la pièce sera vue par des gens qui viennent de nos cercles, nous voir. C’est important de sortir et de ne pas rester entre nous. Certes le théâtre peut avoir une force politique et émancipatrice immense, mais en même temps ça devient très vite un peu bourgeois de faire des pièces de théâtre pour des gens qui se retrouvent entre eux.

Je suis assez sensible à l’entre-soi. Par exemple, moi, je travaille un peu ici et je vois tout le temps les mêmes personnes, les mêmes têtes. Et quand, un soir de représentation, je vois arriver une classe de lycéens qui n’a pas l’habitude, qui débarque, qui ne connait pas les codes, ça fait du bien. C’est trop agréable de les entendre à la sortie discuter de ce qu’ils ont vu. Alors que pour certaines représentations, le public ne se compose que des habitués, c’est super parce qu’il y a des gens qui continuent à venir voir du théâtre, en même temps c’est un peu dommage parce que c’est toujours les mêmes personnes qui sont là, et c’est aussi alarmant parce qu’il n’y a pas d’autres personnes. Après, c’est vrai qu’ici on est quand même dans un lieu qui reçoit beaucoup de jeunes.

 

Entretien avec Marie Payen

 

Marie Payen au Théâtre des 13 vents. Crédit photo altermidi

 

Écoutez le podcast

 

 

Notes:

  1. Bretch écrit La Vie de Galilée de 1938 à 1939 durant son exil au Danemark, il l’a révise aux États-Unis en 1945, puis la retravaille jusqu’en 1954.
  2. Façons de permettre au spectateur d’établir une distance à la pièce et aux acteurs.
Avatar photo
Après des études de lettres modernes, l’auteur a commencé ses activités professionnelles dans un institut de sondage parisien et s’est tourné rapidement vers la presse écrite : journaliste au Nouveau Méridional il a collaboré avec plusieurs journaux dont le quotidien La Marseillaise. Il a dirigé l’édition de différentes revues et a collaboré à l’écriture de réalisations audiovisuelles. Ancien Directeur de La Maison de l’Asie à Montpellier et très attentif à l’écoute du monde, il a participé à de nombreux programmes interculturels et pédagogiques notamment à Pékin. Il est l’auteur d’un dossier sur la cité impériale de Hué pour l’UNESCO ainsi que d’une étude sur l’enseignement supérieur au Vietnam. Il travaille actuellement au lancement du média citoyen interrégional altermidi.