Face à l’absence de données officielles sur les victimes du dérèglement climatique, des dizaines de milliers de Français·es répondent à l’appel des ONG de l’Affaire du Siècle. Une mobilisation qui ne se contente pas de documenter l’ampleur des dégâts : elle transforme des expériences individuelles en une force collective capable d’interpeller les pouvoirs publics et de faire émerger de nouvelles priorités politiques.
Les catastrophes climatiques qui frappent la France en 2026 battent des records. Canicules à répétition, sécheresses, incendies, inondations ou encore retrait-gonflement des argiles affectent désormais des centaines de milliers de personnes. Pourtant, un paradoxe demeure : il n’existe toujours aucun recensement national des victimes directes du changement climatique.
Cette absence de comptabilité publique n’est pas anodine. Les personnes victimes d’un malaise dans un logement devenu invivable sous l’effet de la chaleur, celles qui perdent un proche lors d’une inondation ou voient leur maison se fissurer à cause de la sécheresse disparaissent des radars institutionnels. Sans données globales, ces situations restent dispersées, invisibilisées et peinent à peser dans le débat public.
C’est précisément pour combler ce vide que Notre Affaire à Tous, Greenpeace France et Oxfam France, réunies au sein de l’Affaire du Siècle, ont lancé le 9 juillet la plateforme secompterpourpeser.org. Son objectif est simple : permettre à chacun et chacune de signaler les conséquences concrètes du dérèglement climatique sur sa vie.
Le questionnaire tient en une seule question : « Ces dernières années, avez-vous déjà vécu l’une de ces situations ? » Les réponses couvrent plusieurs dimensions des impacts climatiques : logement endommagé, santé dégradée, perte d’un proche ou d’un animal, entre autres.
Le succès de l’initiative est révélateur. En seulement deux semaines, près de 105 000 personnes ont répondu et plus de 30 000 témoignages ont été recueillis. Derrière ces chiffres apparaissent des récits qui donnent chair aux statistiques climatiques. Certains évoquent les restrictions d’eau devenues permanentes, d’autres racontent des enfants épuisés par les fortes chaleurs, des difficultés à travailler ou à dormir, l’angoisse permanente face aux événements extrêmes, voire le renoncement à un projet d’enfant en raison de l’incertitude climatique. Autant d’expériences rarement prises en compte dans les indicateurs classiques mais qui témoignent des conséquences sociales, sanitaires et psychologiques du dérèglement climatique.
Au-delà du recensement, cette démarche illustre une évolution plus profonde des mobilisations citoyennes face à la crise écologique. Longtemps, la multiplication des catastrophes a produit un effet de sidération : l’accumulation des mauvaises nouvelles pouvait nourrir un sentiment d’impuissance, voire conduire à l’inaction. En invitant chacun à témoigner, à se compter et à rejoindre une expérience collective, cette initiative contribue au contraire à transformer l’inquiétude individuelle en capacité d’agir.
Un intérêt démocratique majeur
Cette dynamique présente un intérêt démocratique majeur. Elle permet de faire émerger des réalités que les politiques publiques peinent encore à appréhender, en particulier lorsqu’elles restent focalisées sur les seuls coûts économiques des catastrophes. En documentant les conséquences humaines du dérèglement climatique, les citoyen·nes mettent en lumière des angles morts que les choix politiques dominants, souvent marqués par une approche libérale privilégiant les mécanismes de marché et la réparation a posteriori plutôt que la prévention et la protection collective, ont longtemps laissés dans l’ombre.
L’histoire récente montre d’ailleurs que les mobilisations citoyennes finissent souvent par peser sur les décisions publiques. Les marches pour le climat, les recours juridiques comme l’Affaire du Siècle ou les conventions citoyennes ont contribué à inscrire les enjeux climatiques au cœur du débat politique. Si leurs résultats restent parfois limités au regard de l’urgence, elles ont démontré qu’une mobilisation persistante peut modifier l’agenda public, contraindre les gouvernements à justifier leurs choix et accélérer certaines évolutions réglementaires.
Les ONG entendent désormais s’appuyer sur les données recueillies pour rappeler à l’État son obligation de protéger la population. Elles défendent une trentaine de mesures concrètes, parmi lesquelles l’arrêt immédiat du travail lors des épisodes de chaleur extrême pour les salarié·es les plus exposé·es, un droit effectif à l’eau potable ou encore la prise en charge systématique par les assurances des logements fissurés par les mouvements des sols liés à la sécheresse.
En donnant un visage et une voix aux victimes du dérèglement climatique, cette mobilisation rappelle une évidence : ce qui n’est ni compté ni raconté risque de rester politiquement invisible. Se compter, c’est aussi commencer à peser.







