Sous la pression de la peur, de la pauvreté et de l’instabilité, les mariages précoces refont surface à Gaza. Le 17 août, les équipes de l’UJFP ont abordé de front cette question lors d’une séance réunissant une vingtaine de femmes dans le camp d’Al-Doura. Les échanges tenus ouvrent une réflexion essentielle sur la préparation de l’avenir de Gaza.
Depuis Mai 2024 les équipes de l’Union Juive Française pour la Paix ont mis en place chaque semaine deux, voire trois ateliers de soutien psychosocial pour les femmes dans les camps de Déplacé.e.s des différentes régions de la bande de Gaza. Ces activités sont encadrées par une équipe spécialisée composée de deux psychologues et d’une coordinatrice de terrain salariées, ainsi que de six bénévoles stagiaires : ces ateliers offrent un espace sûr d’expression et d’échange permettant aux femmes de partager librement leurs expériences et leurs défis quotidiens, femmes jouant un rôle crucial dans la prévention et la cohésion sociale et communautaire.
Sous la pression de la peur, de la pauvreté et de l’instabilité les mariages précoces ont refait surface, nous l’écrivions dans un article du 16 Juillet. Ainsi les équipes ont pris cette question à bras-le-corps lors d’une séance le 17 août dans le camp d’Al-Doura avec une vingtaine de femmes. Ci-dessous le compte rendu de cet atelier dont la lecture nous inspire quant à la préparation de l’avenir de Gaza :
« Une séance de sensibilisation pour renforcer la protection des jeunes filles et préserver leurs droits dans le cadre des mariages précoces en lien avec les déplacements forcés.
L’un des dossiers les plus sensibles auxquels les familles sont confrontées dans les conditions de déplacement forcé, c’est la question du mariage précoce et les répercussions sanitaires, psychologiques et sociales qui peuvent en découler. L’objectif de l’équipe UJFP était d’examiner les moyens possibles de renforcer la protection des filles dans les conditions humanitaires difficiles que vivent les familles déplacées. Cette séance n’était pas dissociée de la réalité quotidienne vécue par les familles dans les lieux de déplacement : la perte des logements et des sources de revenus, la diminution de la capacité à satisfaire les besoins essentiels, la surpopulation et l’instabilité. Dans de telles circonstances, certaines familles peuvent se retrouver face à des idées ou des pratiques auxquelles elles n’auraient pas pensé dans des conditions normales, notamment le fait de marier les filles à un âge précoce, soit parce qu’elles pensent que le mariage leur offrirait une protection, soit pour réduire les charges matérielles, soit en raison de la peur de l’avenir et des risques supplémentaires que les conditions de déplacement forcé peuvent entraîner.
La séance s’est concentrée sur l’examen de cette question sans porter de jugements préalables, en essayant de comprendre les facteurs qui la sous-tendent et en ouvrant un espace permettant aux femmes d’exprimer leurs craintes et leurs expériences, et de poser les questions directement liées à leur sécurité et à leur avenir.
Au cours des discussions, il a été souligné que les crises humanitaires n’annulent pas les droits des filles et que les conditions économiques ou sociales difficiles ne devraient pas conduire à prendre à leur place des décisions déterminantes à un âge où elles ont encore besoin de soins, de soutien et d’éducation. Le mariage précoce ne signifie pas nécessairement que la fille passe de l’enfance à une vie plus stable ; il peut au contraire l’exposer à un ensemble de responsabilités dépassant sa capacité à les assumer, et la rendre davantage exposée à l’abandon de l’éducation et à la perte de possibilités de développement personnel et social.
Il peut également affecter sa santé psychologique et physique ainsi que sa capacité, à l’avenir, à participer activement à la société. Les participantes ont abordé au cours de la séance les multiples conséquences du mariage précoce, expliquant que son impact ne se limite pas au moment du mariage lui-même, mais peut se prolonger pendant des années dans leur vie, notamment lorsqu’elle assume précocement des responsabilités familiales et des rôles sociaux, sans avoir eu suffisamment l’occasion d’apprendre, d’acquérir des compétences, de construire sa personnalité et de se préparer psychologiquement à cette étape.
La jeune fille qui vit déjà sous la pression de la guerre, du déplacement forcé, de la perte de son foyer, de la sécurité et de la stabilité peut éprouver davantage de difficultés à s’adapter aux responsabilités du mariage et de la famille, ce qui peut accentuer les sentiments de peur, d’anxiété, d’isolement et de détresse psychologique. C’est pourquoi la séance a insisté sur l’importance de considérer la jeune fille comme une personne titulaire de droits dont la voix doit être entendue, et non comme un simple objet qui subit les décisions prises par les autres à sa place.
Ne pas laisser les jeunes filles seules face à ces défis
Sur le plan sanitaire, la séance a abordé l’importance de sensibiliser les familles aux risques qui peuvent être associés à la grossesse et à l’accouchement à un âge précoce, ainsi qu’aux difficultés sanitaires et psychologiques qui peuvent les accompagner, en particulier dans un contexte de recul des services de santé et des conditions difficiles vécues par les personnes déplacées. Il a également été souligné qu’il ne fallait pas laisser les familles et les jeunes filles seules face à ces défis, et qu’il fallait œuvrer à les mettre en relation avec les services de protection et de soutien disponibles au sein de la communauté et dans les centres d’hébergement.
La séance n’a pas non plus négligé l’aspect économique, considéré comme l’un des facteurs susceptibles d’accroître les pressions exercées sur les familles. Lorsqu’une famille perd sa source de revenus ou devient incapable de satisfaire ses besoins essentiels, le mariage précoce peut apparaître, pour certains, comme un moyen de réduire les responsabilités financières. Toutefois, les discussions ont montré que la lutte contre la pauvreté ne doit pas se faire au détriment de l’avenir et des droits des jeunes filles. Au lieu de faire porter à celle ci les conséquences de conditions économiques dont elle n’est pas responsable, il apparaît nécessaire de renforcer le soutien humanitaire, social et économique aux familles les plus vulnérables.
Les participantes ont également abordé le rôle que peut jouer la famille, notamment les mères, dans la prévention du mariage précoce. Les discussions ont souligné que le dialogue au sein de la famille constitue une étape importante pour protéger les jeunes filles, la sensibilisation de la mère aux risques potentiels peut l’aider à adopter une position plus ferme face aux pressions de la part de son entourage social ou de ses proches, dans un contexte où les conditions de vie difficiles se mêlent aux coutumes et aux attentes sociales.
L’une des participantes a déclaré : « Les conditions de guerre et de déplacement forcé amènent certains à penser à marier leurs filles comme une solution pour les protéger ou alléger le fardeau », Pourtant, protéger une jeune fille nécessite en réalité des options plus larges et plus durables, qui commencent par la sécurité, le soutien psychologique, l’éducation et les services essentiels, plutôt que de la transférer vers de nouvelles responsabilités susceptibles d’accroître sa vulnérabilité.
Une autre participante : « Notre connaissance des conséquences sanitaires et psychologiques du mariage précoce nous a rendues plus fermes et plus capables de protéger nos filles et de résister à toute pression sociale à laquelle nous pourrions être confrontées. »
La séance a abordé l’importance de renforcer les mécanismes de protection au sein du camp : la protection des jeunes filles ne reste pas la seule responsabilité de la famille, mais devient une responsabilité collective au niveau de la communauté. Encourager les femmes et les jeune filles à demander de l’aide lorsqu’elles en ont besoin, renforcer la connaissance des participantes des organismes de soutien et des services auxquels elles peuvent s’adresser, afin de garantir que les risques soient pris en charge à un stade précoce, avant de se transformer en crises plus complexes.
Dans une perspective plus large, la séance a confirmé que la lutte contre le mariage précoce n’est pas une question distincte de la réalité de la guerre et du déplacement forcé, mais qu’elle est directement liée à la capacité des familles à faire face aux difficultés, à accéder aux services essentiels, à la protection et au soutien. Plus la vulnérabilité de la famille augmente, plus son besoin de réseaux de soutien efficaces capables de l’aider à faire face aux crises sans recourir à des solutions susceptibles de nuire aux enfants et aux jeunes filles en particulier devient important. La réduction du mariage précoce nécessite une réponse intégrée qui ne se limite pas à la sensibilisation, mais qui comprend également un soutien économique et social aux familles, la garantie de la continuité de l’éducation, la fourniture de services de santé, de soutien psychologique, le renforcement des mécanismes de signalement et de protection, et la création d’un environnement permettant aux jeunes filles d’exprimer leurs craintes et d’accéder à l’aide en toute sécurité.
Les conséquences à long terme que les décisions prises pendant les crises peuvent avoir sur leur vie, se transforment en une étape accablée de responsabilités. Il faut investir dans leur protection, leur éducation, leur soutien pour renforcer la capacité de l’ensemble de la société à se rétablir, à résister.
La protection d’une jeune fille ne commence pas lorsque le danger apparaît ; un environnement qui l’écoute, respecte ses besoins, soutient son droit à l’éducation lui garantit des moyens d’accéder à l’aide lorsqu’elle est confrontée à une menace ou à une pression quelconque. Les conditions difficiles peuvent imposer de nombreuses restrictions à la vie des populations, mais elles ne devraient pas déterminer l’avenir des jeunes filles ni les priver de leur enfance, de leur droit à l’éducation et à la sécurité. La sensibilisation communautaire, le renforcement des réseaux de protection et le soutien aux familles constituent des étapes essentielles pour réduire le mariage précoce et aider les filles à surmonter les conséquences du déplacement forcé sans qu’elles aient à payer un prix supplémentaire en termes de droits, de rêves et d’avenir.
Abu d’Amir et Brigitte Challande
Gaza : atelier mariage précoce. Crédit photo UJFP
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