Les incivilités dans l’espace public sont une réalité. Personne ne devrait avoir à subir la musique d’une enceinte poussée à plein volume sur une plage, pas plus que d’autres comportements irrespectueux. Mais les incivilités n’ont ni origine, ni religion, ni couleur de peau. En associant certains comportements à une population supposée, la communication du RN opère un glissement : elle transforme une question de civisme, qui concerne tout le monde, en problème identitaire.
Il faut commencer par le dire clairement : oui, les incivilités existent. Il est légitime de vouloir préserver la tranquillité dans un espace public comme une plage. Mettre son enceinte à plein volume au milieu de centaines de personnes, abandonner ses déchets, monopoliser un lieu sans se soucier des autres ou considérer que l’espace collectif est une extension de son espace privé sont des comportements qui peuvent exaspérer. Et ils ne sont pas propres à une origine, une génération ou une catégorie sociale.
C’est précisément là que se situe le problème de la communication mise en place à Agde par la municipalité RN d’Aurélien Lopez-Liguori. En choisissant de représenter, sur une affiche générée par intelligence artificielle, trois hommes autour d’une chicha et d’une imposante enceinte, puis en les interpellant par un « tu » opposé à un « nous », la mairie ne se contente plus de dénoncer une incivilité. Elle construit une représentation. Elle suggère, même sans le dire explicitement, que certains comportements seraient ceux d’un certain type de population.
La différence est fondamentale. On peut condamner le comportement d’une personne sans faire de son origine réelle ou supposée une explication. Une enceinte trop bruyante reste une enceinte trop bruyante, que celui qui l’utilise s’appelle Mohamed, Thomas, Fatou ou Julie. Une plage sale reste une plage sale, quelle que soit la personne qui y abandonne ses déchets.
Or c’est justement cette distinction que la communication politique du Rassemblement national tend à brouiller. Elle part d’une frustration bien réelle — le sentiment que certains ne respectent plus suffisamment les règles de la vie collective — pour la diriger vers un groupe désigné implicitement comme responsable. Ce mécanisme connu est redoutablement efficace : partir d’un problème universel pour lui donner un visage particulier. Car les effets d’un individualisme croissant sont partout. Ils prennent des formes multiples et touchent toutes les catégories de la population : celui qui hurle au téléphone dans un train, celui qui bloque un trottoir avec sa voiture, celui qui laisse ses détritus derrière lui après un pique-nique, celui qui écoute sa musique sans se demander si elle dérange les autres, celui qui considère que les règles communes ne s’appliquent qu’aux autres. Ces comportements ont une chose en commun : ils traduisent une difficulté croissante à considérer l’espace public comme un espace partagé. Mais ils n’ont pas d’origine ethnique.
C’est pourtant l’amalgame qui peut s’installer lorsque la communication politique associe systématiquement certaines pratiques à des représentations physiques ou culturelles précises. Le problème n’est alors plus seulement l’incivilité. Il devient la manière dont on choisit de raconter l’incivilité.
C’est ici que le « nous » et le « eux » prennent toute leur importance. « Nos vacances, tu les respectes » : qui est ce « nous » ? Qui est ce « tu » ? La formule semble anodine. Elle ne l’est pas. Elle dessine une frontière symbolique entre ceux qui seraient chez eux, légitimes, respectueux, et ceux qui seraient venus perturber leur tranquillité. Cette mécanique permet de transformer une colère sociale diffuse en ressentiment dirigé. Au lieu de s’interroger sur les causes profondes de la dégradation du lien collectif — individualisation des comportements, affaiblissement des règles communes, sentiment d’impunité, manque de moyens pour faire respecter ces règles — on désigne des coupables. C’est là que la banalisation du racisme peut commencer : non pas nécessairement par une insulte ouvertement raciste, mais par une accumulation de représentations, de sous-entendus et d’amalgames qui finissent par rendre naturelle l’association entre une population et un problème.
Le retrait des affiches d’Agde ne règle évidemment pas cette question. Il montre surtout qu’une limite a été franchie. La municipalité pouvait parfaitement dénoncer les nuisances sonores et rappeler les règles applicables sur les plages. Elle pouvait le faire avec des images neutres, sans désigner implicitement une population.
La lutte contre les incivilités mérite mieux que cela. Elle mérite une règle simple et universelle : les mêmes exigences pour tout le monde, sans distinction d’origine réelle ou supposée. C’est précisément ce principe qui permet de combattre à la fois les incivilités et le racisme.
Lorsque l’on commence à expliquer les comportements d’une personne par ce que l’on imagine qu’elle est plutôt que par ce qu’elle fait, on n’est déjà plus dans la lutte contre l’incivilité. On est entré dans le territoire de l’amalgame, de plus en plus présent dans la sphère politique.







