En février 2010, le réalisateur nous accordait un entretien1 autour de Liberté, son film consacré au sort des Tsiganes sous l’Occupation. Alors que Tony Gatlif vient de disparaître, nous republions cet entretien comme une archive et un souvenir de sa parole.


 

ll y a des entretiens qui prennent une résonance particulière avec le temps. En février 2010, Tony Gatlif était venu évoquer Liberté, son film consacré au sort des Tsiganes pendant l’Occupation. Comme il en avait coutume, le réalisateur avait présenté son œuvre au Cinéma Diagonal de Montpellier, lieu auquel il était particulièrement attaché et dont le fondateur, Antoine Pereniguez, était un ami.

Quelques années plus tard, alors que Tony Gatlif vient de nous quittés, ces paroles reviennent comme une archive précieuse. Elles racontent un film, bien sûr, mais aussi une manière d’être cinéaste : libre, engagée, instinctive, toujours attentive à ceux dont l’Histoire a effacé la voix.

Avec Liberté, Gatlif s’attaquait à une mémoire largement oubliée : celle de la persécution et de l’extermination des Tsiganes durant la Seconde Guerre mondiale. Il choisissait la fiction pour faire surgir cette histoire sans pathos, en donnant toute sa place à la culture tsigane, à son désir de liberté et à ceux que le réalisateur appelait les « Justes ». Le film devenait ainsi bien davantage qu’un retour sur le passé : un regard sur le présent et sur les discriminations qui persistent.

« Les Gitans ont toujours été les martyrs d’une politique qui ne les concernait pas », nous confiait alors Tony Gatlif. Cette phrase éclaire à la fois Liberté et l’ensemble de son cinéma : raconter les oubliés, faire entendre ceux que l’on ne regarde pas, et rappeler que la mémoire prend du sens lorsqu’elle nous aide à regarder le monde d’aujourd’hui.

C’est dans cette perspective que Tony Gatlif nous parlait de Liberté. Il savait la nécessité du film, mais aussi le risque qu’il représentait pour un cinéaste habitué à suivre son instinct et à « partir en vrille ».

 

 

Avec Liberté, Gatlif s’attaquait à une mémoire largement oubliée : celle de la persécution et de l’extermination des Tsiganes durant la Seconde Guerre mondiale. Il choisissait la fiction pour faire surgir cette histoire sans pathos, en donnant toute sa place à la culture tsigane, à son désir de liberté.

« Il fallait faire ce film, explique le réalisateur, il est utile, pas seulement pour les Gitans. Il résonne avec l’époque que nous traversons. Il y a des mots qui sont lâchés actuellement que l’on n’aurait pas osé prononcer dans les années 50. En même temps, c’était un film dangereux pour un auteur comme moi qui adore partir en vrille. La dimension historique m’a contraint à tenir le cap. »

Cette tension entre la liberté de création et l’exigence de l’Histoire traverse Liberté. Car le sujet est lourd : l’extermination des Tziganes demeure un fait largement méconnu. Le nom des victimes tsiganes ne fut même pas mentionné durant le procès de Nuremberg. Les films documentaires et les ouvrages consacrés à cette histoire restent longtemps demeurés rares.

« J’ai toujours eu envie de faire ce film mais cela me faisait peur, confie Tony Gatlif. Les Roms que je rencontrais me disaient souvent : “Fais-nous un film sur la déportation des Roms”. »

À l’arrivée, Tony Gatlif livre une œuvre de fiction profonde sur la culture tsigane tout en dévoilant un contexte historique méconnu. L’action se situe dans la zone occupée, en 1943. Dix ans après l’arrivée au pouvoir d’Hitler, la folie génocidaire fait rage. Partout dans l’Europe occupée, la traque des Tsiganes s’organise.

Le projet prend véritablement corps au début de 2007. Alors que le cinéaste participe à un colloque international à Strasbourg, de jeunes élus roms de la communauté européenne lui demandent de se saisir du sujet.

« Ce qui m’a convaincu, c’est le besoin de cette nouvelle génération qui souffre d’un manque de reconnaissance et de l’ignorance des autres vis-à-vis de leur propre histoire. La génération précédente a été profondément humiliée, mais elle s’est gardée d’assurer la transmission. Ce n’est pas nouveau, les Gitans ont toujours été les martyrs d’une politique qui ne les concernait pas.

On ne les a jamais traités en tant que citoyens. Les Gitans ont une identité très forte. Ce n’est pas leur problème d’être français ou pas. Ce qu’ils veulent, c’est avoir les mêmes droits. Durant la guerre, ils ont été éliminés de façon froide et cynique. En Europe, le massacre se chiffre à 250 000 morts. »

Pour comprendre Liberté, il faut aussi revenir à la situation française. La politique de l’époque ne se résume pas à la seule pression allemande. La ségrégation existait déjà avant la guerre et l’administration française avait entrepris de contrôler et de surveiller les populations tsiganes.

« La France n’a pas déporté beaucoup de Gitans vers l’Allemagne. Elle voulait surtout mettre fin au nomadisme. Dès 1912, l’administration impose le carnet anthropométrique. Un document de fichage systématique qui doit être tamponné dès que les Gitans arrivent dans une commune. Puis, on les a mis dans les camps construits pour les réfugiés espagnols. Sous le gouvernement de Vichy, l’administration planifie l’enfermement des Tsiganes sur tout le territoire sans que l’Allemagne ne l’ait demandé, précise Tony Gatlif.

Les Gitans sont restés dans les camps jusqu’en 1946. Un an après la fin de la guerre, on les a fait sortir des camps comme du bétail, sans aucun dédommagement. Si la guerre s’était poursuivie, ils y seraient morts. »

Cette histoire terrible, Liberté ne cherche pourtant jamais à la surdramatiser. Tony Gatlif préfère la sobriété au réquisitoire, la présence des personnages au poids des discours. En racontant les persécutions, il cherche moins à désigner des coupables qu’à faire surgir une question, toujours actuelle : que faisons-nous de ce que nous savons de l’Histoire ? Et surtout, que faisons-nous de ceux qui ont choisi de résister ?

Cette réalité est perceptible dans le film, mais elle est traitée avec beaucoup de sobriété.

« On ne fait pas un film comme celui-là pour demander des comptes. Qui sommes-nous pour juger ? Mais il faut faire connaître ce qui s’est passé. Et demander : pourquoi n’avez-vous rien dit ? »

Gatlif porte ainsi sur cette période un regard sans pathos ni violence, donnant à son film une vision profondément humaine et, malgré la tragédie, optimiste. Liberté met en avant l’âme libre des Gitans et la place de ceux qui, au cœur de la persécution, ont choisi d’aider et de résister : les Justes.

« L’histoire n’existe que parce qu’il y a des Justes. Ils risquaient leur vie. Ils ont fait preuve d’un courage énorme. Ils doivent nous donner l’exemple. »

Cette dernière phrase résonne aujourd’hui avec une force particulière. Dans Liberté, Tony Gatlif racontait celle d’un peuple que l’Histoire avait voulu enfermer ; par son cinéma et par sa vie de réalisateur, il n’aura cessé, lui aussi, de défendre la sienne : une liberté farouche, indocile et profondément humaine.

Jean-Marie Dinh

Photo 1. Tony Gatlif : « Pourquoi n’ont-ils rien dit ? » Crédit Photo David Maugendre

Notes:

  1. Les propos recueillis sont parus dans La Marseillaise
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Après des études de lettres modernes, l’auteur a commencé ses activités professionnelles dans un institut de sondage parisien et s’est tourné rapidement vers la presse écrite : journaliste au Nouveau Méridional il a collaboré avec plusieurs journaux dont le quotidien La Marseillaise. Il a dirigé l’édition de différentes revues et a collaboré à l’écriture de réalisations audiovisuelles. Ancien Directeur de La Maison de l’Asie à Montpellier et très attentif à l’écoute du monde, il a participé à de nombreux programmes interculturels et pédagogiques notamment à Pékin. Il est l’auteur d’un dossier sur la cité impériale de Hué pour l’UNESCO ainsi que d’une étude sur l’enseignement supérieur au Vietnam. Il travaille actuellement au lancement du média citoyen interrégional altermidi.