Quand l’art du cinéma résiste sous les bombes
Alors qu’un crime contre l’humanité continue au vu et au su du monde, sans qu’aucune action politique n’y mette un terme, la 12e édition de Ciné-Palestine, du 9 au 17 mars, montre la création cinématographique au milieu de la guerre et de l’oppression à Gaza et en Cisjordanie occupée. Au programme : quarante films et cinquante-quatre projections. Continuer à faire du cinéma, à créer « ce n’est pas seulement un acte de création, c’est en soi un acte de résistance et de survie », affirmait avec force l’artiste gazaouie Rufaida Sehwail.
Il y a douze ans déjà que Ciné-Palestine Toulouse Occitanie fait connaître par le cinéma et l’art, à Toulouse et en région, ce qu’est la Palestine (et qui sont les Palestiniens), et sa réalité le plus souvent occultée ou manipulée par les principaux canaux d’information en France, commente l’édito de Ciné-Palestine.
Dans notre monde où les images façonnent nos perceptions, le cinéma fait par des Palestiniens s’impose comme un acte de résistance et de création. À travers des récits intimes, des fresques historiques et des témoignages bouleversants, il nous invite à franchir les murs visibles et invisibles pour rencontrer un peuple, une culture et une histoire trop souvent réduits au silence.
Cette nouvelle édition est bien plus qu’une programmation de films de divers formats : c’est une traversée. Du drame poignant Ce qu’il reste de nous de Cherien Dabis, sélectionné au festival de Sundance, aux courts-métrages expérimentaux, en passant par des documentaires essentiels comme Pour l’honneur de Gaza ou UNRWA. 75 ans d’une histoire provisoire, chaque œuvre est une fenêtre ouverte sur la complexité et la vitalité de la Palestine.
L’Iraq, invité d’honneur de cette édition, a contribué au cinéma palestinien dès les années 80, Kacem Hawel ayant été le premier réalisateur à faire l’adaptation d’un roman écrit par un auteur palestinien Ghassan Kanafani Retour à Haïfa (1978). La cinéaste irakienne Salam Jawad sera présente pour parler du renouveau du cinéma irakien.
Hommage à Mohammad Bakri : « Restez vous-mêmes »
Cette douzième édition dédiée à la mémoire de Mohammad Bakri célèbre la pluralité des voix : réalisatrices et réalisateurs palestiniens, mais aussi des artistes venus d’Irak, de pays européens… qui dialoguent autour des thèmes universels de l’exil, de la mémoire et de la dignité. Rencontres, lectures poétiques, concerts et débats prolongent ces visions pour faire du cinéma un espace de partage et de réflexion.
Un hommage particulier sera rendu à Mohammad Bakri, acteur et réalisateur, connu pour son engagement contre l’occupation israélienne, disparu en décembre 2025. Peut-être que son fils Saleh Bakri honorera le festival de sa participation. Son œuvre et ses paroles demeurent profondément ancrées en nous. Dans l’un de ses derniers entretiens, Bakri nous invitait à être “Al Asmar” — en référence au roman de Ghassan Kanafani — et nous exhortait à rester fidèles à nous mêmes. « Restez vous-mêmes, ne vous changez pas. Saleh reste Saleh, Adam reste Adam, Yafa reste Yafa, Ziad reste Ziad et Mahmoud reste Mahmoud. »
Le festival est une invitation à parcourir ce chemin qui va d’Occitanie en Palestine, de Toulouse à Gaza, Bethléem, Jaffa, Tulkarem, Haïfa, de Figeac ou d’Albi à Jérusalem. Il propose de découvrir ensemble des œuvres qui interrogent, témoignent et inspirent. Parce que le cinéma palestinien n’est pas seulement un art : il est la mémoire vivante, un appel d’espoir et une illustration des mots Résistance et Liberté.
L’espoir en mouvement
Le visuel choisi, cette année, est l’œuvre de l’artiste palestinien Rami Abbas. On voit un enfant avancer, fragile mais déterminé, portant un drapeau plus grand que lui. Il ne court pas pour fuir : il marche pour continuer, portant la mémoire et la lumière malgré l’horizon sombre. L’espoir est ténu, têtu, et nous nous rappelons à chaque instant les mots du poète Mahmoud Darwich : « J’essaie d’élever l’espoir comme on élève un enfant. »
Depuis douze ans, Ciné-Palestine avance ainsi : donner voix aux récits, rassembler les regards et transformer la mémoire en présence. C’est l’espoir en mouvement.
Le clown de Gaza, documentaire du cinéaste Abdulrahman Sabbah, tente de redonner le sourire à une enfance privée de ses droits les plus fondamentaux. À voir au Hangar de la Cépière, le jeudi 12 mars à 19h. Et dès le 7 mars au chapiteau de l’AGIT, de 18h30 à 23h, le public pourra parcourir l’exposition « Les yeux de Gaza » de la photojournaliste Fatma Hassona, au sourire lumineux dans le film de l’Iranienne Sepideh Farsi Put your soul on your hand and walk, une œuvre bouleversante. Le regard de la jeune gazaouie immortalise la vie quotidienne à Gaza : les déplacements forcés imposés par l’armée génocidaire, la destruction des infrastructures par les bombardements, les pertes civiles, les funérailles, ainsi que des scènes de résilience, comme celles d’enfants jouant dans les ruines. Sa propre vie ainsi que celle des six membres de sa famille ont été ensevelies, en avril 2025, par une frappe israélienne. Fatma avait à peine 24 ans et une folle envie de vivre.
À ne pas rater également, l’exposition photographique de Hussein Jaber, 39 ans, « Gaza, enfants en quête de vivres » dans le hall de l’ABC, dont le vernissage aura lieu le mercredi 11 mars à 19h30. Plus d’un an après l’exposition « Gaza, vie quotidienne dans les décombres », est présentée une nouvelle série de photographies du photojournaliste gazaoui, prises dans la ville de Gaza City en août 2025, six mois après la rupture par Israël du cessez-le-feu et la reprise des bombardements, et peu de temps avant le début de l’invasion terrestre israélienne. Actuellement employé par l’UNRWA comme photographe reporter, il se déplace avec sa famille entre la ville de Gaza et le nord de la bande à la recherche de sécurité, pour échapper aux massacres et attaques israéliennes. Sa fille Salma a été tuée par les tirs d’un char israélien et lui-même a subi de multiples fractures. Malgré tout, il poursuit son travail de photojournaliste.
Deux films aux fresques historiques et politiques
François Barbier Amigon, bénévole à Ciné-Palestine, nous invite fortement à découvrir deux films de réalisatrices palestiniennes qui ont puisé dans l’histoire de la Palestine pour bâtir deux fresques historiques et politiques de premier plan. Ces deux films concourent aux Oscars, le 15 mars 2026, au titre du meilleur film international.
Ce qu’il reste de nous de Cherien Dabis, réalisatrice états-unienne d’origine palestinienne, est le film d’ouverture du festival, projeté le lundi 9 mars à 19h au Cosmograph en présence de la cinéaste. Et en avant-première, car sa sortie en salle aura lieu le 11 mars.
« En 1988, un jeune palestinien est gravement blessé à la tête lors d’une manifestation en Cisjordanie. Soigné dans un hôpital à Haïfa en Israël, il succombe à ses blessures. Les médecins proposent alors à ses parents que son corps soit donneur d’organes. La décision qu’ils doivent prendre est l’occasion de parcourir l’histoire de trois générations de leur famille depuis 1948. Cherien Dabis nous livre un superbe objet cinématographique, à la construction et à l’esthétique très maîtrisées. Mais cet art cinématographique n’est pas gratuit. Il est mis au service d’une narration très précise décrivant, au fil des étapes et des épreuves dans la vie de cette famille, la spoliation économique et sociale du peuple palestinien. Spoliation qui culmine physiquement et symboliquement avec l’appropriation et la réutilisation d’un jeune corps palestinien.
C’est un film aux résonances politiques et morales de portée universelle. En bonus, je vous livre une phrase du film. Parlant de l’orangeraie familiale perdue à Jaffa en 1948, Sharif, le grand-père, dit avec humour “La reine Elisabeth a mangé toutes nos oranges”. C’est une petite phrase qui ne dévoile rien, mais qui signifie beaucoup ».
Palestine 36 de la réalisatrice Annemarie Jacir, palestinienne de Bethléem
« Après trois long-métrages dont les remarqués Le sel de la mer (2008) et Wajib, l’invitation au mariage (2017), la cinéaste nous offre une magnifique plongée dans la Palestine de 1936, à un moment charnière de son histoire, rarement mis en exergue au cinéma. Présenté en septembre dernier au festival de Toronto, sorti en salles en France le 14 janvier 2026, ce film représentera la Palestine aux Oscars.
Pourquoi 1936 ? Comme le dit la réalisatrice, « c’est l’un des moments les plus marquants de notre histoire en tant que Palestiniens. Il pose les bases de tout, absolument tout ce qui suivra ». Et en effet, on y voit des terres volées, des murs érigés pour séparer les peuples, des tirs de colons, des enfants emprisonnés, des jets de pierre. En 1936, alors que la colonisation sioniste s’intensifie, la Palestine se soulève contre la domination coloniale britannique. L’impitoyable répression qui suivra préfigure ce que sera la vie palestinienne après 1948. En revisitant ce moment fondateur, la réalisatrice affirme la puissance du cinéma comme acte de mémoire et de résistance.
Il y aurait tant à dire sur cet excellent film, sur son contenu comme sur les conditions de sa fabrication. Mais pour cette brève présentation, je me bornerai à souligner que c’est un film qui aborde la dimension sociale et de classe du drame palestinien, profondément féministe qui restitue aux femmes palestiniennes leur place dans la lutte intellectuelle et politique. Palestine 36 est le projet de toute la communauté cinématographique palestinienne posant un acte culturel et politique visant à faire exister, par le cinéma, une narration palestinienne autonome.
En résumé : il faut le voir ! »
N’en déplaise à Wim Wenders, cinéaste allemand, président du jury à la Berlinale 2026, qui déclarait que « le cinéma devait rester en dehors de la politique », quatre-vingt réalisateurs et réalisatrices, acteurs et actrices, dénonçaient dans une lettre ouverte le « silence » du Festival international du film de Berlin sur le « génocide des Palestiniens ».
Et parce que Toulouse chante et danse la Palestine, le samedi 7 mars à 18h30, sous le chapiteau de l’AGIT à La Grainerie, place à la musique avec des chants de résistance, de lutte, d’exil et d’espoir.
Piedad Belmonte avec Ciné-Palestine
Photo. Palestine 36 de la réalisatrice Annemarie Jacir. DR
Voir aussi : Cinéma. Résistances et résiliences en Palestine – Little Palestine. La vie assiégée, des images rares –







