Dans Pieuvre 1 et 2, présentée cette semaine au Théâtre des 13 vents, Françoise Bloch déplace sa démarche de recherche vers une forme d’enquête plus intime, centrée sur la disparition d’un être cher.
Elle se tient assise sur le coin d’un bureau, elle attend le public, qui entre à la dérobée et s’installe dans un espace inhabituel. Elle nous regarde prendre place dans son atelier. La pièce commence à petit feu ; ambiance salle de cours de Gilles Deleuze à Vincennes. Cigarette roulée au bec, celle qui s’éteignent et qu’il faut rallumer, Françoise Bloch atteste de la genèse difficile de toutes ses pièces, l’accumulation d’éléments, de la matière que suppose la pratique du théâtre documentaire. Mais plus particulièrement de celle qui débute, qui marque une rupture avec son travail précédent. « Il est arrivé dans ma vie privée un évènement dramatique qui a rendu impossible le fait de travailler sur autre chose », confie-t-elle.
Comme d’habitude, le travail commence par une accumulation de matière textuelle, Adeline Rosenstein, Camille de Tolédo, Annie Ernaux… des références photographiques prise sur le terrain, filmiques, Ingman Bergman, Ryusuke Hamaguchi, Chris Marker… Par où commencer quand l’intime, l’historique et le politique s’entrecroisent ? Saisir une tentacule de la pieuvre, nom donné au corpus indistinct de cette matière accumulée, puis une autre, opérer plusieurs tentatives de démarrages possibles.
Elle fait état du cheminement difficile, obscure, envahi d’hésitations et de doutes vers le moment où tout est joué, où tout retour en arrière est impossible ; le théâtre permet peut-être d’embrasser ce qui reste du vide, de la disparition. Malgré les trous, les vides, les moments suspendus dans le monde des images, l’expérience sensorielle de la perte relie le ciel des idées à la terre, au corps, au cœur qu’on entend encore battre. La pieuvre n’est pas une pièce au sens classique du terme, c’est une formalisation à la fois claire et obscure de notre condition humaine, un moment rare où une œuvre s’ouvre à ce qui lui est extérieur pour se transformer en un “je n’en sais rien”, qui s’affirme et nous éveille.
Il est parti en laissant un petit mot : « Je m’en vais. Je vous aime » et il a signé en dessinant un grand sourire. Un message bienveillant, inspirant, qui accompagne autant qu’il renvoie à cette question dantesque de Tolédo : « Qui commet le meurtre d’un homme qui se tue ? »
À travers cette transposition théâtrale, l’absence acquiert une dimension quasi spirituelle, faisant du plateau un lieu de circulation entre mémoire, survivance et présence.
Changement de lieu et d’espace pour la pieuvre 2, seconde partie du spectacle où s’opère une distance. L’exactitude des faits, fruit de la rigueur qu’exige le documentaire suffit-elle à rendre compte d’un événement comme la disparition d’un être aimé ? Bien-sûr que non.
Le théâtre alors, s’impose. Le vrai théâtre, qui exprime tout, le théâtre de l’enfance, sans grosse ficelle dramaturgique. On poursuit dès lors plus joyeusement dans une progression narrative par l’intermédiaire du film de Mankiewicz The Ghost and Mrs Mule, L’aventure de Madame Muir en français, romance poétique entre une jeune veuve et un fantôme. Françoise Bloch nous invite à la présence essentielle de l’invisible au théâtre dont le fantôme désigne le sens caché, de la tragédie grecque en passant par le théâtre shakespearien et le nô japonais.
Par la sincérité et la rigueur de cette enquête, Pieuvre 1 et 2 ne se contente pas d’évoquer une disparition. Ce spectacle questionne, poétiquement, la présence des morts auprès des vivants. Ce qui confère à l’être cher une forme de présence active au sein même de la représentation. Le théâtre devient alors un espace où les traces continuent d’agir, comme si la personne disparue participait, de manière invisible mais sensible, à ce qui se construit sur scène et célèbre les retrouvailles du théâtre avec les esprits.
Jean-marie Dinh
Cette semaine au Théâtre des 13 Vents :
– Lundi 11 mai à 19h, Pieuvre 1 + 2 + 3.
– Mardi 12 mai à 20h, Pieuvre 1 + 2 + 3.
– Mercredi 13 mai à 19h Pieuvre 1 + 2 + 3.
Réservations (Jauge réduite).
Photo 1. Françoise Bloch, « Pieuvre » Crédit photo Jean-Louis Fernandez
« Qui vive ! » samedi 16 mai. Entrée libre sur réservation
Olivier Neveux, chercheur au sein de l’Ensemble Associé, professeur d’Histoire et d’Esthétique du Théâtre à l’ENS de Lyon, propose un séminaire mensuel.
Le monde va son cours et c’est terrifiant. L’art théâtral quoi qu’il proclame suit le sien et ce n’en est pas moins inquiétant. Il n’y a aucune fatalité. Dès lors, pour cette nouvelle année de séminaire, la proposition est d’explorer ce qu’il en a été, dans son histoire, lointaine ou proche, de ses refus. Comment le théâtre a dit non, et à qui ? Et à quoi ? Désir de suivre la lignée discontinue d’un théâtre qui n’a pas cédé, ne s’est pas rallié à l’impératif de se réconcilier avec la société. Qui ne s’accommode pas de ce qui lui est assigné.
Derrière “le nouvel évangile” de la compétitivité se cachent des vies singulières : celles de femmes ouvrières qui, dans les pays du Nord comme dans ceux du Sud, en font brutalement l’expérience directe. C’est leur parole, leur rencontre, leur vie quotidienne que le film propose de suivre intimement.
Christian Corouge, ouvrier et syndicaliste chez Peugeot-Sochaux pendant quarante ans, est co-auteur avec Michel Pialoux de Résister à la chaîne. Dialogue entre un ouvrier de Peugeot et un sociologue (Agone, 2011).
Nicolas Renahy est sociologue à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE) – Centre d’Économie et de Sociologie Appliquées à l’Agriculture et aux Espaces Ruraux (CESAER, Dijon). Outre Jusqu’au bout. Vieillir et résister dans le monde ouvrier (La Découverte, 2024), il a notamment publié Les Gars du coin. Enquête sur une jeunesse rurale (La Découverte/Poche, 2010), et codirigé Mépris de classe. L’exercer, le ressentir, y faire face (Croquant, 2021). Il persiste à analyser un monde ouvrier transformé mais toujours bien vivant.







