Retour sur un bijou scénique, aussi troublant que finement ciselé : la pièce Au-delà de toute mesure, d’Elsa Agnès.


 

C’est fort inhabituel. On aura mis une bonne paire de semaines pour se décider à rendre compte de la pièce Au-delà de toute mesure. Alors que les saisons tirent vers leur fin, tandis que se révèle l’horizon festivalier estival, cette pièce, tout récemment créée au Théâtre de la Tempête à Paris, était discrètement programmée, à la mi-avril, sur le plateau du Théâtre universitaire de La Vignette à Montpellier. Elle y était co-accueillie par les Treize Vents, Centre dramatique national de Montpellier Languedoc-Roussillon.

Attendre une bonne paire de semaines pour se décider ? Confions le malaise. La pièce Au-delà de toute mesure nous a d’abord paru une perle rare, un bijou scénique finement ciselé. Soit un objet merveilleusement gratifiant pour un public avisé des questions esthétiques théâtrales ; soit un univers auquel se rattache l’auteur des lignes qu’on est en train de lire. Or ce même critique est en même temps un citoyen impliqué dans son époque.

À ce titre, accablé par le désastre (géo)politique en cours, il lui arrive de ressentir des urgences tout autres que celles de se sentir gratifié par un bijou scénique finement ciselé. Doute et malaise. Puis l’écoulement d’un délai aura fait son œuvre. Par quoi il s’avère qu’au prisme d’un bijou ciselé, c’est finalement un trouble qui peut venir à transparaître. Là où trouble il y a, parions qu’un enjeu se fait jour ; qui mérite. Voyons-y. Tentons.

L’argument d’Au-delà de toute mesure tient en assez peu de choses : soit cette situation communément vécue par les amateurs avisés de la chose esthétique, qui est de côtoyer, dans des musées, des gardien.nes de salle. Celleux-ci, comme momifié.es vivant.es dans une forme de présence-absente strictement muette et quasi immobile, sont assigné.es à un genre d’anonymat radical, sociologiquement clairement distinct du profil des visiteur.euses d’expositions.

On peine à imaginer ce qu’inspire à ce personnage la fréquentation imposée, sur d’interminables durées, des formes esthétiques de haute volée sur lesquelles ils doivent veiller. On s’étonne presque de leur résistance nerveuse à ne pas craquer dans la soumission à leur lisse corvée. On passe sans les regarder, sans un mot adressé, tout l’intérêt focalisé par les œuvres exposées. Ces dernières, bien que figées en objets, rayonnent de tous leurs feux. Les personnes gardien.nes, quoique vivantes, sont symboliquement ravalées, au rang de quasi objets, non considéré.es. Un autre genre de rapports de classes.

Voilà le dispositif qui vole en éclats, comme l’air de rien, sous la plume d’Elsa Agnès, quand elle écrit Au-delà de toute mesure. Une pièce qu’elle met également en scène. Et ça n’est là que la seconde à son actif. Mieux, elle en est l’une des interprètes, dans le rôle d’une gardienne d’un musée de Venise, au côté d’un collègue masculin (Mattéo Renouf). Autrice-dramaturge, metteuse en scène et comédienne-interprète tout à la fois : voilà une conjugaison rare de forces, qui magnétise.

Troisième personnage : une touriste séjournante visiteuse des lieux (Catherine Vinatier). De manière peu courante, les visites de cette dernière sont quotidiennes, de sorte qu’un effet de déteinte se produit avec la paire d’employé.es du musée. Le glissement opère, qui ne s’observe quasiment jamais dans la vie régulière, qui fait ces trois-là devenir familiers, et la touriste partager avec ces gardien.nes les termes de son existence extérieure, notamment amoureuse. D’où une aspiration hors champ, qui peut finir par s’incarner dans une invraisemblable nuit complète partagée par le trio dans ces lieux, par-delà l’heure de leur fermeture au public.

Il y a des formes d’émerveillement subtil, et d’enchantement discret, dans tous les glissements qui opèrent en animant la pièce. Intrusion imaginaire de la visiteuse au côté d’un pragmatique duo professionnel, lui voué aux échanges les plus pragmatiques de la banalité quotidienne. Mais aussi le glissement scénographique entre deux espaces qui ne cessent de se combiner : d’une part le frustre local de repos des employés, son distributeur à sandwichs, sa fontaine à eau tristement asséchée dans l’attente de son changement de bombonne ; et d’autre part la salle de musée proprement dite, rigidement ordonnancée, avec son banc central, ses fenêtres masquées pour filtrer la lumière…

Cette matérialité s’anime d’un vague remue-ménage qui pourrait rappeler le monde de Jacques Tati. Enfin, le plus inspirant des glissements à l’œuvre, est celui des apparitions fugaces des somptueuses toiles de la Renaissance italienne, mais seulement sous forme de projections vidéos fugitives, parfois disproportionnées, dans des articulations d’espace débordant le format attendu de toiles. D’où une légère ivresse imaginaire, qui transcende toute imprégnation par la question de l’art ; soit, tout de même, l’objet central justifiant l’existence de ce lieu, de ces personnages, alors nimbés d’aura énigmatique.

Tout cela se déroule donc à Venise. Un sujet de conversation revient en boucle discrète. Celui de l’“acqua alta”1, qui laisse planer la crainte de l’engloutissement définitif de la Cité des Doges. On en parle là d’un ton presque badin, or à la longue très inquiétant. Cette cité joyau du monde, clamant les richesses des prémices de l’accumulation marchande pré-capitaliste, semble évidemment condamnée à périr sous les effets de la montée des eaux, du changement climatique, de l’étouffement de la sous-culture touristique de masse, où paradent les fondations des princes actuels de la toute-puissance financière de la phase néo-libérale ultime du même système capitaliste. Menace planante. Subaquatique. Dans les tripes de l’art.

Rien n’est exprimé en ces termes dans Au-delà de toute mesure. C’est là qu’il faut tout de même s’intéresser aux pures puissances du théâtre. La langue d’Elsa Agnès. Elle est d’une clarté cristalline, d’une limpidité de sens immédiatement intelligible. Or c’est au prisme de ce bijou ciselé, que s’irisent les reflets d’un trouble qui imprègne toute la situation. Ce serait un peu comme admirer la clarté possible d’une eau vénitienne en surface, mais alors trahie de remous, au fond de limons, voire de vases, en leurs tourments.

On a parfois songé à Beckett, en observant l’absurde des situations de rien qu’anime cette pièce, des dialogues simples, ses personnages communs, son jeu dénué de toute emphase, et pour autant l’inquiétante étrangeté du trouble les traversant, très au-delà du banal. Et l’on s’est souvenu que tout l’art minimaliste du géant irlandais de la dramaturgie, eut à voir, à travers la rareté du geste et du propos, avec la confrontation de cet auteur à l’actualité politique la plus extrême, guerrière et résistante de son époque. Et on n’oubliera pas, dans la pièce d’Elsa Agnès, les très étranges chorégraphies du gardien Mattéo Renouf, dont le jeu simple s’enivre parfois d’un embrasement insolite de gestes combinés, scandés, dansants, qui bousculent joyeusement tout espace contraint. Autre forme d’appel, par-delà les apparences de l’immobilité sociale.

Gérard Mayen

Photo : Au-delà de toute mesure © Simon Gosselin (19)

Notes:

  1. Dans la lagune de Venise, L’acqua alta, qu’on peut traduire par « eaux hautes », est un phénomène annuel de pic de marée particulièrement prononcé entre l’automne et le début du printemps (entre le 15 septembre et le 15 avril) qui provoque la submersion des parties basses de la ville, comme la place Saint-Marc.
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Gérard Mayen (né en1956) est journaliste, critique de danse, auteur. Il est titulaire d'un master 2 du département d'études en danse de l'université Paris 8 Saint-Denis-Vincennes. Il est praticien diplômé de la méthode Feldenkrais. Outre des chroniques de presse très régulières, la participation à divers ouvrages collectifs, la conduite de mission d'études, la préparation et la tenue de conférences et séminaires, Gérard Mayen a publié : De marche en danse dans la pièce Déroutes de Mathilde Monnier (L'Harmattan, 2004), Danseurs contemporains du Burkina Faso (L'Harmattan, 2005), Un pas de deux France-Amérique – 30 années d'invention du danseur contemporain au CNDC d'Angers(L'Entretemps, 2014) G. Mayen a longtemps contribué à Midi Libre et publie maintenant de nombreux articles pour"Le Poing", Lokko.fr ... et Altermidi.