À travers l’hommage qu’elle rend au poète Mishima et aux suicidé.e.s qu’elle convoque sur le plateau, Angelica Liddell s’emploie à rétablir le lien entre la vie et la mort. Son nouveau spectacle s’affirme comme un éloge du suicide compris comme un acte de prévoyance, né d’un désir extrême de vivre et d’une sensibilité au-delà de tout jugement.


 

Mettre fin à nos jours n’est pas une question, mais une possibilité qui reste ouverte et demeure toujours d’actualité. Un dialogue depuis longtemps suspendu en Occident par le cinquième commandement de l’église catholique, qui se fonde sur le principe que la vie est donnée par Dieu et qu’ainsi elle ne nous appartient pas1. Alors même qu’Angelica Liddell affirme vivre « dans le monde des anges, en colère contre le monde réel, comme les anges »2, elle entend disposer pleinement de sa propre vie.

Avec Seppuku El Funeral de Mishima o el placer de morir, second volet de sa trilogie des funérailles, l’artiste catalane se réfère à une autre trinité : « Mishima m’a enseigné dès l’adolescence une trinité indissoluble : l’érotisme, la beauté et la mort. Tout est la même chose. »3. Sur les traces d’Artaud4, Angélica Liddell déplace le théâtre hors de l’empire de la parole. Le sens ne se livre pas, il surgit. Aux architectures rassurantes de la dramaturgie occidentale se substitue une écriture des sensations où les corps, les sexes, le sang, et les silences composent une langue secrète que parlait Sarah Kane dans un autre dialecte. Une langue qui peut laisser démuni le spectateur privé des codes qui relient les acteurs à l’univers des samouraïs et à cette familiarité avec la mort qui traverse toute l’œuvre de Mishima.

Mise en cause du modèle
Angélica Liddell. Crédit photo Les Solitaires Intempestifs

Tableau après tableau, la représentation se déploie comme une partition. Chaque élément du jeu trouve sa place dans un réseau de correspondances obscures dont la cohérence tient moins du récit que de l’incantation. Liddell peuple cet espace de fantômes, de poètes-samouraïs, de fous, d’âmes errantes et de suicidés de la société. À cette esthétique héritée de la tradition répond un assemblage résolument contemporain. Chants poétiques et récits médiévaux voisinent avec la pop japonaise. Liddell fait dialoguer ces univers sans chercher à les réconcilier. De leur friction naît une forme hybride, traversée de tensions, où le raffinement du nô côtoie l’excès des culturistes, où l’héritage ancestral se mesure à la culture du spectacle et du corps. Cette constellation d’images, de sons et de présences compose un théâtre de la collision plus que de l’harmonie, fidèle à l’univers de Mishima où la beauté n’existe jamais loin de la violence ni du désir de disparition.

Loin de l’illustration ou de l’hommage muséal, ces présences déplacent Mishima dans notre présent. L’écrivain, dont la violence, la radicalité et la puissance satirique firent l’idole d’une partie de la jeunesse, redevient une figure brûlante, traversée par les contradictions de son temps autant que du nôtre.

Avec son exigence et son humour noir qui n’appartient qu’à elle, Liddell pousse la représentation jusqu’au vertige, l’arrache à ses fonctions distrayantes ou moralisatrices pour renouer avec quelque chose de plus ancien : le théâtre comme rituel. Dans les premières lueurs de l’aube, son hommage à Mishima révèle moins une pensée qu’une nécessité, moins une œuvre qu’une manière de brûler pour conjurer l’effroi.

Seppuku renvoie à la mort et à la sincérité. Le noir qui traverse l’œuvre porte avec lui des imaginaires contradictoires : couleur du deuil, du péché et de l’inconnu depuis l’Occident médiéval, il est aussi, au Japon, l’expression du raffinement et de l’épure. Dans la scène finale, la jeunesse convoquée devant ce fond qui évoque le Pavillon d’or semble placée au seuil de cette contradiction. La beauté s’y révèle inséparable de son envers : la peur, la violence, la part obscure qui l’habite. De cette tension naît une énergie cathartique où le geste destructeur ne clôt rien mais ouvre, au contraire, la possibilité d’une transmission. Et dans cet éclat fragile, demeure l’idée que jouir de sa liberté, fut-elle ultime, relève toujours du possible.

Jean-Marie Dinh

Notes:

  1. « Nous sommes les intendants et non les propriétaires de la vie que Dieu nous a confiée. Nous n’en disposons pas. »
  2. Entretien-abécédaire, Les Solitaires Intempestifs
  3. Note d’intention de Seppuku El Funeral de Mishima o el placer de morir
  4. « Un théâtre qui soumet la mise en scène et la réalisation, c’est-à-dire tout ce qu’il a en lui de spécifiquement théâtral, au texte, est un théâtre d’idiot, de fou, d’inverti, de grammairien, d’épicier, d’anti-poète et de positivisme, c’est-à-dire d’occitental », Le théâtre et son double.
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Après des études de lettres modernes, l’auteur a commencé ses activités professionnelles dans un institut de sondage parisien et s’est tourné rapidement vers la presse écrite : journaliste au Nouveau Méridional il a collaboré avec plusieurs journaux dont le quotidien La Marseillaise. Il a dirigé l’édition de différentes revues et a collaboré à l’écriture de réalisations audiovisuelles. Ancien Directeur de La Maison de l’Asie à Montpellier et très attentif à l’écoute du monde, il a participé à de nombreux programmes interculturels et pédagogiques notamment à Pékin. Il est l’auteur d’un dossier sur la cité impériale de Hué pour l’UNESCO ainsi que d’une étude sur l’enseignement supérieur au Vietnam. Il travaille actuellement au lancement du média citoyen interrégional altermidi.