Huit ans après l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Élysée, le verdict social est difficile à contourner. Jamais depuis 1996 la pauvreté n’avait touché autant de Français, tandis que les inégalités restent à des niveaux records. Derrière ces chiffres, c’est toute une politique économique privilégiant le capital et les hauts revenus qui est aujourd’hui interrogée.


 

À mesure que s’approche la fin du second quinquennat d’Emmanuel Macron, les publications successives de l’Insee prennent des allures de bilan. Et, sur le terrain social, le constat est sévère. Les données relatives à l’année 2024 confirment que la spectaculaire hausse de la pauvreté enregistrée en 2023 n’était pas un accident conjoncturel lié à l’inflation mais le symptôme d’un déséquilibre plus profond. Malgré le ralentissement de la hausse des prix, malgré une progression des salaires supérieure à l’inflation et malgré la revalorisation des prestations sociales et des retraites, la pauvreté ne recule pas. Pire, elle demeure à son plus haut niveau depuis le début des séries statistiques de l’Insee en 1996.

Le chiffre est implacable : 9,8 millions de personnes vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté, fixé à 1 337 euros par mois, soit 15,4 % de la population. Ce taux, déjà historique en 2023, reste inchangé en 2024 alors même que les conditions économiques étaient, sur le papier, beaucoup plus favorables. Le niveau de vie médian progresse de 1,8 % en euros constants, pour atteindre 2 228 euros par mois, tandis que les ménages les plus modestes voient également leurs revenus augmenter de 1,7 %. Pourtant, cette amélioration ne suffit pas à réduire le nombre de personnes pauvres.

Être pauvre, selon la définition retenue par l’Insee, signifie disposer d’un niveau de vie inférieur à 60 % du revenu médian. Si ce revenu médian progresse plus rapidement que celui des ménages modestes, ces derniers restent enfermés dans la pauvreté, voire y basculent. Or c’est précisément ce qui se produit. Si les revenus des classes populaires repartent légèrement à la hausse, ceux des ménages les plus aisés progressent eux aussi, notamment grâce aux revenus du patrimoine et aux excellents rendements des placements financiers. Résultat : les inégalités demeurent à un niveau historiquement élevé. L’indice de Gini, qui mesure la dispersion des revenus, reste au plus haut depuis près de trente ans, preuve que les gains de pouvoir d’achat continuent d’être répartis de manière profondément inégale.

 

Pauvreté : le lourd héritage social du macronisme

Cette réalité nourrit inévitablement le débat sur les choix économiques opérés depuis 2017. Dès le début de son premier mandat, Emmanuel Macron a assumé une politique visant à favoriser l’investissement privé et le capital. La suppression de l’Impôt de solidarité sur la fortune au profit de l’Impôt sur la fortune immobilière, l’instauration du prélèvement forfaitaire unique de 30 % sur les revenus du capital, la baisse progressive de la fiscalité pesant sur les entreprises ou encore les réformes du marché du travail s’inscrivaient dans une même logique : améliorer l’attractivité économique et stimuler la création de richesses.

Le pari était celui du ruissellement. En favorisant les investisseurs et les entreprises, la croissance devait bénéficier à l’ensemble de la société. Or les statistiques publiées aujourd’hui par l’Insee invitent à s’interroger sur les résultats sociaux de cette stratégie. Si le chômage a effectivement reculé au cours des deux quinquennats, cette amélioration ne s’est pas traduite par une diminution durable de la pauvreté. Au contraire, celle-ci atteint désormais un niveau inédit depuis le milieu des années 1990, tandis que les écarts de revenus restent exceptionnellement élevés.

Les catégories les plus fragiles continuent d’ailleurs de concentrer les difficultés. Les familles monoparentales demeurent les plus exposées à la pauvreté, tout comme les demandeurs d’emploi, dont le taux de pauvreté reste largement supérieur à celui du reste de la population. À l’inverse, les retraités voient leur situation s’améliorer grâce aux revalorisations successives des pensions, leur taux de pauvreté revenant à 10,4 %, soit un niveau proche de celui des actifs. Cette amélioration ponctuelle ne modifie cependant pas la photographie d’ensemble : la précarité continue de toucher massivement les ménages les plus vulnérables.

 

Inégale répartition des efforts et des bénéfices

Les défenseurs du chef de l’État rappellent, à juste titre, que la France a dû faire face à une succession de crises exceptionnelles : pandémie de Covid-19, guerre en Ukraine, crise énergétique et poussée inflationniste mondiale. Ces facteurs ont incontestablement pesé sur le niveau de vie des ménages. Mais cette explication ne saurait épuiser le débat. La question centrale demeure celle de la répartition des efforts et des bénéfices. Car si l’inflation a frappé l’ensemble des Français, les données de l’Insee montrent que les revenus les plus élevés ont continué à progresser suffisamment vite pour maintenir les inégalités à leur niveau record. Autrement dit, les fruits de la reprise n’ont pas été répartis de manière à corriger les fractures sociales.

C’est précisément ce constat qui explique la persistance de l’expression « président des riches », apparue dès le début du premier quinquennat. À l’époque, la suppression de l’ISF avait symbolisé une orientation assumée en faveur du capital. Huit ans plus tard, les chiffres de l’Insee confirment cette lecture : les revenus du patrimoine demeurent particulièrement dynamiques, les ménages les plus aisés continuent de creuser l’écart et la pauvreté reste durablement installée à son niveau le plus élevé depuis près de trente ans.

 

Une priorité politique majeure pour la gauche

La photographie sociale dressée par l’Insee est incontestable. Avec près de dix millions de personnes vivant sous le seuil de pauvreté et des inégalités qui restent parmi les plus fortes observées depuis le milieu des années 1990, la France entre dans la prochaine échéance présidentielle avec une fracture sociale profonde. Derrière ces chiffres se joue bien davantage qu’une question de pouvoir d’achat : c’est le pacte républicain lui-même qui est fragilisé lorsque des millions de citoyens ont le sentiment que les efforts ne sont pas équitablement répartis et que les perspectives d’ascension sociale s’éloignent.

Dans ce contexte, la réduction de la pauvreté et des inégalités ne devrait plus constituer un simple chapitre parmi d’autres des programmes électoraux, mais devenir une priorité politique majeure. Pour une grande partie de la gauche, le recul des fractures sociales est aussi considéré comme une condition essentielle pour endiguer la progression de l’extrême droite, dont le discours prospère sur le déclassement, le sentiment d’abandon et les colères sociales.

À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, quel que soit le ou la candidate qui portera les couleurs de la gauche, la reconstruction d’un modèle plus juste et plus redistributif devrait ainsi constituer le cœur du projet politique. Le reste – les débats de personnes, les stratégies d’appareils ou les rivalités partisanes – apparaîtra secondaire si la réponse apportée à l’urgence sociale n’est pas à la hauteur des fractures révélées par les chiffres de l’Insee.

 

Photo 1. Selon les données annuelles de l’INSEE de 1996 à 2024, le taux de pauvreté des jeunes adultes (de 18 à 29 ans) est de 18,6%.