Présentation de photographies de Davide Cerullo,
suivie d’un entretien.
Des images
Noir et blanc, ombre et lumière… Portraits captivants, insolites, rides profondes, presque tracées au couteau, portraits de mères, d’enfants sans enfance, aux yeux profonds, regards malicieux, durs, rageurs ou empreints d’une immense tristesse, mais jamais étonnés… Le miroir brisé reflète une réalité brute, parfois une main se pose, comme un appel. De l’autre côté, le poète, qui sait, l’a vu.
« Dans la résistance quotidienne poignante, j’essaie de croire que l’espoir, dans ma terre pauvre et féconde, peut un jour s’épanouir. » « Scampia – Quaderno secundo – Davide Cerullo »
Photos Davide Cerullo – Légendes : extraits du livre Scampia – Quaderno secundo
Des mots
Davide, tu es d’une famille de bergers, comment les voiles ont-elles changé le cours de ta vie ?
Il est difficile d’expliquer comment un lieu peut bouleverser le cours d’une existence, mais cela arrive. Les Voiles ont probablement accéléré la dégradation des relations, tant familiales qu’extérieures, car elles ne permettaient plus de se rencontrer, mais seulement de s’observer de loin. Les Voiles emprisonnaient des personnes d’horizons différents et faisaient de nous tous des personnages d’une même histoire : un roman néoréaliste sans fin heureuse ni renaissance. J’étais très jeune, mais je sais que je les ai vécues, que ce n’était pas moi qui les habitais, mais elles qui avaient élu domicile en moi.
Quelle réflexion tires-tu de ton passage par la case prison à 18 ans ?
La prison m’a enfermé pour m’offrir une porte de sortie ; j’ai eu l’opportunité de creuser un tunnel qui me mènerait hors de moi-même, et je l’ai saisie. Le reste a été accompli par les mots écrits dans les livres par des gens qui ne sauront jamais à quel point ils me comprenaient, et par la conviction profonde que seule la possession de ces mots pouvait véritablement me rendre heureux. Libéré de la tristesse laissée par le néant de la violence, j’avais la place de me remplir de la vie poétique ; le seul choix qui s’offrait à moi était donc de mourir en homme et de renaître en lecteur de poètes.
Pourquoi « nous avons toujours besoin d’une rencontre pour naître » ?
Pour naître, il nous faut un homme et une femme qui ne sont pas forcément capables de s’aimer ; pour aimer, en revanche, il nous faut absolument nous imprégner de cette agitation qui anime les poètes. Tout le reste risque de n’être qu’une tranquillité indéfinissable, celle que j’avais connue avant de rencontrer les mots, mais qui ne s’ancre nullement dans nos vies. Si nous ne voulons pas que tout nous submerge sans que nous puissions résister, alors il nous faut rencontrer des livres qui, en nous dérobant notre sérénité, nous rendent notre existence.
Ta relation aux poètes est intense. Ils semblent te nourrir. Quels poètes t’ont le plus marqué ?
Anna Akhmatova, Iosif Aleksandrovič Brodskij, Milo de Angelis, Marina Ivanovna Tsvetaïeva, Pier Paolo Pasolini, Ida Travi, Ossip Emilievitch Mandelstam, Mariangela Gualtieri, Goliarda Sapienza…
J’ai l’habitude de m’asseoir à la table des écrivains et des poètes ; je les laisse m’offrir tout ce qu’ils ont écrit, et je m’en nourris avidement, comme seul un être capable de violence peut le faire… sans rien laisser dans mon assiette. Mais ici, il s’agit d’un acte de violence respectueux, d’un respect effronté ; je ne laisse aucune miette de leur présence, présente ou passée, inexploitée pour pétrir le pain de ma vie.
La poésie la plus puissante naît-elle de la souffrance et des émotions profondes ?
Absolument. « Il y a une fissure en toute chose, et c’est par là que la lumière pénètre. » (Leonard Cohen)
La poésie naît souvent de la douleur, transformant traumatisme, angoisse et souffrance en art et en beauté, agissant comme une forme de catharsis, de résistance et de rééquilibrage émotionnel.
En quelques mots, décrirais-tu ton admiration pour le poète Christian Bobin ?
Bobin est l’un des poètes qui, je crois, m’ont profondément marquée ; il y en a d’autres, mais l’espace intime dans lequel il m’a conduit était l’un des lieux dont il m’était le plus difficile de m’échapper. Son récit, fait d’images véritablement divines, de bois illuminés par des fragments et de miroirs animés par le souffle, avait une force si bouleversante que je ne pouvais me détacher de ses mains. Je me suis installée dans le creux de sa paume et j’ai laissé ses lettres écrire aussi mon nom.
Comment est apparue l’idée de ce voyage sur ses traces ?
Nous partons car nous ressentons le besoin de renouer avec un lieu inconnu, et ce besoin est d’autant plus pressant lorsque la destination est un endroit que nous n’avons jamais visité. Cela signifie que, malgré l’inconnu, nous en ressentons déjà l’absence. Me construire une image sur le lieu même où Bobin a vécu et chéri l’univers de sa poésie, c’était comme dévoiler un tableau auquel je savais déjà appartenir. Et lorsque je suis arrivé, j’ai suivi ses traces, ce qui nous a nous permis de cheminer ensemble un instant.
Je te cite : « L’ambition est un obstacle à l’écriture ; elle saigne et endommage le texte, le privant d’âme et de spontanéité, au point qu’il aurait pu être écrit par une intelligence artificielle. » L’automatisation du monde n’atteint-t-elle pas aussi notre esprit ?
Je ne suis pas de ceux qui jugent les instruments du temps en les criminalisant ; les saisons elles-mêmes ne sont-elles pas un automatisme nécessaire qui nous permet de ne pas rester immuables ? Bouger et changer est essentiel à l’expérience du monde ; l’important est de comprendre les forces qui déclenchent ce mécanisme ; entrer en autrui et s’y attarder pour prendre et laisser quelque chose est une introspection que la poésie rend possible et qui, dans mon cas, a toujours fait toute la différence.
Que dis-tu aux jeunes qui viennent à ta rencontre ?
Mon histoire m’a permis de rencontrer des jeunes, et avec eux, j’essaie de comprendre s’il est possible de cheminer ensemble. Il arrive souvent que certains me demandent conseil, et c’est là que je me sers de la poésie comme d’un bouclier ; je leur explique comment elle m’a nourri et comment elle m’a bouleversé, les encourageant à trouver leur propre « poésie », tout aussi subversive, celle qui les pousse à se questionner sans jamais craindre de se perdre. La culture n’a pas une forme unique, et les jeunes la comprennent comme nous ; la culture, c’est ce qui a de la valeur à leurs yeux. Alors, plutôt que de les inviter à s’intéresser à la poésie et à la littérature, je leur demande quelles relations leur sont chères aujourd’hui.
Refaire le monde, oui, mais ne prêche-t-on pas que des convertis ou presque convertis ?
Cessez de juger et devenez cordonnier ; aussi différents que soient les êtres humains, nos pieds sont notre premier contact avec le sol et ce sont eux qui nous assurent l’équilibre sur le chemin. Il n’y a pas un seul poète qui n’ait pas deviné ma pointure et m’ait promis un rafraîchissement en chemin… la bienveillance est sans doute l’acte de conversion le plus révolutionnaire.
« Je ne conclus pas parce que tout reste à dire même quand on parle dans le vide, dans le vide, dans le noir, en se faisant l’illusion de croire encore en quelque chose, et de parler à quelqu’un. » Scampia – Quaderno secundo
Sasha Verlei
Cet article est un complément d’altermidi Mag n°18 – Culture : Aujourd’hui et demain… – 5 € – disponible en kiosque en Occitanie et PACA ou par abonnement.























