Davide Cerullo, enrôlé à 13 ans dans la Camorra, à Scampia, périphérie de Naples, est sorti de cet enfer grâce aux poètes. Il est aujourd’hui écrivain, photographe et éducateur. Quand du ciment brut, dévoreur de pâturages anciens, et des “Vele di Scampia”, monstre en partie abattu, émergent la poésie et la volonté de construire un avenir plus désirable. Rencontre.
Davide Cerullo est né en 1974 dans la banlieue nord de Naples. Neuvième d’une fratrie de 14 enfants, sa famille emménage en 1980 à Scampia, quartier populaire situé à la périphérie Nord de Naples, dans l’une des “Vele” (Voiles)1.
Sa scolarité est brutalement interrompue à 13 ans quand il est enrôlé dans la Camorra. Il devient un boss dans son quartier. Le déclic se fait lorsqu’emprisonné à 19 ans Davide découvre son prénom écrit à trois reprises dans l’Évangile, ouvert sur son lit. À sa sortie, il embarque ces pages arrachées au livre. S’il revient à sa vie d’avant, les mots qui y sont inscrits le poursuivent. « Le remord, le vide, l’insatisfaction » qui le tenaillent lui ouvrent le chemin vers la rédemption. Commence alors un parcours difficile, ponctué de rechutes, pour finalement quitter le quartier. De fil en aiguille, les paroles des poètes rencontrés sur sa route, avant tout ceux de Christian Bobin, lui indiquent la voie à suivre, le sauvent, « l’ouvrent à d’autres mondes », dit-il. Les mots, enfouis en lui, s’extirpent, se posent sur le papier. Puis Davide les photographiera. Car la poésie et la photographie sont pour lui deux choses intimement liées.
Depuis onze ans, Davide Cerullo, revenu dans son quartier, s’investit dans des actions culturelles et sociales, palliant ainsi, avec d’autres associations, l’abandon des services publics. Il crée pour les enfants, au milieu du béton, une ludothèque, L’Albero delle Storie (l’Arbre des histoires), havre de paix rempli de poésie, convaincu que seules la beauté et la culture pourront les sortir de la spirale de la violence, les ouvrir à un avenir plus désirable, voire peuvent sauver le monde.
Davide Cerullo, « braise échappée d’un incendie », comme le décrit son ami, l’écrivain Erri de Luca2 n’est pas un grand communicant. Plutôt un genre d’ours au grand cœur — et talent —, qui vous scrute “en deux-deux” pour essayer de vous déchiffrer, de voir si vous n’êtes pas venu là pour voler un peu de Scampia, dans un intérêt quelconque, comme beaucoup. Lorsqu’il vous reconnaît, les portes de son espace s’entrouvrent. On s’accorde, à sa façon, quelquefois surprenante mais sans-faux semblants, en se tutoyant naturellement, ou en silence, car parfois les mots s’avèrent inutiles.

Davide, comment te définirais-tu ?
Mon histoire vient de la terre où je suis né, mais elle ne s’arrête pas là. Je suis né peut-être sur les plus belles plages du monde, mais mon rêve est d’être agriculteur.
Pourrais-tu me parler de Scampia, ce quartier qui te tient à cœur…
La littérature sociale, les journaux et les séries télévisées ont bien décrit ce que représente ce lieu, ils sont entrés tellement dans les détails qu’ils ont même pu en faire un non-lieu.
Puis, il y a eu la phase de localisation sociale ; les gens qui venaient ici juste pour prendre des photos à mettre sur leurs profils, le tourisme de violence promu sur les chaînes auxquelles tout le monde peut accéder en un clic. En vérité, ce quartier est un lieu de pari ; un croisement de vignes qui résistent et un appendice d’une ville déjà trop victime de caricatures. Peut-être que la seule vérité sur ce lieu est que Scampia est le prototype de la périphérie italienne qui vit de la négligence des administrations, où cependant il y a des gens qui essaient de trouver un moyen efficace d’être, malgré toutes les difficultés, des citoyens comme les autres.
… et de l’Albero delle Storie, l’association que tu as fondée pour les enfants ?
Quand je suis retourné à Scampia, il y a 11 ans, je me suis posé une question : j’ai dit, je veux voir ce que les enfants de Scampia voient. Quand j’ai vu que ce qu’ils voyaient, je n’ai pas aimé, c’était terrible, c’était mauvais. Alors j’ai commencé à nettoyer un espace qui avait été abandonné, j’ai commencé à planter des arbres, beaucoup d’arbres, de saules et de roses, beaucoup de fleurs … et puis j’ai construit un jardin, un beau jardin qui était abandonné et je l’ai rendu sacré, puis j’ai apporté les animaux, les poules, les chèvres, les moutons et les ânes, qui étaient les dieux qui avaient été chassés de Scampia. Je les ai ramenés et j’ai construit un endroit magique, un endroit où l’enfant pouvait se sentir enfant. Cette association s’appelle L’Albero delle Storie.
Je crée de la magie, de la poésie, c’est ainsi, j’offre la possibilité de choisir de se sentir libre, aussi à Scampia. Chaque enfant porte son propre bulletin scolaire, souvent difficile, mais pas impossible à améliorer.
Ton histoire a un côté fascinant. Comment tous ces mots ont-ils pu, ainsi, jaillir de toi ?
Les mots, après ce long passé troublé, qui m’a fait mal et qui m’a blessé, les mots, les forts, les justes, ne sont pas sortis de moi. Ces mots je les ai cherché dans ceux des poètes. Les mots de ces poètes étaient puissants, ils étaient forts, ils m’ont même fait peur, ils gagnaient contre tout autre pouvoir, c’est un fait, aucun pouvoir ne pouvait les arrêter. Ils pouvaient me guérir. Puis ces mots, je les ai écrits, je les ai photographiés, aussi, ceux des poètes… puis je les ai protégés, car j’ai compris quand je les ai lus que c’était ces mots qui me protégeaient à mon tour, ils m’ont soigné, sauvé et m’ont fait comprendre qu’ils m’aimaient, qu’il m’aimaient.
Tu te consacres à l’écriture, mais aussi à la photographie. Quel est le lien entre les mots et l’image ? Que cherches-tu dans ces visages captés à l’état brut, cette rudeur, mais aussi cette grande fragilité ?
Je pense que la relation entre la photographie et la parole est nécessaire, pas nécessaire comme l’eau, le pain, mais dans le sens où le mot met en évidence la force de l’image, et l’image, la force des mots ; donc les deux s’accompagnent, sont intimement liés. Les deux ont la capacité d’immortaliser un moment, ce sont deux forces, deux puissances.
La poésie d’un visage est sa réponse à l’univers, c’est comme se concentrer sur un minuscule détail d’une immense œuvre d’art que la vie nous offre chaque jour, sur l’existence des autres. Les photos sont pour moi un moyen de faire sortir ce qui se trouve à l’intérieur, ce que souvent même les regards les plus attentifs ne peuvent pas voir. La photographie est le mot qui permet de voir la beauté qui ne se cache pas, le bonheur qui n’a pas peur d’être vu, triste et seul. Je suis littéralement attiré par l’humain et le corps et j’essaie de creuser quelque chose à travers la photographie. Elle révèle en moi quelque chose de nouveau, à travers chaque personne que je rencontre et que je photographie.
Erri de Luca dit dans la préface de ton dernier livre « Christian Bobin, poeta dei lupi feriti [poètes des loups blessés] » que l’écriture est une perquisition de soi. Qu’en penses-tu ?
Quand tu permets aux mots de rentrer dans ta vie, tu n’es plus le même. Tu ne peux plus être le même, car le mot va toucher l’humain, le plus humain que nous-mêmes, le bon, le juste qui persiste encore, caché, et le fait réapparaître. Tu deviens une nouvelle personne, transformée, transfigurée. La poésie te révèle le secret des choses de la vie, ce qui est de ta responsabilité… Le fait d’avoir empoigné la poésie a permis de me libérer de tant de peurs, du sentiment de soumission que j’avais ressenti dans ma vie. Elle m’a libéré d’un monde où il était impossible de vivre et m’a rempli d’autres mondes.
Ta rencontre avec l’écrivain Christian Bobin (I95I-2022) a été salvatrice, dis-tu. Ce poète est celui qui t’a offert une seconde vie. Certes, les mots,3 la sensibilité à fleur de peau de Bobin, comme le constat philosophique et spirituel tiré de son vécu, de son isolement bouleversent. Pourtant l’admiration que tu lui voues me dépasse un peu.
Oui, j’ai une admiration viscérale qui ne vient pas de l’extérieur, qui vient de l’intérieur, c’est l’âme qui vous interroge…
Il n’y a rien à dire sur Bobin. Ses livres parlent pour lui. Ils racontent son enfance au Creusot, son confinement et sa découverte de la lecture. Dernier de trois enfants, il est né après la Seconde Guerre mondiale, le 24 avril 1951 au Creusot, terre ouvrière où il a grandi. C’est la date de sa première naissance. À de nombreuses reprises, dans ses livres et ses interviews, il fait référence à une « deuxième naissance » dont la date varie, faite d’un éclair de lumière, d’une rencontre, d’un vol d’oiseaux. Comme si nous n’arrêtions jamais de naître.
Christian Bobin est un poète et écrivain important pour moi. Il est le poète de l’infiniment petit et du divin terrestre ; de ses lettres, poèmes et réflexions sur l’art, je n’ai pris que le pouvoir, plus des pauses que de l’écrit, ce blanc dans la page qui se laisse, avec grande gentillesse, remplir par celui qui le lit, afin que le message puisse être vraiment transformateur. Il est mon Saint-François d’Assise, un exemple, plus encore, une raison d’être en vie. Il m’indique la bonne direction à suivre, une direction qui n’est pas aisée, tortueuse et fatigante, souvent tracée dans le noir. Mais tu sais qu’en suivant ce maître au bout de ce tunnel, tu trouveras toujours la lumière. Bobin a vécu dans une forêt une grande partie de sa vie, étroitement lié entre terre et rosée. Celui qui choisit un voyage en lui-même et l’offre ensuite aux autres, oui, est pour moi un maître absolu.
Pourrais-tu m’expliquer la référence à Saint François d’Assise ?
Saint François d’Assise est le saint le plus prospère de l’histoire de l’église, et je crois qu’aujourd’hui il est nécessaire et important de se rapprocher de cette figure, de la redécouvrir, sa parole, ses choix, son Dieu, sa simplicité, sa petitesse. Car François nous dit que l’inatteignable n’est jamais trop grand ou très élevé, mais qu’il est bas, petit et simple. Il est donc nécessaire aujourd’hui de s’arrêter et de repenser la vie dans une société consumériste, capitaliste qui ne pense qu’au succès et à l’argent à tout prix. Comme dit Danilo Dolci, « chacun ne grandit que s’il rêve »4.
Pourquoi relier ton désir ou ta vision d’une société meilleure, plus juste, au religieux, au christianisme ?
Je n’aime pas le mot « religieux ». Je préfère le mot « spirituel ». Spirituel est cette partie de nous qui ne suffit pas au monde, qui ne se contente d’aucun monde. C’est quand le spirituel tiédit qu’il devient religieux. Il est fondé sur le mot amour, sur le mot amitié, sur le mot poésie, sur le mot fraternité. Oui, je prône un nouveau christianisme, donc un nouvel humanisme, tu as raison, une nouvelle société, pas nécessairement chrétienne, pas nécessairement Dieu. Basée sur la beauté, sur l’affection, l’amour pour les arbres, les animaux, les forêts, la montagne et l’univers, tout le créé, tout, oui, c’est un. Il suffirait de revenir aux choses qui nous font nous sentir vivants, qui nous font nous sentir bien, comme la nature, qui n’est pas à nous, mais qui nous fait vivre.
La poésie est-elle un acte de résistance ?
Oui, la poésie est un acte de résistance, elle est un moyen de rester en vie par rapport à l’agression du pouvoir, à la menace d’une société qui ne veut pas que vous pensiez ni que vous lisiez ni que vous ouvriez les yeux sur les choses importantes. Elle préfère que tu restes ignorant car la société du pouvoir sait que celui qui lit de la poésie, qui vit des poètes, qui lit est difficile à maîtriser et à commander. Donc celui qui lit de la poésie, qui vit des poètes, qui lit est un être libre et les êtres libres font peur au pouvoir.
Davide, un brin de poésie pour la route ?
« Le soir descend, la vie continue dans le mot. Comme dans tes cheveux, la lumière s’allume. Débris de vers, traces éparses vers le reflet du soleil. Maintenant, nous pouvons lentement rentrer chez nous. Nos noms ont été gravés dans le bois du cœur, un voyage est terminé, mais la route qui continue est un peu moins effrayante, dans le temps de l’après. »
« Verso la sera che cala, la vita continua nella parola, come nei tuoi capelli la luce si accende. Detriti di versi, come tracce sparse verso il riflesso del sole. Ora possiamo lentamente tornare a casa. I nostri nomi sono stati incisi nel legno del cuore, un viaggio è terminato, ma la strada che continua è un po’ meno spaventosa nel tempo del dopo. »
Sasha Verlei
Photo 1: L’effondrement des balcons, qui a causé la mort de trois personnes en juillet 2024, a entraîné l’expulsion de 800 habitants. Ce drame est la conséquence de la non-prise en compte par les pouvoirs publics de décennies d’alertes sur les conditions de vie particulièrement inhumaines et les risques majeurs liés aux malfaçons, explique Davide Cerullo. Les expulsés ont dormi des nuits dehors devant la Vela Celeste en signe de protestation, avant de trouver un refuge.
Davide Cerullo est l’auteur de nombreux ouvrages qui mettent en lumière la réalité de Scampia, la brutalité des cités, mais aussi et surtout, un quartier où l’on vit ensemble, entre gens de cœur.
2026 : Christian Bobin : poeta dei lupi feriti. Ed.Terreblu (En attente d’une édition en français).
2025 : L’orrore e la bellezza, nuova edizione. Ed. Anima Mundi
2023 : Volti di Scampia, i giusti di Gomorra, con fotografie di Davide Cerullo e testi di Christian Bobin, Erri De Luca, Ernest Pignon-Ernest e Patrick Zachmann. Anima Mundi
2022 : – Soldatini di piombo. Amore e morte a Scampia. Becco Giallo (Graphic novel)
– Scampia : Nel tempo curvo della parola
2019 : Fiori d’asfalto. Davide Cerullo, Paolo Vittoria. Società Editrice Fiorentina
2018 : – Visages de Scampia, les justes de Gomorra, photographies de Davide Cerullo, des textes de Christian Bobin, Erri De Luca et de Ernest Pignon-Ernest. Ed. Gallimard
– Dal Vangelo secondo Scampia. Ed. Tigulliana
2017 : Poesia cruda. Gli irrecuperabili non esistono. Ed. Marotta e Cafiero
2016 : Diario di un buono a nulla. Scampia, dove la parodia diventa riscatto. Società Editrice Fiorentina
2013 : – La ciurma dei bambini e la sfida al pirata Oz. Ed. Dante & Descartes
– Parole evase. Edizioni Gruppo AEPER, 2013 p.
2009 : Ali bruciate. I bambini di Scampia. Paoline. Editoriale Libri
Notes:
- “Les Vele di Scampia” à Naples ont été conçu par Franz Di Salvo sur la base de la législation de 1962 sur le logement Zona 167. Le complexe est composé de trois « voiles » triangulaires en béton et en acier (vele en italien, d’où son nom), construites entre 1962 et 1975, conformément aux principes de l’unité d’habitation de Le Corbusier. L’ambitieux projet social (sept bâtiments comprenant 6 453 pièces et 1 192 logements, pour 6 500 habitants environ) qui prônait une vie de qualité à ses habitants (parcs, écoles, centres commerciaux ou culturels …) a totalement dégénéré après le séisme de 1980 qui a sévèrement touché Naples. Le projet est abandonné par les institutions politiques, la structure est modifiée, on construit et reloge “à l’arrache” dans ce dédale de béton plein de malfaçons qui ne tardera pas à se dégrader. Les espaces sont surpeuplés : 16 étages, pas d’ascenseur, ni commerce, ni école mais une gendarmerie. Le quartier, extrêmement pauvre, accaparé par le banditisme, se transforme en lieu de perdition. Une triste réalité, présente à Scampia ou ailleurs, qui n’a pas laissé d’autres choix que celui de la destruction.
- Erri de Luca, Enrico De Luca, né le 20 mai 1950 à Naples, est un écrivain, journaliste, homme de gauche, poète et traducteur italien contemporain. Il a obtenu en 2002 le prix Femina étranger pour son livre Montedidio, le prix européen de littérature en 2013 ainsi que le prix Ulysse pour l’ensemble de son œuvre. Source Wikipédia.
- Dans son livre « Prisonnier au berceau », il écrit : « Mon plus beau cadeau de Noël, ce serait qu’on m’amène devant un saule pleureur couvert de givre et qu’on me dise : “voilà, c’est pour toi”. Ensuite je repartirais les mains vides, ébloui. Un poète rencontre toujours un poète plus grand qui lui arrache le cœur d’admiration. J’ai rencontré le givre. »
- Danilo Dolci, militant non violent, sociologue, écrivain, éducateur et poète italien est né à Sežana, (aujourd’hui en Slovénie mais à l’époque rattachée à l’Italie) le 28 juin 1924. Auteurs de nombreuses publications, il a reçu plusieurs distinctions pour son œuvre. Il est mort à Trappeto le 30 décembre 1997. « Après avoir fait ses études à Milan, durant les années du fascisme, Danilo Dolci développe une profonde aversion pour la dictature. Arrêté à Gênes en 1943 par les Nazis, il réussit à fuir. En 1952 il déménage en Sicile occidentale (Trappeto, Partinico) où il engage une lutte non violente contre la mafia et le sous-développement, en faveur des droits et du travail. Il y subit plusieurs persécutions et procès. Danilo Dolci est considéré comme l’une des plus importantes figures de la non-violence dans le monde. » Source Wikipedia







