Les scènes d’humiliation des militants de la flottille ont révolté le monde entier. Le gouvernement israélien lui-même a dû faire semblant de s’en offusquer. Mais ce gouvernement n’entrave en rien l’action de Ben Gvir, ne punit en rien les violences des colons en Cisjordanie occupée, ne juge en rien les viols commis contre les prisonniers palestiniens, ne condamne en rien la manière dont des soldats israéliens se vantent de leur participation au génocide. Des images de traitements dégradants de détenu.es palestinien.nes, bien plus choquantes circulent chaque jour depuis des années sans entraîner la moindre réaction internationale. La Global Sumud Flotilla (GSF) aura permis de mettre au grand jour le comportement fasciste d’Israël.
Pendant ce temps à Gaza la guerre ne se termine pas même si elle change de visage, comme l’écrit Abu Amir dans son texte du 17 mai :
« Gaza ne vit plus aujourd’hui une guerre au sens traditionnel du terme, une guerre qui commence avec le bruit des missiles et se termine par une trêve ou un communiqué politique. Ce qui se déroule actuellement dans la bande de Gaza a dépassé la forme classique du conflit pour devenir une usure quotidienne, lente et cruelle. La mort elle-même est devenue un événement ordinaire qui se répète dans les détails les plus simples de la vie. Tout discours évoquant la fin de la guerre paraît, pour les habitants, éloigné de la réalité : les bombardements ne se sont jamais totalement arrêtés, les frappes continuent, les victimes tombent presque chaque jour, tandis que la population vit dans une peur permanente, craignant qu’à tout moment une tente, une rue ou une file d’attente pour l’eau ne se transforme en une nouvelle scène de sang et de ruines.
Aujourd’hui, Gaza n’est pas seulement une ville sinistrée ; elle est devenue un espace entier d’épuisement humain à ciel ouvert. La vie n’y est plus mesurée par les journées normales ou par le rythme habituel de l’existence, mais par le nombre d’heures durant lesquelles une personne réussit à survivre à la faim, à la peur, à la soif, au froid et à l’angoisse. Chaque matin ressemble à une nouvelle bataille pour survivre : les habitants quittent leurs tentes déchirées à la recherche d’eau, de nourriture, d’un signal téléphonique ou d’un médicament introuvable, tout en sachant que le moindre détail peut se transformer en une nouvelle catastrophe.
Dans les camps qui s’étendent autour des villes, sur des terrains sablonneux transformés en immenses regroupements de tentes, des dizaines de milliers de déplacés vivent dans des conditions qui dépassent les limites du supportable. Il n’existe ni véritables infrastructures, ni électricité stable, ni approvisionnement régulier en eau, ni même un sentiment de sécurité. Une seule tente abrite parfois une famille entière ayant perdu sa maison et tout ce qu’elle possédait. En hiver, le sol se transforme en boue où s’enfoncent les couvertures et les enfants ; en été, les tentes deviennent des fournaises étouffantes qui retiennent la chaleur comme des fours fermés. Toute notion d’intimité a disparu de la vie des habitants. Il n’y a ni murs séparant les familles, ni portes préservant un minimum de dignité humaine. Les voix des malades, les pleurs des enfants, les conversations des femmes et les murmures des hommes se mêlent dans un espace étroit exposé à tous. Même les installations sanitaires rudimentaires sont devenues une forme d’humiliation quotidienne : femmes et enfants attendent de longues heures devant des toilettes à peine dissimulées par quelques morceaux de tissu qui protègent difficilement l’intérieur des regards extérieurs.
L’électricité, quant à elle, est devenue un luxe rare. Les habitants n’attendent plus les heures de retour du courant comme autrefois ; ils cherchent seulement une courte occasion de recharger un téléphone ou une petite batterie. Les enfants portent des câbles et parcourent de longues distances vers quelques points alimentés par des générateurs ou des sources d’énergie alternatives, tandis que des dizaines de personnes s’entassent dans de petits espaces pour obtenir quelques minutes d’électricité, juste assez pour communiquer avec le monde extérieur ou prendre des nouvelles d’un proche disparu.
L’eau est devenue elle aussi une bataille quotidienne épuisante. Dès les premières heures du matin, de longues files d’attente se forment devant les camions-citernes et les points de distribution. Des femmes portent de lourds récipients, des enfants épuisés patientent sous le soleil, et des familles entières attendent pendant des heures pour obtenir quelques litres d’eau à peine suffisants pour boire et cuisiner. Une fois cette quête terminée, une autre commence devant les centres de distribution alimentaire.
À Gaza, les files d’attente sont devenues le visage même de la vie : files pour l’eau, pour le pain, pour la nourriture, pour les hôpitaux, et même pour l’exode. Les habitants passent leurs journées debout à attendre quelque chose d’essentiel qui leur permettra de survivre un jour de plus. Ils n’ont plus le luxe de penser à l’avenir, car toute leur énergie est absorbée par la survie du présent.
Malgré les discours répétés sur une désescalade, la réalité sur le terrain raconte une tout autre histoire. Les violations continuent, les frappes se poursuivent dans différentes zones du territoire, et les habitants vivent dans un déplacement permanent sans jamais trouver de stabilité. Il y a seulement quelques jours, les habitants des zones à l’est de Deir al-Balah ont été contraints d’évacuer, poussant de nombreuses familles à fuir une nouvelle fois vers Al-Zawaida à la recherche d’un lieu plus sûr, bien que le mot “sécurité” lui-même ait perdu tout son sens à Gaza.
Les habitants ont le sentiment que la guerre ne s’est jamais réellement terminée ; elle a simplement changé de forme. Ce n’est plus toujours la guerre des grandes offensives terrestres et des images spectaculaires qui dominent les journaux télévisés, mais une guerre d’usure lente, menée à travers des bombardements intermittents, la famine, les déplacements incessants et la réduction progressive des espaces où les habitants peuvent encore vivre.
Beaucoup décrivent ce qui se passe comme un grignotage quotidien de Gaza : la géographie se réduit peu à peu et les zones habitées rétrécissent jour après jour. Dans ce contexte, la vie économique semble totalement effondrée. Les secteurs productifs sont presque paralysés, l’agriculture a été dévastée et nivelée, la pêche est arrêtée dans de vastes zones, et les marchés ont perdu leur véritable capacité de fonctionnement. Même lorsque certaines marchandises sont disponibles, leurs prix dépassent largement les moyens de la majorité des familles qui ont perdu leurs revenus depuis de longs mois.
Le chômage n’est plus seulement une crise économique ; il est devenu un sentiment collectif d’impuissance. Des milliers de pères se retrouvent chaque jour incapables de répondre aux besoins les plus élémentaires de leurs enfants. Acheter du pain ou du lait est devenu une décision nécessitant des calculs minutieux, tandis que les habitants regardent les marchés avec les yeux de ceux qui voient leurs besoins devant eux sans pouvoir y accéder.
Avec la poursuite de la peur, de la faim et de la pression quotidienne, les conséquences psychologiques apparaissent de plus en plus clairement. La tension est omniprésente, les disputes, les vols, les signes d’exaspération se multiplient, reflétant l’ampleur de l’effondrement intérieur que traverse la société. L’affaiblissement des capacités des institutions sécuritaires, dû aux frappes répétées visant les forces de police et au manque de moyens, nourrit un sentiment croissant de chaos et la peur d’un effondrement interne venant s’ajouter à la peur de la guerre elle-même.
Malgré cette réalité extrêmement dure, des efforts continuent d’être déployés pour empêcher un effondrement total. Le rôle humanitaire joué par les équipes de l’UJFP apparaît ici comme essentiel. Malgré les dangers et le manque de ressources, elles poursuivent leurs activités dans les camps et les zones surpeuplées de déplacés…
Gaza est aujourd’hui l’image d’un peuple vivant sous une pression ininterrompue, mais qui refuse encore de s’effondrer totalement. Une ville dont les moyens de vivre sont progressivement arrachés, mais ses habitants continuent chaque matin de recommencer, tout en sachant qu’une nouvelle journée de fatigue et de peur les attend. Ici, entre les tentes, les files d’attente, les déplacements forcés, la faim et les frappes quotidiennes, s’écrit la véritable histoire de Gaza : celle d’un peuple qui tente de survivre tandis que la guerre se poursuit sous différentes formes, sans jamais réellement prendre fin. »
Abu Amir et Brigitte Challande



