A l’abbaye de Fontfroide, le XXème anniversaire de ces rencontres musicales se fête avec Jordi Savall et des concerts hors du temps dès le 13 juillet
Jordi Savall, qui a créé ce festival il y a 20 ans, donne d’entrée, le 13, une conférence sur son projet d’une histoire vivante de l’humanité, et sur les grands chefs-d’œuvre d’autrefois en mode de survivance. Il a reçu le 23 mai à Munich le prix Ernst Von Siemens, considéré comme le prix Nobel de la Musique. Ce n’est pas la première distinction décernée à ce Catalan violiste, qui a fondé les ensembles Hespèrion XXI, le Concert des Nations et la Capella Reial de Catalunya, et qui dès les années 90 a fait découvrir la musique baroque dans le célèbre film «Tous les matins du monde ».
Engagé politiquement (il a refusé le prix de la culture du ministère espagnol en 2014) il a créé ses programmes de concerts qui ont su convertir la musique en un instrument de médiation pour l’entente et la paix entre les peuples et les cultures différentes – et parfois en conflit. Nul hasard donc si en 2008, Jordi Savall a été nommé Ambassadeur de l’Union Européenne pour un dialogue interculturel et, aux côtés de son épouse Montserrat Figueras, « Artiste pour la Paix », dans le cadre du programme « Ambassadeurs de bonne volonté » de l’UNESCO. En 2023, il lança son projet Orphéus 21 permettant aux musiciens réfugiés de jouer ensemble après avoir fait un concert à la jungle de Calais où des musiciens, eux-mêmes parmi les réfugiés, le rejoignirent spontanément.
Les messages de toutes les musiques
Le Festival reprend ces messages. Le premier concert le 13 à 21 h, après la conférence de Jordi, donne la parole aux musiciennes d’Orphéus 21 pour une soirée « Femmes d’Orient », un programme magnifique qui réunit plusieurs instruments, pour faire entendre une histoire façonnée par les femmes, souvent invisible, mais profondément intemporelle. Un ensemble mené par la chanteuse syrienne Waed Bouhassoun, incomparable joueuse d’oud.

Les rencontres à l’abbaye de Fontfroide sont ouvertes à toutes les musiques, et le 14 à 18h30 le violoniste, guitariste et chanteur Tcha Limberger s’inscrit dans la tradition du jazz manouche héritée de Django Reinhardt, dont il prolonge l’esprit avec une liberté et une sensibilité singulières, puisant dans les répertoires tsiganes et d’Europe centrale une matière vivante qu’il réinvente dans l’instant. Et puisqu’il s’agit de nouvelles approches le concert du soir réunit les solistes d’Hespérion XXI autour de Jordi Savall, et ils ont préparé plein de surprises, des pièces peu connues de près d’une vingtaine de compositeurs de la révolution musicale du XVIIème siècle. Ce programme « Le Nuove Musiche » met en lumière la profonde mutation qui s’opère au début de l’époque baroque, lorsque l’expression du texte et des affects s’impose au cœur de la création musicale.
L’invité du lendemain est le violoncelliste Christophe Coin. Fidèle à sa vocation de passeur, ce soliste nourri par la tradition baroque incarne une alliance rare d’intelligence et d’intuition pour redécouvrir « J-S Bach et les autres ». Le soir, c’est un nouveau monde qui mêle toutes les musiques d’Orient et d’Occident. Le programme « ISTANBUL 1700 – Dimitrie Cantemir : le livre de la science et de la musique » invite à découvrir la richesse du patrimoine musical de l’Empire ottoman à travers la figure de Dimitrie Cantemir et son ouvrage, source majeure de cette tradition. Jordi Savall et Hespèrion XXI, qui réunit plusieurs solistes de Turquie, Arménie, Grèce, Espagne et Bulgarie, proposent une interprétation à la fois rigoureuse et sensible, faisant revivre Istanbul comme un véritable carrefour culturel.
Jeudi à 18 h Bach est de retour, cette fois avec les frères Hantaï, Pierre au clavecin et Marc à la flûte. Engagés depuis des décennies dans la défense du répertoire baroque, ils révèlent avec finesse toute la vitalité et la poésie des œuvres qu’ils interprètent, avec un jeu naturel et nuancé et une complicité évidente, un dialogue musical continu, comme une conversation entre amis.
La quête de la paix
Bouquet final le soir : le concert « Implorations musicales, d’Allegri à Mozart » réunit La Capella Reial de Catalunya, Le Concert des Nations ainsi que six chanteurs solistes, à travers des musiques de Charpentier, Carissimi, Vivaldi, Rossi… À l’heure où le monde traverse des périodes cruelles, les œuvres réunies dans ce programme rappellent la beauté, la joie et la profondeur de l’expérience humaine, et portent en elles un fort désir d’apaisement. Jordi Savall, qui a rédigé une prise de parole au sujet du conflit israélo-palestinien, « Peut-on rester neutre face à un génocide ? », et qui avait été très marqué par l’engagement du violoncelliste catalan en exil, Pau Casals, rencontré en 1963 à Prades, poursuit sa quête de la paix.
Au mois de juin, il avait déjà conclu le Festival de Maguelone dont il est le parrain avec un concert dédié à l’art de la variation et de l’improvisation, retraçant les échanges musicaux entre l’Europe, la Méditerranée et le Nouveau Monde. Après des concerts en Espagne et en Italie, et avant une tournée en Autriche, Hespèrion XXI donne à nouveau « ISTANBUL 1700 » le 17 à 21 h 30 au Théâtre Antique d’Arles, au festival Les Suds, et l’on retrouve ces compositions fascinantes donné à la cour ottomane, des œuvres de musique savante mais aussi toute la tradition des musiciens arméniens et séfarades expulsés d’Espagne. Le dialogue des cultures doit construire une « Harmonie Universelle ».
Michèle Fizaine
Festival Musique et Histoire, « Harmonie Universelle », du 13 au 16 juillet, abbaye de Fontfroide, RD 613, Narbonne
Festival Les Suds à Arles.
Photo 1. Depuis 20 ans Jordi Savall organise ces rencontres et, ambassadeur de la Paix, réunit aussi les musiciens réfugiés. Crédit photo Fontfroide
Parmi les « Femmes d’Orient », Waed Bouhassoun fait entendre une histoire magnifique et émouvante. Crédit Photo Fontfroide







