Enseignant.e.s, Étudiant.e.s, travailleurs et travailleuses d’Airbus et de la sécurité sociale, de l’Union locale de Cahors, se sont rassemblé.e.s, le 14 avril, à l’université Toulouse-Jean-Jaurès du Mirail pour sauver l’Institut régional du travail d’Occitanie que la présidence ferme.
Cette même direction n’hésite pas à licencier une partie du personnel le 1er mai, une date hautement symbolique pour le monde du travail à l’échelle nationale et internationale dans la défense des droits des salarié.e.s et des libertés syndicales.
C’est dans les locaux de l’IRT au sein du campus que les personnels, unis en intersyndicale1, tenaient une conférence de presse, mardi 14 avril, afin de dénoncer une attaque privant les salarié.e.s de la possibilité de se former.
Une décision qui va dorénavant priver les syndicalistes, les futur.e.s conseiller.ère.s prud’homaux et les bénévoles associatifs de formations de qualité.
La France compte dix Instituts régionaux du travail dont celui de Toulouse, créé en 2003 et installé au cœur de l’université Jean-Jaurès, où environ 400 syndicalistes viennent se former chaque année. La présidence de l’université prétexte des difficultés de fonctionnement en envisageant « un grand chantier », mais en fait, selon les personnels de l’IRT, il s’agirait pour la direction de faire passer la formation des syndicalistes dans le service de la formation continue ce qui entraînerait sa marchandisation.
« On fait des formations gratuites, on paye les déplacements et le séjour des travailleurs et travailleuses alors que la formation continue est un service marchand », explique Thomas Sommer-Houdeville, chargé de Mission Centre de Ressources Validation des Acquis de l’expérience militante (VAEM) à l’Institut Régional du Travail Occitanie (IRT). Toujours d’après eux, le fait que l’IRT d’Occitanie soit autonome par rapport à la faculté serait insupportable aux yeux de la présidence, de même que sa cogestion entre organisations syndicales et universitaires fait tache avec le reste de la gestion universitaire.
« Comment se fait-il que le ministère du travail et la Région financent, chaque année, l’institution si elle faisait mal son travail ? », questionnent les animateurs et animatrices de la défense de cet outil de travail et de savoir. À noter également que l’IRT reçoit 300 000 euros par an de financement du Fonds social européen, de la Direction régionale de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités (DREETS), de la Région et de la Direction régionale aux femmes et à l’égalité.
Ouverture de l’usine sur la fac pour comprendre et agir
Depuis quatre ans, coïncidant avec le départ à la retraite de l’ancienne directrice, ils.elles dénoncent une attaque progressive de la structure. « On nous a mis des bâtons dans les roues en nous enlevant les moyens pour fonctionner. Le poste d’enseignant-chercheur a été supprimé. Il ne reste plus que trois personnes dans les effectifs. Et le plus grave, c’est qu’on laisse les syndicalistes dans la nature et on ne sait pas ce que vont devenir ceux qui sont engagés dans le parcours de la validation de leurs acquis et expérience », affirme Hubert Aït-Larbi, président FO de l’IRT.
Au 1er mai il n’y aura plus de personnel pour accompagner et former les syndicalistes. « Cette décision est gravissime, c’est un gâchis social et une faute politique », accuse Yannick le Quentrec qui a travaillé vingt années à l’IRT et en a été sa présidente pendant dix ans. Et de rappeler que la création des Instituts du travail font partie des grandes réformes sociales de la Libération, en 1945, avec l’idée de démocratiser les savoirs et d’exercer la démocratie dans l’entreprise. « Cette ouverture de l’usine sur la fac est une source d’apprentissage pour mieux appréhender des questions qu’on aborde pas dans le syndicat », souligne Éric Cantarutti du Comité régional CGT.
Pour la FSU, « Former et éduquer sont des leviers d’émancipation pour les travailleurs. L’IRT nous permet de pouvoir mieux comprendre le code du travail et comment on peut lutter et agir. C’est aussi mieux comprendre les restructurations, les nouvelles formes du travail mises en œuvre par le patronat pour toujours mieux nous exploiter et nous dominer. L’IRT, c’est essentiel parce qu’un travailleur formé ce sont aussi des résistances, des collectifs qui se créent et donc des luttes qui sont beaucoup plus fortes ».
La crainte que tous les IRT de France soient attaqués
Vacataire depuis six ans et coordinatrice pédagogique à l’IRT de Toulouse, Doriane adore son travail. « Je fais le lien entre les syndicats et les enseignants-chercheurs pour définir les thèmes des formations. Par exemple, en sciences humaines, pendant la période Covid, j’ai regardé les travaux de sociologues sur l’impact du télétravail à outrance sur la santé des salariés afin de prévenir les risques psycho-sociaux ». La jeune femme travaille, par ailleurs, dans une association d’accueil pour les femmes victimes de violence. L’IRT lui permet de s’enrichir : « C’est stimulant de voir des militants syndicaux qui mettent, pour la première fois, les pieds à la fac et qui disent : “j’ai compris”. Ça les motive pour continuer, ils trouvent nos thématiques géniales et les formateurs aussi. J’apprends beaucoup avec les stagiaires, témoignent formatrices et formateurs dont les échanges alimentent leurs travaux d’enquête et de recherche ».
Aujourd’hui Patrice, salarié à la sécurité sociale depuis dix-huit ans, se voit privé d’études. « Je devais faire deux formations en septembre, l’une sur l’aéronautique et la guerre, l’autre sur la géopolitique et les migrations. Je ressens de la tristesse parce que je ne pourrai pas découvrir de nouvelles choses tout en apprenant de manière différente. »
Réunis dans une intersyndicale (CGT-FO-CFDT-FSU), les représentants syndicaux fustigent le manque de dialogue malgré toutes les relances faites à la présidence qui, en février 2027, connaîtra de nouvelles élections1. L’inquiétude est grande de voir, à l’avenir, tous les autres instituts remplissant des missions de service public et d’éducation populaire ciblés.
D’ici-là, la mobilisation se poursuit avec le mouvement étudiant pour sauver l’IRT et exiger la fin des coupes budgétaires qui mettent à mal ce haut lieu d’acquisition des savoirs et l’ensemble des enseignements à la fac.
Piedad Belmonte
Témoignage
Par les études, je veux continuer à m’épanouir dans mon militantisme

Toulousain d’adoption, Norbert Cordray, 55 ans, est technicien climatisation chez Axima-réfrigération, une entreprise rattachée à l’entité Équans du groupe Bouygues.
Avec en poche un BEP-CAP d’électro-technique obtenu en 1991 au lycée de Nogent-sur-Marne, cet électricien a quitté Spie-Trindel (le BTP) en 2002 pour devenir frigoriste, un métier qu’il exerce toujours. Le cinquantenaire est membre de la Fédération des travailleurs de la métallurgie CGT, chargé d’animer le collectif de la branche rattachée au froid et délégué syndical national.
Il témoigne de son parcours de travailleur syndicaliste et de ce que représente l’IRT
« Pour moi l’Institut régional du travail, c’est la possibilité d’enrichir mes connaissances acquises sur le terrain de l’entreprise avec le savoir universitaire qui me permet de mieux comprendre ce qui se joue dans le monde du travail. J’ai sollicité l’IRT de Toulouse afin de mettre en place une validation des acquis et de l’expérience [VAE-M, Ndlr] pour valider un diplôme que je n’ai pas à travers mon parcours professionnel de la vie syndicale. Pour mieux comprendre ma démarche, je dois revenir sur mon militantisme syndical. J’ai créé la CGT dans mon entreprise, en 2007, en partant de rien. Il m’a fallu conquérir les collègues de travail à travers le débat et de ce que représente la CGT.
Je suis dans une entreprise de services à multisites ce qui complexifie le déploiement de l’activité de l’organisation syndicale. Il m’a fallu être méthodique pour convaincre et porter l’image de la CGT afin de gagner la confiance de mes collègues et des salariés qui se trouvaient dans d’autres sites. Il y a soixante-dix agences Axima-réfrigération dans le pays, dont une agence à Toulouse.
La plus grosse difficulté dans la vie syndicale, c’est d’aller négocier nos revendications au siège social qui se trouve à Strasbourg et de rendre compte du résultat des négociations auprès des salariés dans les agences. Souvent, le résultat n’est pas à la hauteur des attentes, notamment en matière d’augmentation des salaires ou d’avantages complémentaires comme les forfaits repas ou les tickets restaurant. Ensuite, la direction travaille dans son intérêt pour que la CGT ne puisse pas grandir. L’employeur arrive à manœuvrer les salariés au niveau de l’exemplarité et des compensations financières rentrant dans la rémunération : bonus, stocard [carte de fidélité – Ndlr] afin de dissuader les salariés de se syndiquer et de lutter. Chez nous, le taux de syndicalisation est assez faible. On a, au total, 150 syndiqués — tout syndicat confondu — sur un effectif de 2 200 salariés. Quatre-vingt dix sont syndiqués à la CFTC — syndicat majoritaire et patronal — une vingtaine à la CFDT et seize à la CGT. L’UNSA et la CFE-CGC ont disparu.
« Je ne me suis pas formé par manque de temps »
Dans mon parcours professionnel et syndical, il m’a paru important de valider mon expérience syndicale et de lutte afin de construire une reconnaissance de diplôme. Il y a environ deux ans, je suis allé à l’Institut régional du travail à Toulouse pour faire un état des lieux afin d’acquérir un diplôme supérieur. J’y ai rencontré un camarade s’occupant de la validation des acquis et de l’expérience militante, mais ma VAE-M n’a pas abouti par manque de temps. Comme j’étais très investi dans mes mandats syndicaux, à ce moment-là, j’ai dû mettre en place les élections professionnelles dans mon entreprise ce qui m’a demandé beaucoup d’énergie.
Ce bilan de compétences par la VAE-M nécessitait ma présence aux cours du soir ou une remise à niveau à distance, je n’avais pas ce temps disponible, j’ai donc priorisé mon militantisme au détriment de ma formation. Il y a eu un autre obstacle : j’ai également été victime, dans l’exercice de mes mandats, d’acharnement discriminatoire de la part du patron. Qui m’a valu une accusation de harcèlement moral envers six salariés représentant la direction et, malheureusement, une élue CGT. Il a fallu que je m’investisse dans ma défense avec la coordination du groupe et du service éthique, ça s’est soldé par un arrêt de la procédure. En fait, la direction voulait se débarrasser de moi en me licenciant pour faute grave sans avoir rien à débourser. Ma santé psychique s’est dégradée, j’ai été en arrêt de travail pendant plus d’un an. Aujourd’hui je rebondis, je commence, en septembre à l’université de Paris, des études sur le dialogue social, les cours seront donnés par des juristes, des sociologues. À 55 ans, il est important de montrer que je suis toujours capable de poursuivre des études, je veux continuer à m’épanouir dans mon militantisme. Le but, c’est de trouver l’équilibre dans la nouvelle société, la vie syndicale et être des salariés du XXIe siècle. La CGT porte plein de valeurs, à nous de conquérir les nouvelles générations de travailleurs qui sont noyés dans les informations ou les désinformations des réseaux sociaux ».
Propos recueillis par Piedad Belmonte
Voir aussi : Toulouse. Une pétition pour sauver l’Institut régional du travail (IRT)
Notes:
- Les étudiant.e.s ont revendiqué devant la présidence des moyens pour étudier face à l’austérité assumée par la direction de l’université. Les jeunes ont trouvé porte close avec un cordon de vigiles protégeant l’entrée. Vers 13h, la présidente a fait appel à la police choquant une partie des enseignant.e.s qui ont écrit une tribune : « Nous défendons le droit de se réunir, de manifester et de s’exprimer dans nos universités. La police n’a rien à y faire ! » Ces politiques austéritaires sont profondément liées au contexte national de militarisation et de surenchère sécuritaire. Parmi les slogans entendus : « Du fric pour nos facs pas pour l’armée ni pour les flics ».







