Le peuple sahraoui a célébré, les 8 et 9 avril, le 50e anniversaire de sa République arabe sahraouie démocratique (RASD), à Ausserd, dans les camps de réfugié.es du désert algérien. Nous avons rencontré Mohamed Ali Zerouali, 67 ans, représentant du Front Polisario en France depuis trois ans1.


 

Que signifie le 50e anniversaire de la RASD pour votre organisation et le peuple sahraoui ? Cette célébration revêt-elle une signification particulière cette année ?

Le 50e anniversaire de la République Arabe Sahraouie Démocratique représente un moment historique et profondément symbolique pour notre peuple. La RASD a été proclamée le 27 février 1976, dans des conditions extrêmement difficiles, au lendemain du retrait de l’Espagne et face à l’invasion marocaine et mauritanienne.

Cette proclamation signifiait une chose essentielle : malgré l’occupation, le peuple sahraoui refusait de disparaître politiquement et affirmait son droit à l’existence, à la souveraineté et à l’autodétermination. Cinquante ans plus tard, malgré l’exil, la guerre, la répression et les tentatives d’effacement de notre identité nationale, le peuple Sahraoui est toujours là. Il continue de résister et de défendre son droit reconnu par le droit international.
Cette année revêt une signification particulière, car elle intervient dans un contexte de grande tension régionale et internationale. Elle rappelle surtout que le conflit du Sahara occidental n’est pas réglé et que la question de la décolonisation reste ouverte. Pour nous, ce cinquantième anniversaire est à la fois un hommage aux générations de combattants et un message adressé à la communauté internationale : le peuple sahraoui ne renoncera jamais à ses droits et la RASD est une réalité irréversible.

 

Des délégations internationales ont fait le voyage à Ausserd, dans les camps de réfugié.es. On a pu remarquer la présence de nombreux syndicalistes, notamment une dirigeante du syndicat kanak « Union syndicale des travailleurs Kanak et des exploités » (USTKE). En quoi ces soutiens sont-ils importants pour les Sahraoui.es ?

Ces soutiens sont extrêmement importants, moralement, politiquement et humainement. D’abord, parce qu’ils brisent l’isolement que le Maroc tente d’imposer au peuple sahraoui. Lorsque des délégations internationales, des syndicalistes, des élus, des militants des droits humains ou des représentants de peuples encore engagés dans des combats de décolonisation viennent dans les camps de réfugiés, ils témoignent d’une réalité que beaucoup veulent invisibiliser.

La présence de responsables syndicaux, notamment de l’USTKE kanake, a une portée particulière, car elle rappelle que les peuples colonisés se reconnaissent souvent dans des expériences communes : la dépossession, la négation du droit à disposer de soi-même, mais aussi la résistance et la dignité. Ces solidarités internationales ont toujours joué un rôle important dans notre lutte. Elles permettent de porter notre voix dans les syndicats, les institutions, les universités et les sociétés civiles à travers le monde.

 

Pourquoi des figures Sahraouies de la lutte et de la résistance, comme Aminatou Haidar et Sultana Khaya, étaient-elles absentes des festivités ?

Parce qu’elles vivent dans les territoires occupés du Sahara occidental et qu’elles sont soumises à une surveillance et à des restrictions permanentes de la part des autorités marocaines. Des militantes comme Aminatou Haidar ou Sultana Khaya et beaucoup d’autres paient un prix très lourd pour leur engagement pacifique en faveur des droits du peuple sahraoui. Elles sont régulièrement victimes d’intimidations, de harcèlement, d’assignations de fait à résidence, de violences physiques et de restrictions de circulation. Le simple fait pour eux de participer à un événement organisé dans les camps de réfugiés ou à l’étranger peut entraîner des représailles contre eux-mêmes ou leurs familles. L’absence physique de Aminatou Haidar et Sultana Khaya ne signifie évidemment pas une absence politique ou morale. Au contraire, elles incarnent aujourd’hui l’une des formes les
plus courageuses de la résistance sahraouie dans les territoires occupés.

 

Ces deux militantes ont été fortement réprimées par les autorités marocaines. Comment s’exerce la répression dans les territoires occupés ? Pouvez-vous nous donner des exemples concrets ?

La répression dans les territoires occupés prend plusieurs formes : arrestations arbitraires, violences policières, surveillance permanente, torture, procès inéquitables, interdiction de manifestations, harcèlement économique et campagnes de diffamation. Les militants sahraouis sont souvent empêchés de se réunir ou même d’exprimer publiquement leur opinion. Beaucoup sont agressés lors de manifestations pacifiques.

Les familles de prisonniers politiques subissent également des pressions. Le cas de Sultana Khaya est emblématique : elle a vécu pendant de longs mois sous un véritable siège policier à son domicile, sans décision judiciaire, avec des agressions répétées contre elle et sa famille. Des observateurs internationaux, des avocats, des journalistes et même des parlementaires étrangers sont régulièrement expulsés ou empêchés d’accéder au Sahara occidental lorsqu’ils veulent enquêter sur la situation des droits humains. Ce qui est particulièrement préoccupant, c’est que cette répression s’exerce dans un territoire où il n’existe toujours pas de mécanisme indépendant de surveillance des droits humains relevant de l’ONU.

 

Même des personnes de bonne foi ont vu dans la résolution 2797 de 2025 du Conseil de sécurité une victoire du Maroc sur le Sahara. Que leur répondez-vous ?

Le 31 octobre 2025, le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté la résolution 2797 (2025), prorogeant le mandat de la mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental (MINURSO) jusqu’au 31 octobre 2026. Certaines autorités marocaines, relayées par plusieurs médias, notamment français, ont présenté cette décision comme une prétendue « victoire diplomatique ». Une telle interprétation ne correspond pourtant pas au contenu réel de la résolution. En effet, ce texte ne modifie ni la nature ni la mission de la MINURSO, créée en 1991 afin d’organiser un référendum d’autodétermination permettant au Peuple Sahraoui de choisir librement son avenir. Si la résolution fait référence à la proposition marocaine dite d’« autonomie », cette mention demeure strictement formelle : elle ne constitue ni une reconnaissance juridique, ni une légitimation politique, et ne saurait être interprétée comme l’imposition d’une solution unique au conflit.

Au contraire, le Conseil de sécurité réaffirme le principe fondamental du droit à l’autodétermination, consacré par la résolution 1514 de l’Assemblée générale des Nations unies. En pratique, il a choisi de maintenir le statu quo en prorogeant le mandat de la MINURSO sans se prononcer sur le fond du conflit. Le Front Polisario2 réaffirme ainsi son attachement indéfectible au droit du peuple sahraoui à l’autodétermination et à l’indépendance, conformément à la légalité internationale. Il demeure ouvert à un processus de paix crédible sous l’égide des Nations unies, tout en rejetant fermement toute tentative de normalisation de l’occupation marocaine ou de détournement du processus de décolonisation.

 

Après dix années d’incarcération, l’étudiant Abd El Moula El Hafidi a été libéré le 16 avril dernier. De quoi était-il accusé ? A-t-il pu retourner vivre chez lui à Boujdour, ville occupée ? Y a-t-il eu d’autres libérations ?

Comme beaucoup d’étudiants et de militants sahraouis, Abd El Moula El Hafidi a été poursuivi dans un contexte fortement marqué par la criminalisation de l’engagement politique Sahraoui. Les autorités marocaines présentent souvent ces dossiers comme des affaires de droit commun alors que de nombreuses organisations sahraouies et de défense des droits humains considèrent qu’il s’agit de prisonniers politiques poursuivis en raison de leurs opinions ou de leur militantisme. Sa libération après dix années d’emprisonnement constitue évidemment un soulagement pour sa famille et pour l’ensemble du peuple sahraoui. Concernant ses conditions de retour et sa situation actuelle à Boujdour, il faut rappeler que beaucoup d’anciens détenus restent soumis à une surveillance constante et à diverses formes de pression administrative, sociale ou policière. Oui, il y a eu d’autres libérations ces dernières années, mais malheureusement de nouvelles arrestations continuent également d’avoir lieu.

 

Quel est le sort des prisonniers politiques sahraouis ? Leur vie est-elle en danger ? Avez-vous une idée du nombre de disparitions forcées et de fosses communes ?

La situation des prisonniers politiques sahraouis est extrêmement préoccupante. Beaucoup dénoncent des conditions de détention difficiles : éloignement des familles, mauvais traitements, privation de soins médicaux, isolement et transferts arbitraires vers des prisons situées loin du Sahara occidental. Certaines organisations internationales ont exprimé des inquiétudes concernant les conditions de détention et les garanties de procès équitables.

Oui, nous estimons que la santé et, parfois même, la vie de certains prisonniers peuvent être en danger, notamment lorsque des détenus souffrent de maladies graves. Le dossier des disparitions forcées au Sahara occidental reste l’un des chapitres les plus douloureux et les plus insuffisamment élucidés du conflit. Des organisations internationales de défense des droits humains, ainsi que des associations sahraouies ont documenté des centaines de cas de disparitions forcées depuis le début de l’occupation marocaine du territoire en 1975. Pendant des décennies, de nombreuses familles sont restées sans nouvelles de leurs proches.

Concernant les fosses communes, plusieurs charniers ont été découverts ces dernières années dans différentes zones du Sahara occidental, notamment à Fadret Leguiaa, où des enquêtes médico-légales ont permis d’identifier des Sahraouis exécutés sommairement. Ces découvertes confirment les témoignages recueillis depuis longtemps par les victimes et les survivants. Cependant, il est important de souligner qu’en l’absence d’un accès libre au territoire pour les enquêteurs internationaux, les ONG indépendantes et les mécanismes onusiens spécialisés, il demeure extrêmement difficile d’établir un bilan exhaustif. Nous demandons depuis des années la mise en place d’enquêtes internationales indépendantes afin d’établir toute la vérité, rendre justice aux familles et lutter contre l’impunité.

 

Est-il si compliqué de créer un mécanisme de surveillance des droits de l’homme dans les territoires occupés afin de protéger la population civile ?

Techniquement et juridiquement, ce n’est pas compliqué. Politiquement, en revanche, cela se heurte à des blocages bien identifiés. La MINURSO est aujourd’hui l’une des rares missions de maintien de la paix des Nations unies qui ne dispose pas d’un mandat de surveillance des droits humains. Cette anomalie est dénoncée depuis des années par de nombreuses ONG internationales, des parlementaires et des experts des Nations unies. Le principal obstacle est d’ordre politique : certains États membres influents du Conseil de sécurité protègent systématiquement le Maroc de toute mesure susceptible d’instaurer un contrôle indépendant de la situation dans les territoires occupés. Pourtant, si les autorités marocaines affirment qu’il n’y a pas de violations graves, elles ne devraient pas craindre une surveillance internationale impartiale. Pour nous, un mécanisme permanent et indépendant de monitoring des droits humains est indispensable pour protéger les civils sahraouis, documenter les violations et créer un minimum de confiance dans un contexte marqué par la répression, les arrestations arbitraires et les restrictions des libertés fondamentales.

 

Comment expliquez-vous qu’il n’y ait pas une plus grande mobilisation de la diaspora sahraouie, et de sa jeunesse en particulier, dans ce combat pour la liberté ?

Je pense qu’il faut éviter les généralisations. La diaspora sahraouie, y compris sa jeunesse, est aujourd’hui très active dans de nombreux pays, notamment en Europe, en Amérique latine et en Afrique. Elle mène un travail important de sensibilisation, de plaidoyer politique, de mobilisation associative et de défense des droits humains.

Cela étant dit, il est vrai que notre cause souffre d’un déficit de visibilité médiatique internationale. Le Sahara occidental est souvent présenté comme un « conflit oublié », ce qui rend la mobilisation plus difficile, surtout pour les jeunes générations confrontées à d’autres urgences sociales, économiques ou identitaires.

Il faut aussi comprendre qu’une partie importante de la jeunesse sahraouie a grandi soit dans les camps de réfugiés, soit sous occupation, dans des conditions extrêmement dures. Malgré cela, cette jeunesse reste profondément attachée à son identité nationale et à son droit à l’autodétermination et à l’indépendance. Aujourd’hui, nous constatons au contraire une nouvelle dynamique : davantage de jeunes Sahraouis investissent les réseaux sociaux, les espaces universitaires, les ONG et les médias alternatifs pour faire entendre leur voix et défendre leur cause sur la scène internationale.

 

Pouvez-vous nous éclairer sur les raisons qu’a l’Algérie de soutenir votre cause ; des esprits suspicieux pensent que ce pays aurait des visées sur le Sahara occidental…

L’Algérie soutient la cause sahraouie sur la base d’un principe historique et diplomatique clair : le droit des peuples à l’autodétermination et l’héritage des luttes de décolonisation. Ce soutien s’inscrit dans une continuité de la politique étrangère algérienne depuis son indépendance. Il faut rappeler un fait fondamental : l’Algérie ne revendique pas le Sahara occidental. Les Nations unies considèrent le Sahara occidental comme un territoire non autonome dont le statut final doit être déterminé par un processus d’autodétermination libre et conforme au droit international. L’Algérie accueille des réfugiés Sahraouis depuis près de cinquante ans et soutient le processus onusien. Réduire son soutien à une prétendue ambition territoriale revient souvent à détourner l’attention de la question centrale : le droit du peuple sahraoui à choisir librement son avenir.

Le peuple sahraoui éprouve d’ailleurs une profonde gratitude envers l’Algérie, son gouvernement et son peuple, pour l’accueil, la solidarité et le soutien constants accordés depuis des décennies aux réfugiés sahraouis. Dans des conditions extrêmement difficiles, l’Algérie a permis à des générations de Sahraouis de préserver leur dignité, leur identité et leur accès à l’éducation, à la santé et à une vie organisée dans les camps de réfugiés.

Par ailleurs, de nombreux États, organisations africaines, latino-américaines et mouvements internationaux soutiennent également la cause sahraouie sans qu’on leur prête d’intentions territoriales. La question essentielle reste donc celle du respect du droit international et des résolutions des Nations unies. Il faut également souligner qu’une partie importante de la communication officielle marocaine, relayée notamment par certains médias et réseaux d’influence, particulièrement en France, cherche souvent à présenter la question sahraouie non pas comme un processus de décolonisation inachevé reconnu par les Nations unies, mais comme un simple différend régional. Cette présentation déforme la réalité historique et juridique du conflit afin de tenter de légitimer l’occupation du Sahara occidental et de marginaliser la voix du peuple sahraoui.

Notre position reste constante : nous demandons simplement que le droit international soit appliqué, que les Sahraouis puissent s’exprimer librement à travers un référendum d’autodétermination, et que la réalité de ce conflit soit traitée avec impartialité et honnêteté.

 

On a l’impression que le Maroc, tout comme Israël, jouit d’une totale impunité à l’échelle européenne et mondiale, comment analysez-vous cette inaction des États pour faire appliquer le droit international ?

Nous constatons effectivement une forme de sélectivité dans l’application du droit international. Certains États invoquent avec force les principes du droit international dans certaines crises, mais se montrent beaucoup plus prudents lorsque des intérêts stratégiques, économiques ou géopolitiques sont en jeu. Le Maroc bénéficie de soutiens diplomatiques importants liés à des considérations sécuritaires, migratoires, économiques et régionales. Cette réalité contribue à expliquer l’absence de pression internationale suffisante pour imposer l’application des résolutions des Nations unies sur le Sahara occidental. Mais cette situation crée un problème beaucoup plus large : lorsqu’on applique le droit international à géométrie variable, on fragilise la crédibilité même des institutions internationales. Le peuple sahraoui ne demande pas un traitement de faveur ; il demande simplement l’application des principes universels inscrits dans la Charte des Nations unies, notamment le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Malgré les blocages actuels, nous continuons à croire que le travail diplomatique, juridique et médiatique finira par produire des résultats. L’histoire montre que les peuples qui luttent pour leurs droits finissent toujours par obtenir reconnaissance et justice.

Propos recueillis par Piedad Belmonte

 

 

Notes:

  1. Mohamed Ali Zerouali sera présent à Toulouse, le 9 mai, dans le cadre de la journée de solidarité pour la libération du Sahara occidental.
  2. Lycéen, Mohamed Ali Zerouali a participé à la mobilisation populaire qui a abouti à la création du Front Polisario. C’est l’abréviation de « Front Populaire pour la libération de la Saguia el-Hamra et du Rio de Oro », les deux régions géographiques qui composent le Sahara occidental. Il s’agit du mouvement de libération nationale reconnu par les Nations unies comme représentant du peuple Sahraoui dans le processus de décolonisation du Sahara occidental.