À la fin du mois de mai 2026 Abu Amir écrivait :
« La guerre contre Gaza commence désormais à prendre les contours d’un vaste projet stratégique qui redéfinit la géographie, la population et la politique à l’intérieur de la bande de Gaza d’une manière sans précédent depuis des décennies. Avec l’intensification des discussions au sein des milieux israéliens autour de l’élargissement de ce que l’on appelle la « ligne jaune », et avec l’augmentation des indicateurs d’un contrôle militaire direct sur la majeure partie du territoire du secteur, la région semble se trouver face à un moment charnière susceptible de redéfinir entièrement l’avenir de Gaza. Les estimations circulant dans les médias israéliens et dans les centres d’évaluation sécuritaire indiquent qu’Israël s’oriente vers l’imposition d’un contrôle effectif sur entre 85 % et 90 % de la superficie de la bande de Gaza, ce qui signifie, en pratique, que la guerre est entrée dans une nouvelle phase dépassant l’idée d’opérations militaires temporaires pour tendre vers une tentative de production d’une réalité géographique et sécuritaire durable.
L’armée israélienne, après de longs mois de combat et d’usure, traite désormais Gaza comme un espace devant être ré-ingénié sur le plan sécuritaire, et non plus seulement comme un théâtre de guerre conventionnel. Les contours d’un nouveau projet ont commencé à prendre progressivement forme sur le terrain, fondé sur la réduction de la densité démographique palestinienne à l’intérieur de zones déterminées, la création de larges ceintures tampons et la transformation de vastes portions du secteur en zones fermées soumises à une surveillance sécuritaire totale.
Le véritable danger ne réside pas seulement dans l’ampleur du contrôle militaire, mais aussi dans la nature des transformations qui l’accompagnent. Israël n’agit plus aujourd’hui selon la logique d’une invasion temporaire, mais selon celle de l’imposition de faits accomplis dont il sera difficile de revenir en arrière à l’avenir. C’est pourquoi les discussions sur l’élargissement des zones de contrôle doivent être comprises comme faisant partie d’un projet plus vaste visant à reconfigurer Gaza sur les plans démographique, géographique et politique… Réduire l’espace habitable à l’intérieur de Gaza jusqu’au minimum possible, créer des zones tampons permanentes séparant les villes, les camps et les frontières, imposer un modèle sécuritaire de longue durée permettant à Israël de demeurer à l’intérieur, contrôler sans annoncer une occupation officielle et totale.
Il existe une véritable crainte de voir Gaza se transformer en une région isolée et fragmentée soumise à un système permanent de surveillance sécuritaire, de sorte que les Palestiniens qui y vivent deviennent simplement des regroupements humains assiégés dépendant entièrement de l’aide et du contrôle israélien. Ce scénario ne menace pas seulement la dimension humanitaire, mais menace également l’identité politique et nationale de la région. Car la reconfiguration de la géographie signifie nécessairement la reconfiguration de la politique, de l’économie et de la société.
Par ailleurs, la poursuite de la guerre sous cette forme crée une réalité psychologique et sociale extrêmement dangereuse à l’intérieur de la société gazaouie. Plus de quatre-vingts pour cent de la population vit aujourd’hui dans des conditions de déplacement forcé extrêmement dures, à l’intérieur de camps dépourvus des plus élémentaires moyens de subsistance, dans un contexte d’effondrement total des services sanitaires, éducatifs et économiques. »
Le 5 Juin 26 quand il revient de sa journée de travail auprès de la population déplacée il écrit :
« Je n’ai pas choisi d’être le témoin de tant d’histoires, mais la guerre a été généreuse dans la manière dont elle a distribué sa douleur à chacun. Depuis le début de la guerre, les camps sont devenus une partie de mon quotidien, mais aussi une partie de mon âme. Chaque matin, je pars avec mon carnet de notes et une longue liste de tâches humanitaires, et chaque soir, je reviens chargé de quelque chose de bien plus lourd : des visages qui ne quittent jamais ma mémoire, des voix qui se sont installées dans mon cœur et des histoires qui semblent ne jamais finir.
Au début, je pensais que mon travail se limitait à évaluer les besoins, fournir de l’aide et coordonner les efforts humanitaires. Mais au fil des jours, j’ai découvert que c’était bien plus que cela. J’entrais dans les camps en tant qu’employé ou bénévole, et j’en ressortais comme membre d’une grande famille dont les tentes s’étendaient à perte de vue. Chaque camp ressemblait à une petite ville née dans l’urgence. De longues rangées de tentes serrées les unes contre les autres, des ruelles étroites façonnées par les pas des déplacés, et des enfants qui tentaient de transformer le sable en terrain de jeu et les morceaux de tissu en petits rêves. Entre chaque tente se cachait une histoire entière qui méritait d’être racontée.
Je me souviens parfaitement de la première fois où je suis entré dans l’un des grands camps du sud de Gaza. Le soleil était brûlant et le vent soulevait d’épais nuages de poussière. Je m’attendais à ne trouver que des visages fatigués et en colère, mais j’ai été surpris par le nombre de sourires qui résistaient à tout. Une femme âgée était assise devant sa modeste tente et m’invitait à partager un thé, comme si elle m’accueillait dans la maison qu’elle avait dû abandonner derrière elle. Un petit garçon courait pieds nus entre les tentes en riant aux éclats, comme s’il n’avait jamais entendu le rugissement des avions de guerre.
Avec le temps, les camps ont cessé d’être de simples lieux que je visitais ; ils sont devenus des étapes quotidiennes où je retrouvais de nouveaux amis. Je connaissais les enfants par leur prénom, je reconnaissais les visages des personnes âgées et je suivais les nouvelles des familles comme on suit celles de ses proches. Abou Mohammed m’attendait presque chaque matin. Assis devant sa tente avec une tasse de thé à la main, il commençait invariablement à me parler de la maison qu’il avait laissée dans le nord de Gaza. Il ne parlait jamais des murs ni des meubles. Il parlait de l’olivier qu’il avait planté de ses propres mains des décennies auparavant. Il en parlait comme un père parle de son fils absent.
Quant à Oum Ahmad, elle incarnait une force discrète mais immense. Elle avait perdu beaucoup pendant la guerre, pourtant elle était toujours la première à aider ses voisines. Je la voyais distribuer de la nourriture aux enfants avant même de s’assurer que les siens avaient reçu leur part. Pour elle, le camp n’était pas seulement un lieu d’exil, mais une petite communauté qui ne pouvait survivre que grâce à la solidarité et à l’entraide. À chaque visite, j’apprenais une nouvelle leçon. J’ai appris que l’être humain est capable de s’adapter aux conditions les plus difficiles. J’ai appris qu’une tente peut devenir une école, qu’un morceau de carton peut servir de tableau noir et qu’un petit espace de terre peut se transformer en terrain de jeu rempli de rires.
Je regardais les enfants courir entre les tentes et je me demandais d’où ils tiraient cette extraordinaire capacité à être heureux. Ils inventaient leurs propres jeux et créaient un monde parallèle où la guerre n’avait pas sa place. Dans leurs yeux, je voyais une détermination remarquable à vivre, comme s’ils adressaient au monde un message silencieux : Gaza est encore capable de faire naître l’espoir.
La relation qui s’est créée entre les habitants des camps et moi n’était pas une relation professionnelle. Avec le temps, elle est devenue un lien profondément humain. Ils attendaient mes visites quotidiennes avec impatience, et j’attendais de les retrouver avec le même enthousiasme. Lorsque j’arrivais en retard, ils demandaient de mes nouvelles. Lorsque j’arrivais, ils m’accueillaient comme un membre de leur famille. Un soir, je me suis assis avec un groupe d’hommes devant une grande tente. Il n’y avait pas d’électricité et le ciel était rempli d’étoiles. Chacun a commencé à parler de sa maison et de son ancien quartier. Les conversations n’étaient pas aussi tristes que je l’avais imaginé ; elles étaient surtout empreintes de nostalgie. Ils évoquaient les détails simples de la vie quotidienne : l’odeur du pain frais, les voix des marchands ambulants, l’animation des marchés et les rires des voisins. À cet instant, j’ai compris que lorsqu’une personne est déplacée, elle ne perd pas seulement un lieu ; elle perd aussi une partie de sa mémoire quotidienne.
Pourtant, ces gens tenaient à emporter leurs souvenirs partout avec eux. Ils reconstruisaient leur communauté à l’intérieur du camp, tente après tente, relation après relation. Au fil des mois, les camps sont devenus pour moi un véritable miroir de Gaza. J’y ai vu la douleur, mais aussi la patience. J’y ai vu les larmes, mais aussi les sourires. J’y ai vu les pertes, mais aussi une volonté indestructible. Je ne visitais plus les camps uniquement pour évaluer les besoins ; j’y allais pour y puiser de la force. Je pensais apporter quelque chose aux habitants, mais je repartais toujours avec bien davantage que ce que j’avais offert. Je revenais chargé de leçons de patience, de foi et d’une incroyable capacité à s’accrocher à la vie. C’est pourquoi, lorsqu’on me demande aujourd’hui de parler des camps, je ne parle pas des tentes, des routes sablonneuses ou des files d’attente. Je parle des êtres humains. Je parle des visages qui sont devenus une partie de ma mémoire, des enfants qui m’ont appris la signification de l’espoir, des mères qui m’ont appris le sens du sacrifice et des anciens qui ont préservé l’histoire de leur terre malgré tout.
Je parle d’une petite patrie construite par des déplacés avec du tissu, de la patience et de l’amour. Une patrie temporaire dans sa forme, mais éternelle dans la mémoire.
Une patrie appelée le camp. »
Abu d’Amir & Brigitte Challande




