Somptueusement minimaliste, la création mondiale d’Armin Hokmi, Bazm (répertoire), aiguise le rêve d’un festival de très haute volée.
Et si on commençait par la fin ? À la fin d’un peu plus d’une heure de développement sur le plateau de l’Opéra-Comédie à Montpellier, les lumières restent assez longuement allumées pour baigner la scène d’où les interprètes de Bazm (répertoire) viennent de se retirer. Il y a là un espace d’une élégance folle. Plateau sur-peint en blanc cassé et ligne coudée. En fond, deux immenses panneaux de tissu blanc, alignés en parallèle décalée, comme pour ménager des issues dérobées. Et en bordure, à cour autant qu’à jardin, la scansion de deux somptueuses volées de pendrillons noir anthracite.
Là tout vibre encore, dans cet espace vidé de l’action des interprètes. Possible instant de méditation sur le mystère scénique, perpétuellement régénéré, d’un principe performatif d’apparition, mais tout autant de disparition, comme par évaporation imaginaire. Laissant traces. Une telle perspective aimante.
Elle vient tout en écho de la texture diaphane, offerte pour un rêve éveillé, qui vient de tisser son tapis d’ondes réticulaire, sa substance moléculaire, plus d’une heure durant, pour la création mondiale de la nouvelle pièce du chorégraphe iranien Armin Hokmi, à l’invitation du Festival Montpellier danse. On vient d’éprouver l’un des événements, avènements, de très haute vibration, tels qu’ils s’inscrivent à la volée des grandes mémoires festivalières.
De quoi s’agit-il : de la sensation d’assister à l’invention d’une écriture en train de se former, à l’aube d’un horizon neuf. Neuf interprètes cisèlent ce langage, dans une succession de distributions numériques passagères, jamais constituée en puissance d’autorité, ni affirmation d’ordre symétrique ni fixation hiérarchique, ni centrée.
À rythme constant, immuable, mais en montée d’intensité très graduelle, les danseur.euses articulent un tissu d’ondes, tous.tes en position obstinément érigée, imperturbablement sans contacts physiques inter-personnels. Ils seraient antennes humaines. Tout se combine par signaux d’échos et de résonances, qui ménagent des silences de regard apaisé, hors toute quête d’effets. Un langage s’invente à la façon des possibilités combinatoires infinies, patiemment articulées en puisant à un très sobre alphabet de base.
Le regard peut détailler un pied gauche qui se soulève du sol, une réception légère en très brève avancée de pas, juste une épaule qui s’isole pour décocher une subtile avancée, sinon les deux qui se soulèvent en hoquet, une fine inclinaison du buste en arc latéral, ou du cou pareillement, et pivots subreptices de la ceinture pelvienne déclinant les orientations directionnelles. Strictement affranchis de toute narrativité, psychologie, implication dramatique, ces interprètes déploient une tri-dimensionnalité subtilement cubiste, qu’étayent les effets d’à-plats dessinés sur le fond de leur costume.
Tout paraît fugace, subreptice, suggérant autant d’attention aux sorties, juste en bord latéral de scène, pouvant passer inaperçues, ou les entrées teintées de révélation. L’écriture se développe par répétitions à l’infini, dans un balayage de décalages, répliques, échos, résonances, distillant l’étourdissement doux d’une ivresse tranquille. Cela baigne dans une respiration magnifique, aussi ample que discrète, laissant le regard infiniment libre de circuler, sans parcours imposé. Quoique très distinctement, on songe un instant à du Cunningham, autrement à du Lucinda Childs, dans une conscience tranquille et rassérénante de l’expérimentation.
C’en est étonnamment joyeux pour autant. La composition musicale (Helen Island) n’y est pas pour rien, qui rappelle les combinatoires répétitives des Steve Reich et autre Philipp Glass, mais s’autorisant des exaltations pop, parfois aux franges d’un lyrisme. Entre la rigoureuse austérité de l’exigence chorégraphique, et l’envolée chromatique sonore, un autre espace se dégage, pour l’exercice d’un libre-arbitre spectateur.
Aux saluts du vendredi 26 juin s’est produite la surprise d’une adhésion convaincue, désir de partage affirmé, de la part du public de l’Opéra-Comédie, qu’on aurait pu craindre plus rétif, lassé, ou agacé. À cette dernière observation conclusive, on ressentait le nouage possible d’un compagnonnage au long cours, d’un public s’inventant au contact d’un artiste visiteur fidèle. Ce genre de qualité de rencontre a pu connaître ses sommets montpelliérains dans l’attachement devenu légendaire à un Raimund Hoghe, sinon autrement un Emanuel Gat. Accompagner un parcours, envisager une écriture. Creuser. Se passionner.
On n’a pas pu ne pas songer à une autre pièce vue les jours précédents : Imminentes, de Jan Gallois, sotte de cavalcade vide d’enjeu, sinon démontrer qu’il n’y aurait de sens à la danse qu’une production maximale de mouvements, au plus rapide, au plus fort. Surenchère ignorant tout silence, sur-affichage qui fait mal à la rétine. Certes une technique de niveau impeccable, un entrain juvénile et féminin y emportent l’adhésion. Il semble tout à fait normal que le financement public de la culture, ménage des accès satisfaisants à cette autre conception de la danse, susceptible de combler les attentes du plus grand nombre.
En revanche, que cette esthétique soit placée à la direction d’une manifestation aussi prescriptrice que l’est Montpellier Danse peut suggérer quelque débat, quant au chemin à emprunter. Débat ? Il est à remarquer que, loin de faire l’unanimité, y compris dans les rangs professionnels et critiques, la pièce d’Armin Hokmi a suscité moult discussions. C’est un autre signe excellent.
C’est ainsi qu’on s’est souvenu du récit que nous avait confié Daniel Defert, directeur fondateur de l’association Aides, souvent bienvenu à Montpellier Danse. Il était le conjoint de Michel Foucault, l’un des plus grands penseurs français du XXe siècle, à l’impact international toujours inépuisable. Daniel Defert s’amusait à raconter comment il lui était impossible de convaincre son compagnon d’assister à un spectacle de danse ; sans doute enfermé dans les préjugés qui ne veulent y voir qu’un art tout à fait mineur, à laisser aux femmes et aux gays. Mais survint le miracle, qui fit Michel Foucault se rendre un jour enfin à un spectacle de Merce Cunningham. Et alors changer totalement d’avis.
Rôle clé des exigences fondatrices. Des cendres de Cunningham sont enterrées dans le sable de la Cour de l’Agora de la Danse à Montpellier. Osons imaginer que Foucault se serait peut-être intéressé à Bazm (répertoire)…
Gérard Mayen
Bazm d’Armin Hokmi. Crédit photo Vahir Amanpour







