Le cas de Julien Thery

Chaque semaine il est question dans cette rubrique de la situation à Gaza, essentiellement à partir des textes reçus d’Abu Amir le correspondant de l’Union Juive Française pour la Paix là-bas. Plusieurs fois les cas de répression ou de criminalisation du mouvement européen de soutien à la Palestine ont été évoqués soit brièvement dans un article, soit dans un entretien plus fouillé à l’occasion d’une rencontre spécifique. Ce sera le cas cette semaine au sujet de Julien Thery suspendu 18 mois sans salaire et privé de ses doctorants par son université Lyon 2 en raison de ses prises de position sur les réseaux sociaux concernant la Palestine. Pour comprendre les enjeux de cette répression nous avons rencontré Alban de Sutter militant du syndicat Force ouvrière, représentant à Montpellier de l’Enseignement Supérieur et la Recherche, mandaté par son syndicat pour défendre Julien Thery.

Les Faits : Julien Thery est un professeur, médiéviste, de l’Université de Lyon 2 qui a subi une terrible campagne de haine fondée sur une grossière manipulation qui a fonctionné puisque la Présidence de Lyon 2 a convoqué la commission disciplinaire qui a livré son jugement il y a un mois et demi : suspension de 18 mois sans salaire.

Le point de départ, comme souvent, les réseaux sociaux ou autres où il mettait en cause des personnalités ayant signé une tribune dans le Figaro qui dénonçait la reconnaissance de la Palestine tant que les otages ne seraient pas libérés. S’en suit la publication par la LICRA d’un montage à partir d’un post Facebook réalisé par Julien Théry le 20 septembre 2025, où il relayait la longue analyse faite par Sophie Trégan de la « lettre de la honte », une tribune de 20 personnalités demandant au Président de ne pas reconnaître un état palestinien sans conditions préalables.

La machine était lancée, la LICRA s’en était emparée ; sa liste de personnalités qualifiées de « génocidaires à boycotter » devenait une liste de juifs ! Sur ce point précis Julien Théry a porté plainte au pénal contre la LICRA pour diffamation à partir d’informations tronquées, le dossier est en cours d’instruction. Mais ça ne s’est pas arrêté là, d’abord l’Université a reçu 150 mails identiques demandant son exclusion puis Laurent Wauqiez, conseiller spécial à la région Auvergne – Rhône Alpes, est entré dans l’arène relayé par tout l’aéropage de la presse si bien intentionnée ! La menace était claire, plus de subventions régionales à l’Université de Lyon 2 tant que celle ci ne fait pas le ménage dans son institution contre « les dérives islamo-gauchistes ». Le résultat ne s’est pas fait attendre, en juin 2026 la sanction tombe argumentée comme « manquement au devoir d’exemplarité et propos controversés » qui nuisent à l’image de l’Université. Rien ne lui est reproché sur son travail d’enseignant, ses cours, le reproche et la faute concernent son comportement de citoyen. La procédure portait sur l’activité personnelle de Julien Théry sur les réseaux sociaux et sur sa participation à des médias de gauche, où il avait publiquement exprimé son soutien aux droits des Palestiniens.

Par ailleurs le procédé de l’accusation est maintenant ordinaire : assimiler sionisme et judaïsme et identifier l’ensemble de la communauté juive aux crimes d’Israël pour accuser d’antisémitisme tous ceux qui osent dénoncer le génocide à Gaza. Encore une fois, la lutte contre l’antisémitisme est instrumentalisée pour criminaliser le soutien à la Palestine. Julien Thery a la possibilité d’un recours auprès du Conseil National de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, instance consultative sur les lois et les circulaires, avec une section disciplinaire pour les appels. Sachant d’une part que l’université peut interjeter l’appel et d’autre part que la sanction peut être alourdie, on imagine que cela se réfléchit !

 

L’enjeu : la défense des libertés académiques

Dans la fonction publique, les Universités avaient une tradition de liberté d’expression permettant à la fois aux étudiants et aux enseignants de s’exprimer voir de manifester des opinions politiques sans être attaqués. Mais depuis plusieurs années s’accumulent des lois, des circulaires, des interdictions de salles des annulations de conférences au titre de « dérives islamo-gauchistes » Rien qu’à Montpellier le collectif universitaire académique et scientifique n’a cessé de recenser les interdictions de salles pour ce même motif cumulé avec celui de « risque de débordements et de troubles à l’ordre public ». Mais récemment et fort heureusement le Tribunal Administratif a donné tort au Collège de France pour l’annulation d’un colloque sur la Palestine en novembre 2025, annulation jugée illégale. Donc le premier enjeu c’est celui des libertés universitaires et académiques qui sont les fondements mêmes de cette institution publique.

Le second c’est quand la mécanique s’emballe et que sous la pression de lobbys extérieurs, relayés par une presse peu amène à faire la part des choses ou tout simplement à les présenter correctement , l’indépendance de l’Université est mise à mal et la confusion s’installe. La fabrique d’une polémique démarre autour du reproche d’un comportement de citoyen et de son statut de chercheur qui l’obligerait à une réserve pour ne pas nuire à l’image de son Université. Est ce normal que ce soit sous le coup de pressions extérieures, d’interventions politiques relais de l’état d’Israël et de chantages au financements que des sanctions disciplinaires soient prises et des comptes politiques réglés ? N’est il pas nécessaire de défendre le statut de chercheur et la liberté syndicale au titre de citoyen ? Julien Théry a été sanctionné  au plan professionnel pour des positions qui ne relevaient que de sa liberté d’expression de citoyen

 

Organiser la contre offensive

Julien Théry a eu le soutien de nombreux collègues de son université, un appel public a déjà réuni plus de 7 000 signatures de collectifs et d’individus, son cas ne doit pas rester isolé, les sanctions doivent être levées. Le cas de Julien Théry ne doit pas rester isolé, personnalisé, sa défense doit être rendue publique et informée. Cette situation est la porte ouverte aux ingérences politiques extérieures et incursions au sein mêmes des institutions publiques ainsi que la mise en cause de la liberté d’expression, la possibilité d’exprimer ses opinions sur des questions d’intérêt public.

On se souvient de l’interdiction de conférence de Mariam Abu Daqqa en Octobre 2023 d’abord à l’ Université de Lyon 2 puis dans toutes les salles du territoire où elle était invitée dans sa tournée puis à l’Assemblée Nationale avant de finir par être mise de force dans un avion vers l’Egypte. Jusqu’où ira t on, c’est un tournant, il faut s’emparer de ces questions pour que n’importe quel citoyen.ne n’ait plus peur d’affirmer ses positions d’en prendre le risque ; refuser de se taire surtout dans le contexte de « marche à la guerre » qui s’amplifie de tous côtés.

La calomnie est une arme contre laquelle nous devons organiser la résistance publique ! Soutenir la Palestine n’est pas un crime. Aujourd’hui la plateforme  sur laquelle la sanction disciplinaire de Julien Théry est documentée recense déjà plus de 107 cas des formes de censure visant la production des savoirs sur la Palestine depuis Octobre 2023.

Brigitte Challande

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Brigitte Challende
Brigitte Challande est au départ infirmière de secteur psychiatrique, puis psychologue clinicienne et enfin administratrice culturelle, mais surtout activiste ; tout un parcours professionnel où elle n’a cessé de s’insérer dans les fissures et les failles de l’institution pour la malmener et tenter de la transformer. Longtemps à l’hôpital de la Colombière où elle a créé l’association «  Les Murs d’ Aurelle» lieu de pratiques artistiques où plus de 200 artistes sont intervenus pendant plus de 20 ans. Puis dans des missions politiques en Cisjordanie et à Gaza en Palestine. Parallèlement elle a mis en acte sa réflexion dans des pratiques et l’écriture d’ouvrages collectifs. Plusieurs Actes de colloque questionnant l’art et la folie ( Art à bord / Personne Autre/ Autre Abord / Personne d’Art et les Rencontres de l’Expérience Sensible aux éditions du Champ Social) «  Gens de Gaza » aux éditions Riveneuve. Sa rencontre avec la presse indépendante lui a permis d’écrire pour le Poing et maintenant pour Altermidi.