54 milliards d’euros d’économies pour ramener le déficit à 5 % du PIB : derrière les objectifs comptables affichés par le gouvernement, se dessine une nouvelle répartition de l’effort. Mais qui doit payer le prix du redressement des comptes publics ?


C’est dans Le Figaro, dirigé par la famille Dassault, dont le groupe occupe une place centrale dans l’industrie française de défense, que le Premier ministre Sébastien Lecornu a présenté ses principaux arbitrages concernant le budget de l’État pour 2027. « Je propose un effort budgétaire d’environ 54 milliards d’euros » afin de ramener le déficit à 5 % du produit intérieur brut (PIB) en 2027, a-t-il annoncé, avant de détailler les économies qu’il entend proposer aux parlementaires.

À la lecture des premières annonces, l’orientation gouvernementale entend à nouveau faire porter une partie substantielle de l’effort sur les revenus du travail, les retraites, les prestations sociales et les services publics, tout en sanctuarisant certaines priorités régaliennes et en ménageant l’effort les grandes entreprises. Le budget des Armées doit notamment augmenter de 6,4 milliards d’euros en 2027

Une orientation qui prolonge, sans la remettre en cause, une politique économique menée depuis 2017 dont le bilan social et économique reste profondément contesté. À son arrivée au pouvoir en 2017, Emmanuel Macron promettait de réduire le déficit. Depuis, la dette publique a  augmenté de 1280 milliards d’euros pour atteindre 3 536 milliards d’euros à la fin du premier trimestre 2026, selon l’Insee.

La dette française dépasse désormais 117 % du PIB, portée par les crises successives mais aussi par des choix fiscaux qui ont réduit les recettes. Sur cette période, ces choix fiscaux compte pour près de la moitié du déficit liés à la baisse du coup des prélèvements obligatoires. L’exonération de cotisation sociale sur les salaires, la suppression de la taxe d’habitation, la baisse de l’impôt sur les sociétés et la volonté d’aligner la fiscalité sur la moyenne européenne ont creusé un manque à gagner estimé à 400 milliards.

La politique de l’offre portée par le président se trouve également confrontée à une situation difficile sur le marché du travail. Au deuxième trimestre 2026, le taux de chômage atteint 8,3 %, soit 2,7 millions de personnes au chômage au sens du BIT. Il s’agit de son plus haut niveau depuis le troisième trimestre 2020, en pleine crise sanitaire.

Cumul de la dette d’Emmanuel Macron depuis le 2e trimestre 2017, en milliards d’euros. Source – Institut Molinari

Dans le même temps, les principales sociétés cotées françaises ont versé 70,4 milliards de dollars, soit environ 61 milliards d’euros, de dividendes au deuxième trimestre 2026. Concernant les versements aux actionnaires, la France se positionne largement en tête en Europe et elle se classe 2e à l’échelle mondiale, juste derrière les États-Unis, selon l’étude de Janus Henderson.

« Nous sommes très loin de l’austérité », affirme pourtant le chef du gouvernement qui a le sens de la formule. Il est vrai qu’en France, plus on est riche moins on payent d’impôts. Depuis 2017, le taux de pauvreté est passé de 14,1 % à 15,4 % en France métropolitaine. En 2024, il atteint ainsi son plus haut niveau depuis 1996 : 9,8 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté.

Enfermé dans son logiciel libéral et austéritaire, le gouvernement  ne souhaite toujours pas entendre parler d’une hausse d’impôts sur les plus riches. Il envisage même de baisser la contribution exceptionnelle sur les bénéfices des grandes entreprises1 comme promis récemment dans une lettre au patronat.

54 milliards d’économies : pour qui ?

Un budget ne dit jamais seulement combien l’État dépense. Il dit pour qui il dépense. Et il dit surtout qui doit payer lorsque l’État décide de réduire ses dépenses. L’offensive feuille de route de Sébastien Lecornu  désigne les retraités, – 6 milliards d’euros d’effort demandé -, les services publics et les fonctionnaires, les salarié.e.s malades, les personnes se trouvant dans la difficulté de payer leur loyer, les étrangers en situation régulières.

La création d’un délai de « carence » pour certaines allocations non contributives auxquelles peuvent prétendre des étrangers en situation régulière revient à distinguer une catégorie de population d’une autre pour accéder à certaines prestations. Alors qu’il est en train de glisser progressivement vers un système politique de ségrégation raciale institutionnalisée, appelé de ses voeux par l’extrême droite, Le gouvernement parle d’« alignement de droits »  Pour mémoire, la protection sociale française repose historiquement sur différents mécanismes, dont certains sont liés aux cotisations et d’autres à la solidarité nationale. Introduire une période d’attente spécifique pour certains étrangers revient à établir une différence supplémentaire dans l’accès à cette solidarité.

Le gouvernement présente ces mesures comme un effort collectif. Là encore, le terme technique ne doit pas masquer leur portée politique. Pour dissiper les éléments de langage, il importe de rappeler la différence entre une baisse nominale et une baisse du pouvoir d’achat. Si une pension augmente moins vite que les prix, le retraité peut recevoir le même montant — ou légèrement plus — tout en pouvant acheter moins de biens et de services. Toucher à la progression des pensions revient donc mécaniquement à poser la question du niveau de vie des retraités.

Alors que le gouvernement cherche des milliards d’euros du côté des retraites, des fonctionnaires, de la santé et des prestations sociales, le budget des Armées doit augmenter de 6,4 milliards d’euros en 2027 On peut considérer que le réarmement constitue une nécessité. Mais cela ne rend pas moins légitime la question inverse : pourquoi demander environ 6 milliards d’euros d’effort aux retraités tout en consacrant 6,4 milliards d’euros supplémentaires aux Armées ? La comparaison ne signifie pas que ces deux dépenses sont techniquement interchangeables. Elle révèle simplement une hiérarchie des priorités. Autrement dit, quand l’État dit qu’il « n’a plus d’argent », il faut toujours compléter la phrase : il n’a plus d’argent pour quoi ?

Jean-Marie Dinh

Notes:

  1. La contribution exceptionnelle sur les bénéfices des grandes entreprises est une surtaxe temporaire de l’impôt sur les sociétés qui cible les entreprises réalisant un chiffre d’affaires très élevé en France
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Après des études de lettres modernes, l’auteur a commencé ses activités professionnelles dans un institut de sondage parisien et s’est tourné rapidement vers la presse écrite : journaliste au Nouveau Méridional il a collaboré avec plusieurs journaux dont le quotidien La Marseillaise. Il a dirigé l’édition de différentes revues et a collaboré à l’écriture de réalisations audiovisuelles. Ancien Directeur de La Maison de l’Asie à Montpellier et très attentif à l’écoute du monde, il a participé à de nombreux programmes interculturels et pédagogiques notamment à Pékin. Il est l’auteur d’un dossier sur la cité impériale de Hué pour l’UNESCO ainsi que d’une étude sur l’enseignement supérieur au Vietnam. Il travaille actuellement au lancement du média citoyen interrégional altermidi.