Ici, le témoignage poignant de « Sève », maraîchère en Picardie. Elle nous parle du dur labeur mis à bas par la sécheresse, mais aussi par l’abandon des pouvoirs publics. Colère, fatigue, impuissance, « les choix politiques nous achèvent », dit-elle.


 

« Immense fatigue, mêlée de colère, de rage, d’impuissance…

Je n’aurais jamais cru qu’un jour, dès 10 heures du matin, j’attendrais avec impatience que le soleil disparaisse derrière la vallée.
Moi qui ai passé une partie de mon enfance à Athènes, le soleil, je connais. Celui qui tanne la peau, fait fondre le goudron et vide les places de midi à la tombée de la nuit. Mais là, on est passé à une autre version. Une mise à jour climatique que personne n’avait demandée.
On nous a vendu l’énergie solaire. On a oublié de préciser qu’on aurait aussi l’option « supplice solaire », activée par défaut.
Il est 20 heure. Il fait encore 32 °C. Et même si l’intensité des rayonnements s’atténue, la terre, elle, desséchée, renvoie, telle un mur de briques, la chaleur accumulée de la journée… des journées… celle d’aujourd’hui est pire que celle d’hier, mais sans doute meilleure que celle de demain… Fatigue accumulée, corps et esprit à bout… bouillonnants.
Je m’inquiète. Pas seulement pour nous. Je m’inquiète pour vous. J’espère sincèrement que vous avez un coin de jardin. Même petit. Avec source et/ou récupérateur d’eau. Parce que les maraîchers et les maraîchères dévissent. Sur tout le territoire. En silence.
Je n’ai jamais entendu autant de collègues dire “À la fin de la saison, j’arrête”.

 

Le maraîchage bio diversifié est déjà l’une des productions agricoles les plus physiques qui soient. Avec ces canicules à répétition, on change de ligue. Pas de bureau climatisé. Pas de tracteur climatisé.
Pas même un arbre, parfois. Sous les serres ombragées, il fait entre 32 et 35 °C au mieux.
Pour beaucoup, on dépasse allègrement les 45. On boit des litres d’eau. Des boissons d’effort. On sue. On recommence. Un peu comme dans un jeu vidéo où chaque journée de canicule t’enlève quelques points de vie. Sauf que dans celui-là, tu n’as qu’une vie.
Entre mi-juin et mi-août, on est censés préparer les légumes de l’automne et de l’hiver.
D’habitude, ce sont des journées de 12 à 15 heures. Cette année, dépasser neuf heures relève déjà de l’exploit. Troisième semis de carottes. Parfois quatrième. Les choux, les navets, les radis, les rutabagas ? Entre la chaleur et les altises1, autant essayer de faire pousser des glaçons. Il y aura des trous dans les étals cet automne et cet hiver. Pas parce que les maraîcher.ères seraient devenus paresseux.ses ; parce que certaines cultures deviennent juste impossibles.

Et quand, après trois canicules, la grêle décide de participer à la fête, les légumes déjà épuisés sont hachés menu en quelques minutes.

Je pensais être une exception en décidant de lever le pied après vingt-trois ans.
Je me trompais.

 

Aujourd’hui, ce sont des jeunes installés, des fermes qui tournaient bien depuis dix ans, des exploitations de toutes tailles qui envisagent d’arrêter. Les restrictions d’eau nous interdisent d’arroser entre 8 heures et 20 heures.
En étant reliés au réseau d’eau potable, le seuil de rentabilité de toutes façons est déjà dépassé depuis fin juin. Et pour beaucoup de ceux qui s’approvisionnent grâce à un cours d’eau, un puits ou un captage, c’est le tarissement. Game over.
Tandis que les dérogations continuent d’autoriser l’irrigation du maïs. Cherchez l’erreur.

 

Les aides, elles, sont invisibles. Les petites fermes maraîchères passent presque toujours entre les mailles du filet des indemnisations de l’État. Quant aux assurances, elles proposent des cotisations qui ressemblent davantage à une mauvaise blague qu’à une protection (en moyenne, un tiers du chiffre d’affaires annuels pour des indemnisations qui évidemment ne seront jamais à la hauteur des pertes).
Double peine, pour quelques-un.es, les consommateurs.trices désertent les marchés parce qu’il fait trop chaud et préfèrent les grandes surfaces climatisées.

 

Enfin, il y a l’humour administratif. Celui qui ne fait rire personne.
On demande à certains.es le remboursement de leur prime Politique Agricole Commune (PAC) “petite ferme”.
L’an dernier, après avoir été sinistrée par la grêle au mois d’août, la Direction départementale des territoires (DDT) m’avait gentiment conseillée de demander l’aide PAC destinée aux petits maraîchers, obtenue de haute lutte par la Confédération paysanne. J’avais répondu que je n’entrais pas dans les critères : 5,6 hectares de surface agricole utile (SAU), alors que l’aide est réservée aux exploitations comprises entre 0,5 et 3 hectares.
On m’avait laissé entendre qu’on serait “compréhensif” sur mes 2,6 hectares de trop.
J’avais refusé. Je ne me voyais pas passer du temps administratif à quémander entre 1 500 et 1 800 euros annuels, surtout avec mon verger maraîcher qui compliquait encore le dossier.
Eh bien, vous savez quoi ?
Les collègues qui se sont laissé convaincre, en “arrangeant” un peu les surfaces comme on les y encourageait plus ou moins, subissent aujourd’hui des contrôles… et doivent rembourser les aides perçues.
Quand il faut trouver des économies parce qu’on annonce 145 millions d’euros pour soutenir les engrais chimiques, il semble qu’on commence par fouiller les fonds de tiroir des plus petits. C’est plus simple. Ils ont rarement les moyens de se défendre.

Alors oui, on ne fera pas de barbecue. On ne jettera pas nos mégots au sol. On boira beaucoup d’eau. On fera attention à nos voisins et nos voisines.

Mais ce dont nous avons besoin — plutôt qu’une nouvelle liste infantilisante de “gestes individuels” ou d’un numéro vert “mal-être agricole” (il n’y a personne pour leur dire que c’est juste insupportable leurs campagnes médiatiques ?) —, c’est d’un État qui cesse de regarder ailleurs pendant que l’agriculture paysanne s’effondre.

 

À quel moment décide-t-on enfin de protéger celles et ceux qui nourrissent ce pays ? À quel moment change-t-on de cap ? Combien de canicules, combien d’hectares brûlés, combien de récoltes perdues, combien de fermes à terre faudra-t-il encore ?
On nous parle de souveraineté alimentaire. Dans les faits, on subventionne le modèle qui épuise les nappes, détruit les sols, artificialise les campagnes, empoisonne et accélère le dérèglement climatique.
Il y a six ans, une Convention citoyenne pour le climat proposait des mesures ambitieuses pour préparer l’avenir. Six ans plus tard, on vote la loi Duplomb bis. Immense fatigue, rage, désespoir…

La succession de canicules nous épuise. Les choix politiques, eux, nous achèvent. »

Propos recueillis par Sasha Verlei
Photo DR

Notes:

  1. Les Altises  sont une sous-famille d’insectes sauteurs de l’ordre des coléoptères, ravageurs de nombreuses cultures. Ils ont les pattes arrière très développées et sautent lorsqu’ils sont dérangés.
Sasha Verlei journaliste
Journaliste, Sasha Verlei a de ce métier une vision à la Camus, « un engagement marqué par une passion pour la liberté et la justice ». D’une famille majoritairement composée de femmes libres, engagées et tolérantes, d’un grand-père de gauche, résistant, appelé dès 1944 à contribuer au gouvernement transitoire, également influencée par le parcours atypique de son père, elle a été imprégnée de ces valeurs depuis sa plus tendre enfance. Sa plume se lève, témoin et exutoire d’un vécu, certes, mais surtout, elle est l’outil de son combat pour dénoncer les injustices au sein de notre société sans jamais perdre de vue que le respect de la vie et de l’humain sont l’essentiel.