L’annulation de la venue du cinéaste israélien Nadav Lapid au Fonds d’innovation pour le développement (FID) Marseille, après une campagne de boycott menée par une partie du monde du cinéma, dépasse largement le cadre d’une polémique festivalière. Elle révèle les tensions qui traversent aujourd’hui le champ culturel face à la guerre menée à Gaza, aux dérives autoritaires du gouvernement israélien et à la question, plus fondamentale encore, de la place de l’artiste dans une société confrontée à l’inacceptable.
La controverse née autour de la participation de Nadav Lapid au Festival international de cinéma de Marseille n’en finit plus de susciter réactions et prises de position. Invité à participer au jury du FID avant d’être progressivement écarté sous la pression d’une partie des cinéastes sélectionnés, le réalisateur israélien a finalement choisi de renoncer à sa venue.
L’affaire a provoqué une vague de soutiens dans le monde culturel. Plus de 350 personnalités, parmi lesquelles des réalisateurs, écrivains, producteurs et intellectuels, ont dénoncé une logique de mise à l’index d’un artiste dont l’œuvre est pourtant largement consacrée à la critique de son propre pays. Dans une seconde tribune, publiée dans Le Monde, des cinéastes tels que Michel Hazanavicius, Justine Triet ou Jacques Audiard ont qualifié ce boycott de « faillite intellectuelle ».
Car Nadav Lapid n’est pas un représentant du pouvoir israélien. Depuis des années, le réalisateur s’impose comme l’une des voix les plus radicales et les plus lucides contre les dérives fascistes, colonialistes et nationalistes qui traversent la société israélienne. Son cinéma dissèque avec une rare violence les mécanismes d’embrigadement, de militarisation des consciences et d’effondrement moral qui accompagnent l’évolution politique du pays.
La question soulevée à Marseille dépasse donc largement la personne du cinéaste. Elle renvoie à une interrogation ancienne mais toujours brûlante : quelle est la fonction de l’artiste dans une société en crise ? Faut-il considérer un créateur à l’aune de son passeport ou de son œuvre ? Peut-on exiger d’un artiste qu’il porte la responsabilité des crimes commis par son gouvernement alors même qu’il en est parfois l’un des critiques les plus déterminés ?
Il apparaît au contraire naturel que ces questions agitent aujourd’hui le monde de la culture. Face à la destruction de Gaza, aux accusations récurrentes visant la politique conduite par le gouvernement de Benyamin Netanyahou, aux violations du droit international dénoncées par de nombreuses organisations, les artistes sont confrontés à un dilemme éthique majeur. Leur silence est interrogé. Leur parole aussi. Certains choisissent le boycott, d’autres la solidarité avec les dissidents, d’autres encore cherchent à maintenir des espaces de dialogue.
Cette effervescence intellectuelle et morale témoigne d’une vitalité démocratique. Les artistes, parce qu’ils travaillent sur les représentations, les récits et les imaginaires collectifs, ne peuvent rester indifférents lorsque la violence politique atteint un tel degré d’intensité.
Ce qui apparaît plus surprenant, en revanche, est le relatif silence qui continue de dominer au sein de nombreux gouvernements occidentaux. Alors que le monde culturel débat avec passion de ses responsabilités face à la catastrophe en cours, les responsables politiques semblent souvent incapables d’engager une réflexion d’une ampleur comparable. Les controverses qui traversent les festivals, les théâtres ou les universités contrastent avec la prudence diplomatique, voire l’inertie, observée dans de nombreuses capitales européennes et nord-américaines.
L’affaire Nadav Lapid révèle ainsi un paradoxe. Là où les artistes s’interrogent, se divisent, s’affrontent parfois sur le sens de leur engagement et sur leur responsabilité face aux crimes commis au nom d’un État, les institutions politiques et les médias dominants paraissent bien moins enclins à remettre en cause leurs propres positions.
À Marseille, ce n’est donc pas seulement la présence d’un cinéaste qui a été mise en débat. C’est la place même de la culture dans le temps présent. Une culture sommée de choisir entre le rejet, la solidarité ou la confrontation critique. Une culture qui, malgré ses contradictions, continue de poser les questions que beaucoup de gouvernements préfèrent éviter.
Jean-Marie Dinh
Photo Nadav Lapid DR







