Jusqu’au 11 novembre, le festival Dernier Cri investit Montpellier pour sa 11e édition. Concerts, DJ sets, exposition, cinéma, rencontres et débats composent une programmation qui dépasse largement les frontières du dancefloor. Quand les cultures électroniques sont aussi abordées sous l’angle de leur histoire, de leur liberté et des tensions qui les traversent, elles laissent des traces. C’est le propre de ce festival qui donne l’envie de s’inscrire dans son sillage.


 

Depuis le 30 octobre, Montpellier vit au rythme de Dernier Cri. Pour sa onzième édition, le festival confirme une ambition qui fait sa singularité depuis sa création en 2015 : faire découvrir les musiques électroniques dans toute leur diversité, mais aussi donner à comprendre la culture qui les accompagne. Derrière les nuits de danse et les murs de son se dessinent une histoire, des pratiques collectives, des espaces de liberté et parfois des combats. Jusqu’au 11 novembre, le festival entend bien faire entendre toutes ces dimensions.

Les premiers rendez-vous ont donné le ton. Au Café Silence, l’exposition proposée par Dizonord et Lee GRTZ met à l’honneur les flyers des soirées électroniques françaises. Ces documents, souvent modestes en apparence, racontent pourtant toute une histoire : celle des fêtes clandestines, des collectifs, des lieux alternatifs et des générations qui ont construit la culture rave. Une mémoire graphique et populaire, précieuse à l’heure où les free parties font l’objet de nouvelles tensions politiques et réglementaires. L’exposition se poursuit jusqu’au 27 novembre.

Côté musique, l’ouverture au Jam, en partenariat avec Beyond Jazz, a donné le ton d’une programmation qui aime les croisements et les territoires sonores inattendus, avec Goldie B et Elf Traps. Le lendemain, Kendal, patron du label Ritmo Fatale, et Lolita ont investi le Rockstore, tandis que les propositions de Baston Creative ont prolongé la soirée dans un esprit plus underground. Autant de rendez-vous qui illustrent la volonté du festival de faire cohabiter artistes reconnus, talents émergents et scènes locales.

De l’histoire de la rave aux enjeux de liberté

Mais l’un des intérêts majeurs de cette édition se joue aussi hors des pistes de danse. Mercredi 4 novembre, le cinéma Diagonal accueille à 20 heures la projection de Heretik System : We Had a Dream, documentaire réalisé par Damien Raclot-Dauliac. Le film revient sur dix années d’aventure du collectif Heretik System, figure emblématique de la techno alternative française. Des raves clandestines, dont celle organisée à la piscine Molitor en 2001, jusqu’à la scène de l’Olympia, le documentaire retrace le parcours d’un mouvement qui a longtemps cultivé son indépendance face aux circuits traditionnels de la fête.

Heretik System

À travers des archives et des témoignages, notamment ceux de Popof et Nout, se dessine le portrait d’une jeunesse qui a inventé ses propres espaces de rassemblement, souvent en marge des institutions. Réalisateur, journaliste et observateur de longue date des cultures underground, Damien Raclot-Dauliac sera présent pour accompagner cette projection. Son regard permet de replacer l’aventure Heretik dans une histoire plus large, celle d’une culture musicale qui s’est construite autant dans les marges que dans les clubs.

Cette réflexion se poursuivra jeudi 5 novembre avec deux rendez-vous particulièrement intéressants pour qui souhaite dépasser les clichés associés aux musiques électroniques.

À 11 heures, au MO.CO ESBA, Christophe Samé Verdun Decroix, ancien membre du collectif Heretik System, participera à une rencontre intitulée « De la free party aux mégaclubs : inventer des espaces, changer d’échelle ». DJ, producteur et acteur historique du mouvement rave, il a vécu de l’intérieur l’émergence des free parties en France et en Europe. Son parcours l’a ensuite conduit vers la scénographie et la conception d’espaces festifs de grande ampleur, à travers sa société IN/OFF. Son témoignage promet d’éclairer les transformations d’une culture passée des rassemblements alternatifs aux grandes scènes internationales. Comment préserver l’esprit d’origine lorsqu’on change d’échelle ? Que devient l’utopie collective de la rave lorsqu’elle entre dans des espaces commerciaux et institutionnels ? Autant de questions qui traversent aujourd’hui les musiques électroniques.

Autre temps fort, jeudi 5 novembre de 18 à 20 heures, à la salle Pétrarque de l’Hôtel de Varennes : une table ronde consacrée à « La répression contre les free parties ». Animée par Yanick Philipponnat, elle réunira Damien Raclot-Dauliac, l’avocate Sophie Mazas, le sénateur Hussein Bourgi et Christophe Samé, pour croiser les regards artistiques, juridiques, politiques et militants.

Le sujet est loin d’être anecdotique. Alors que les rassemblements festifs libres font régulièrement l’objet de restrictions et de controverses, cette discussion permettra de revenir sur les dispositifs de contrôle, les libertés publiques, le droit de se réunir et la place accordée aux cultures alternatives. Derrière la question de la fête, c’est bien celle de l’occupation de l’espace, de l’autonomie des collectifs et de la reconnaissance d’une pratique culturelle qui se trouve posée. Une discussion d’autant plus bienvenue dans le contexte de la récente promulgation de la loi RIPOST.

En faisant dialoguer un réalisateur, une avocate, un parlementaire et un acteur historique de la scène rave, Dernier Cri affirme ici une dimension qui lui est chère : la techno n’est pas seulement une esthétique musicale, elle est aussi un fait social et politique.

Des scènes internationales aux collectifs locaux

La suite de la programmation renouera avec les dancefloors, sans rien perdre de cette curiosité qui caractérise le festival.

Vendredi 6 novembre, deux rendez-vous permettront de découvrir des univers complémentaires. Au Faune du MO.CO, Peck proposera dès 21 heures un set évoluant entre disco, deep house et techno. À minuit, l’Antirouille accueillera Emi Ömar en live et Luca Ruiz. Musicien explorateur, Emi Ömar développe une électronique personnelle, nourrie d’influences multiples et d’une culture musicale ouverte. À ses côtés, Luca Ruiz, fondateur du label et des soirées Magie Noire, poursuit un travail singulier à la croisée de la musique et des arts visuels. Ses récentes productions, notamment sur Vacuity Records, confirment une trajectoire remarquée.

Samedi 7 novembre, le festival fera place à deux générations d’acteurs de la scène électronique. Au Salon des Indépendants, de 21 heures à 1 heure, le collectif montpelliérain Les Machines Mentent réunira Interpaul et Bronstach. Entre bass music, house, techno et sonorités breakées, leur proposition revendique une culture musicale nourrie par l’underground et l’expérimentation. Bronstach, fort de trente années d’expérience, apporte notamment une mémoire précieuse des scènes rave et club.

Gotis

La nuit se poursuivra au Tempelhof – Dièze Warehouse avec deux artistes particulièrement attendues : Gigi FM et Gotis. Venue de la scène underground londonienne avant de s’imposer à Berlin, Gigi FM est aujourd’hui l’une des figures singulières de la techno internationale. DJ, productrice et danseuse, résidente de NTS Radio, elle construit des univers sonores qui circulent entre techno, bass, breaks et ambient. Face à elle, Gotis développe une techno groovy, nourrie par l’héritage de Detroit et les sonorités puissantes de la mythique boîte à rythmes 909. Une rencontre entre ouverture expérimentale et énergie du dancefloor.

Enfin, mardi 10 novembre, le Café Tropisme accueillera le collectif montpelliérain Drama pour une soirée en entrée libre. Kaval et Farkoner se retrouveront en B2B, dans un dialogue entre UK funky, jungle, dubstep, dancehall et bass music. Producteur toulousain, Kaval aime bousculer les frontières stylistiques, tandis que Farkoner, venu de Saint-Étienne, s’est progressivement imposé dans la scène sound system grâce à ses productions sur des labels indépendants et ses passages sur Rinse France. D’autres membres du collectif Drama, notamment V:Ra, Leyka et Freak Show, sont également annoncés.

Une ville, mille façons de vivre la techno

Du Rockstore au cinéma Diagonal, du MO.CO à l’Antirouille, de la salle Pétrarque au Café Tropisme, Dernier Cri dessine une véritable cartographie des cultures électroniques montpelliéraines. Le festival ne s’enferme pas dans un lieu unique : il circule, investit des espaces culturels, des salles de concert, des bars et des lieux alternatifs, faisant de la ville entière son terrain d’expression.

Cette dispersion géographique est aussi une manière de rappeler que la techno ne se résume pas à une industrie du spectacle ou à quelques grandes soirées. Elle repose sur un tissu de collectifs, de passionnés, de producteurs, de DJs, de lieux indépendants et de publics qui font vivre une scène en perpétuelle évolution.

Onze ans après sa création, Dernier Cri poursuit ainsi son travail de transmission et de découverte. En donnant autant de place aux artistes qu’aux récits, aux images et aux débats, le festival invite à regarder autrement une culture souvent réduite à ses manifestations nocturnes. Une culture faite d’expérimentation, de partage et de liberté, dont les enjeux dépassent largement les frontières du dancefloor.

Festival Dernier Cri – 11e édition, jusqu’au 11 novembre 2026, à Montpellier. Programmation – Réservations (petits prix)

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Après des études de lettres modernes, l’auteur a commencé ses activités professionnelles dans un institut de sondage parisien et s’est tourné rapidement vers la presse écrite : journaliste au Nouveau Méridional il a collaboré avec plusieurs journaux dont le quotidien La Marseillaise. Il a dirigé l’édition de différentes revues et a collaboré à l’écriture de réalisations audiovisuelles. Ancien Directeur de La Maison de l’Asie à Montpellier et très attentif à l’écoute du monde, il a participé à de nombreux programmes interculturels et pédagogiques notamment à Pékin. Il est l’auteur d’un dossier sur la cité impériale de Hué pour l’UNESCO ainsi que d’une étude sur l’enseignement supérieur au Vietnam. Il travaille actuellement au lancement du média citoyen interrégional altermidi.