L’événement des événements théâtraux avait lieu ce week-end à Montpellier : la création mondiale d’une version de Bérénice, d’après Racine, par le metteur en scène iconoclaste Romeo Castellucci, avec Isabelle Huppert, star absolue, dans le rôle titre. Avant départ en grande tournée européenne. Où on repoussa les limites des attentes scéniques.


 

De l’or ! Le corps humain comprend 0,00000003 % d’or. C’est écrit, projeté, en fond de scène et en prologue de la représentation de Bérénice. Cela se passe le week-end dernier au Domaine d’O, Cité européenne du théâtre, à Montpellier. Il se fait un arrêt prolongé sur cette donnée. L’or du c(or)ps. Mais il y a encore le manganèse et le tungstène, l’azote et l’oxygène. Des dizaines et dizaines d’autres composants. Cela fait la bouillie chimique de l’humain. Et c’est de l’humain. Dérèglement d’une philosophie en commun.

Imaginons. On est venu voir une création mondiale, d’un chef d’œuvre du Grand siècle dramaturgique français. Bérénice — du moins une variation — d’après Jean Racine. Romeo Castellucci à la mise en scène. Isabelle Huppert dans le rôle titre. Imaginons que rien ne va se passer comme généralement prévu dans la culture théâtrale protoscolaire et spectaculaire.

Isabelle Huppert ? Imaginons qu’un spectateur montpelliérain fût suffisamment sourd et aveugle pour ignorer que c’est elle qui évoluait, quasiment seule en scène. Imaginons que ce spectateur aurait pu, aussi bien, ne pas l’avoir clairement reconnue, de toute la représentation, nimbée dans le grain fumé d’une atmosphère brumeuse, rose fané et beige sable. Ce n’est que patiemment, lentement, qu’au final elle triomphe, au jour lumineux d’une robe soudain flamboyante. Mais cela pour expirer, quitter la vie, laisser la scène — fascinant paradoxe — et alors hurler au public de ne, surtout pas, la regarder. Ici on n’est pas au cirque des stars. Le théâtre, c’est ailleurs.

Jean Racine ? Imaginons que les mille cinq cent six alexandrins de Bérénice sont tenus comme monument absolu de la langue classique française. Or dans la version pensée par Castellucci, seuls s’entendront ceux prononcés par Bérénice, d’un bloc monologuant, expurgé des répliques de Titus et d’Antiochus, eux justes cités à l’appui, par laconiques projections au mur en fond de scène. On n’est plus là au théâtre du drame et des péripéties, ni des dialogues épiques.

 

La raison d’État contre puissance hurlante de l’amour

 

Du reste, c’est assez simple, côté intrigue. Implacable. Que se passe-t-il ? Il se passe que Titus est appelé à régner sur Rome. Il se passe que la loi romaine interdit à l’empereur de s’unir à une épouse qui ne soit pas romaine. Bérénice, reine de Judée, n’est pas romaine. C’est à peine si Antiochus fait un peu diversion, en amoureux transi, mais également agent du pouvoir de Titus. Bérénice, Titus, tout est bloqué dans ce couple accidenté par la politique. Il ne se passe rien d’autre que l’histoire de cette rupture. Raison d’État, contre puissance hurlante de l’amour délaissé, sincérité trahie, transcendance brisée. C’est peu, or c’est énorme. Bérénice choisira d’en mourir. Définitive séparation.

Imaginons alors le théâtre de Castellucci. La langue comme matière, l’alexandrin comme machine, le texte comme puissance engagée, dans un champ de forces orchestrées, et d’architecture, et de scène, et de lumières et de sons. Chorégraphie. Ce théâtre n’est pas de ceux qui prennent par la main. De ceux qui énoncent, à chaque début de scène, l’injonction « attention, écoutez-moi, regardez-moi, je joue » ; d’un jeu qui fait alors toujours amorce d’un sur-jeu, grippé dans le sens pré-donné d’un texte prééminent, intimidant de référence au répertoire.

Le texte, il transporte ici comme houle, dans la musique plus générale de Scott Gibbons, par ondulations et réverbérations, autotunes, de voix en trille ou vocalise, et souffle submersif, murmures, échos, différés et décalages. Tourments. Déchirures. Grandeurs. Bérénice ? Elle n’est pas là un personnage. Isabelle Huppert est toute à sa texture de plaque métallisée, réverbérante, zébrée électrisée, qui transperce le transport d’une présence par-delà toute intrigue. C’est géant, très au-delà du théâtre, éprouvant, au physique autant qu’à l’esprit. Une affaire de reflets, de doutes, de pièges. Miroitement.

Aucune imposition réductrice, d’un sens, d’un “message”. Totale liberté d’interprétation. On se permettra alors de trouver à ce Bérénice le triomphe magistral d’une intégrité féminine (oserait-on “féministe”), juste cernée des hantises de présences masculines écrasées. Titus ? Antiochus ? Feraient-ils une paire de très frêles adolescents, comme queers, de gestuelle gémellaire, voire non-binaire, en diversité décoloniale ? Quant au Sénat romain, sa lourde machine de pouvoir, intégralement masculin, s’ordonne en cérémonie incompréhensible, grevée de charge symbolique, nimbée de nudité équivoque.

Tout se joue aussi aux lourds pendrillons de falaises de sens, ou d’enfermement sépulcral. Bérénice Huppert y consume, décidément, une lumière définitive.

Gérard Mayen

Avatar photo
Gérard Mayen (né en1956) est journaliste, critique de danse, auteur. Il est titulaire d'un master 2 du département d'études en danse de l'université Paris 8 Saint-Denis-Vincennes. Il est praticien diplômé de la méthode Feldenkrais. Outre des chroniques de presse très régulières, la participation à divers ouvrages collectifs, la conduite de mission d'études, la préparation et la tenue de conférences et séminaires, Gérard Mayen a publié : De marche en danse dans la pièce Déroutes de Mathilde Monnier (L'Harmattan, 2004), Danseurs contemporains du Burkina Faso (L'Harmattan, 2005), Un pas de deux France-Amérique – 30 années d'invention du danseur contemporain au CNDC d'Angers(L'Entretemps, 2014) G. Mayen a longtemps contribué à Midi Libre et publie maintenant de nombreux articles pour"Le Poing", Lokko.fr ... et Altermidi.