Aperçus d’un week-end au Théâtre de Grammont. La deuxième édition de la Biennale des arts de la scène en Méditerranée est en train de s’y terminer. Elle a été violemment rattrapée par la brûlure de l’actualité en Israël et dans les territoires. Que peut l’art en terrifiantes circonstances ?


 

C’est bien avant le 7 octobre 2023 qu’avait été élaborée la programmation de la deuxième édition de la Biennale des arts de la scène en Méditerranée — et même initiée sa communication. Impulsée par le Centre dramatique national des Treize Vents à Montpellier, cette manifestation fédère la participation d’une vingtaine d’entités artistiques. Lors de sa conférence de presse de lancement on se souvient qu’une journaliste avait détonné, en déplorant le fait de ne pas trouver trace, dans la programmation, des humeurs rayonnantes, joyeuses que personnellement elle tient aussi à rattacher à l’idée de Méditerranée…

Quelques semaines plus tard, c’est peu de dire qu’une actualisée embrasée aura rattrapé, et finalement dépassé, au-delà de toute crainte, la tonalité déjà grave des propos artistiques qui s’y annonçaient. On mesure à quel point, ces dernières années, il aura été illusoire, même scandaleux, de se laisser bercer par l’idée que la longue tragédie du peuple palestinien était en train de s’estomper, comme par lassitude de la voir encalminer depuis trop de décennies les agendas médiatiques et diplomatiques.

Dans le quotidien L’Humanité daté du 13 novembre figurait un interview de Bashar Murkus. Ce metteur en scène palestinien vit et travaille à Haïfa, où demeurent assez nombreux les Arabes israéliens. Bashar Murkus comptait parmi les invités de la Biennale montpelliéraine. Dans ses réponses, il indiquait comment les événements en cours constituent « un moment très douloureux pour l’humanité, pas seulement pour les Palestiniens. Lorsque j’entends les informations — c’est incroyable d’appeler cela des “informations” — cela ôte tout son sens à ce que je fais et à l’art que je pratique ».

Devant sa pièce Milk, les spectateurs de la Biennale auront vécu une expérience troublante de la portée de l’art. Milk a été créée en 2022 au Festival d’Avignon. Cela précède donc de plus d’un an, largement, les événements survenus à Gaza à partir du 7 octobre 2023. Certes, il est à rappeler que toute guerre n’est que poursuite de la politique par d’autres moyens. Certes, il est à rappeler que jamais, depuis au moins dix-sept années de blocus qu’elle subit de la part de l’armée israélienne, la bande de Gaza n’a été un havre de paix.

Outre ce continuum, c’est tout de même avec l’intensité de conscience d’une barbarie déchaînée au moment où nous la regardons, qu’on aura perçu cette pièce, d’une acuité devenue incendiaire. Olivier Neveux, théoricien et militant de la chose théâtrale, occupait son séminaire du samedi après-midi aux Treize Vents, à exposer ce que sont ses outils quand il aborde une œuvre en position de spectateur. Sans évoquer Milk précisément, il en passait par les philosophes Daniel Bensaïd et Theodor W. Adorno pour questionner « la place qu’occupe une pièce dans les rapports de force de l’époque » ; mais également pour considérer que « l’œuvre est elle-même le lieu d’un affrontement, un champ de tensions contradictoires qui s’affrontent » dans sa forme même.

Difficile de mieux actualiser la perception qu’on put ainsi se faire de la pièce Milk. Au moment où il la préparait, l’homme de théâtre palestinien indique qu’il « se demandait ce que pourrait être une tragédie aujourd’hui », cherchant à « comprendre ce qu’était la perte d’un être cher. Par exemple la perte d’un enfant pour une mère ». Son projet n’avait pas d’ancrage strictement circonstancié, en abordant de façon générique, symbolique, voire mythique, la façon dont « ces événements détruisent notre perception du temps, de la vie. Ils la divisent en deux. Ce sont des forces particulières qui scindent le temps en un avant et un après à jamais irréconciliables. Ce que j’observe, c’est cet espace entre cet avant et cet après. Une brèche qui transforme le temps en quelque chose sans durée ni fin » (on vient là de citer des extraits de l’entretien diffusé par le Festival d’Avignon au moment de la création de Milk en 2022.

 

Un grand tumulte chaotique

 

Ralenti, d’un pas de haute cérémonie, le temps tend à se figer en tableaux fixes, longuement exposés, dans cette pièce. Cinq interprètes féminines y communient. Le plateau lui-même devient un champ de ruines, quand elles entreprennent d’en défoncer les éléments. Organique, le geste théâtral en vient à se fondre dans la matière, sublimée par un écoulement incessant, abondant, de lait — ce liquide dont on aurait attendu la vie. On a pu déplorer l’emphase de ces déploiement symboliques. On a pu questionner le fait que ces femmes endeuillées convergent toutes vers la figure d’un seul personnage masculin, lui apparemment suffisant pour s’afficher en gloire d’une transcendance sacrificielle. Christique. Cela tandis que ses partenaires sont rabattues vers les postures d’orantes, de vestales, de pleureuses, de saintes mères ; hautes figures méditerranéennes, auxquelles Milk rend grand hommage, mais finalement fort traditionnelles, sans rien d’une quelconque visée féministe.

Il n’empêche. C’est un grand tumulte chaotique, imprécateur, qu’orchestre le théâtre de Bashar Murkus, face à la tragédie. Et il fait cela en renonçant au texte, à la parole, comme si un silence supérieur devait se prononcer, lorsque les mots ne suffisent plus à se hisser à la hauteur des énonciations nécessaires. Il est trop rare que l’art théâtral admette que la conjugaison des corps dans les failles de l’espace et du temps peut parler plus fort que bien des textes puissants. Là réside le courage — chorégraphique — de Milk.

Comme par opposition stimulante, l’invitation de la cinéaste Simone Bitton, pour la séquence « Qui vive ! » du samedi après-midi, redonnait grande part à la force des conversations — fût-elle par instant inutilement agressive, au souffle de la période sans doute. De cette réalisatrice, on montrait le film Conversation Nord-Sud : Daney / Sanbar. En 1993, quand la première guerre du Golfe inscrit une grande césure entre nord et sud, ce document capte une conversation attentive entre le fameux critique cinématographique Serge Daney, et l’immense intellectuel palestinien Elias Sanbar.

Principalement, ils échangent à propos de photographies qu’ils ont amenées. Quant à la fonction qu’ils accordent chacun à l’image, la différence de registre est abyssale entre le critique occidental et l’écrivain soucieux d’archiver la tragédie de son peuple. Mais comme insiste Simone Bitton, il y a bien là une conversation « entre gens qui s’ajoutent l’un à l’autre, qui se complètent, qui ouvrent des perspectives ».

Loin des joutes pathétiques des talk-shows télévisuels, c’est de cet échange possible que Simone Bitton rappelle inlassablement qu’elle est intégralement pétrie, puisque juive arabe, elle s’est intégralement construite dans une judéité culturelle intimement mêlée « aux pays, aux cultures, aux langues, aux frères musulmans », avec lesquels l’histoire a fini par produire l’arrachement. Simone Bitton émeut quand elle dit la Palestine dont elle rêvait, où un grand leader palestinien aurait pu, selon elle, s’imposer suffisamment pour que juifs et musulmans vivent en stricte rapport d’égalité, loin de tout fantasme colonial de se poser en agents de l’occident dominateur.

Loin de cette visée, elle avoue avoir perdu aujourd’hui tout espoir. Elle se retourne alors vers des artistes palestiniennes, de l’équipe de la pièce Milk, présentes dans l’auditoire, en leur confiant la mission d’entretenir l’espoir, elles en tant que jeunes, tandis que les juifs arabes sont en train de disparaître, aujourd’hui par l’âge, autant qu’antérieurement par la politique. Alors l’échange se fait vif, passionné, tant l’une des comédiennes palestiniennes clame qu’on ne saurait en référer au registre de « l’espoir » quand en fait tout ressort au registre « de la responsabilité politique ».

Gérard MAYEN

Avatar photo
Gérard Mayen (né en1956) est journaliste, critique de danse, auteur. Il est titulaire d'un master 2 du département d'études en danse de l'université Paris 8 Saint-Denis-Vincennes. Il est praticien diplômé de la méthode Feldenkrais. Outre des chroniques de presse très régulières, la participation à divers ouvrages collectifs, la conduite de mission d'études, la préparation et la tenue de conférences et séminaires, Gérard Mayen a publié : De marche en danse dans la pièce Déroutes de Mathilde Monnier (L'Harmattan, 2004), Danseurs contemporains du Burkina Faso (L'Harmattan, 2005), Un pas de deux France-Amérique – 30 années d'invention du danseur contemporain au CNDC d'Angers(L'Entretemps, 2014) G. Mayen a longtemps contribué à Midi Libre et publie maintenant de nombreux articles pour"Le Poing", Lokko.fr ... et Altermidi.