Le Théâtre Jean-Vilar accueille Stop Calling Beirut, une création du collectif libanais Zoukak programmée par le CDN de Montpellier. Inscrit dans le cadre de la Saison méditerranéenne 2026, ce spectacle explore les blessures intimes et collectives de Beyrouth, entre mémoire de la guerre, deuil et amour indéfectible pour une ville à la dérive.
Que reste-t-il d’une ville lorsque ses quartiers disparaissent, que les espoirs d’une génération s’effondrent et que les êtres chers ne sont plus là ? Avec Stop Calling Beirut, le Collectif Zoukak entreprend une traversée sensible de la mémoire beyrouthine. Au cœur de cette création, un absent : Ziad, ami, frère et compagnon de route des artistes, mort noyé en 2012. À partir de cette disparition, le spectacle remonte le fil du temps, ravive les souvenirs et fait surgir, dans le même mouvement, l’histoire d’une génération marquée par les guerres et les désillusions.
Sur scène, les souvenirs personnels se mêlent à la mémoire collective. Les années 1970 et 1980 resurgissent, avec leurs violences, leurs faux espoirs, leurs rires aussi, tandis que se dessine le portrait d’une ville dont les paysages et les quartiers ont profondément changé. Beyrouth devient à la fois destinataire et protagoniste : on lui parle, on l’interpelle, on la célèbre autant qu’on l’interroge. Comme une déclaration d’amour adressée à une ville qui échappe, le spectacle entretient le lien avec un passé douloureux sans renoncer à imaginer un avenir.
Faire théâtre avec les ruines et les absences
La création se déploie dans une scénographie où l’eau semble brouiller les contours du réel. Le travail vidéo, les animations et la composition sonore composent un univers mouvant, traversé par les traces du passé. Loin du seul registre de la lamentation, Stop Calling Beirut propose une véritable dissection de la mémoire : comment se souvenir, comment vivre avec les absents, comment continuer à aimer un lieu dont l’histoire reste marquée par les déchirures ?
Cette démarche fait écho à l’entretien publié par altermidi en octobre 2021, sous le titre « Zoukak théâtre de Beyrouth. La représentation dans un champ de ruine ». Le metteur en scène Omar Abi Azar y évoquait la difficulté de faire théâtre dans un pays traversé par les crises, les destructions et l’effondrement social. Comment représenter une réalité devenue presque indicible ? Comment inventer de nouvelles formes artistiques quand les repères habituels vacillent ?
Ces questions traversent le travail de Zoukak. Fondé en 2006, le collectif conçoit le théâtre comme un espace de réflexion, d’expérimentation et d’engagement social. Ses créations se construisent à partir de recherches, d’improvisations et de processus collectifs qui remettent en question les hiérarchies traditionnelles de la création. Elles interrogent les rapports de pouvoir, les mécanismes de marginalisation et les façons dont une société se raconte à elle-même.
Dans Stop Calling Beirut, cette recherche prend la forme d’un dialogue avec une ville blessée. La scène ne prétend ni effacer les ruines ni réparer les pertes. Elle rend à nouveau perceptibles des présences menacées par l’oubli. Le théâtre devient ainsi un lieu où les récits intimes peuvent rejoindre l’histoire commune, où la mémoire se transmet sans se figer.
Des dramaturgies qui résistent à l’effacement
La venue de Zoukak au Théâtre Jean-Vilar s’inscrit également dans le prolongement de La Biennale des arts de la scène en Méditerranée initiée par le Théâtre des 13 vent en partenariat avec de nombreux acteurs culturels du territoire. Cet événement permet aux artistes de se diffuser et rappelle combien les espaces de création, de formation et de transmission sont fragilisés par les guerres, alors même que les artistes poursuivent leur travail pour faire entendre des voix et des histoires trop souvent reléguées au silence. Le théâtre ne peut pas se substituer à l’action politique ni réparer les destructions. Mais il peut maintenir ouverts des espaces de parole, de rencontre et de pensée commune. Il peut aussi rendre visibles les traces d’une histoire que les bouleversements successifs menacent d’effacer.
C’est dans cette perspective que Stop Calling Beirut trouve toute sa résonance au sein de la Saison méditerranéenne 2026. Au-delà du récit libanais, la pièce pose une question qui traverse de nombreux territoires de la Méditerranée : comment habiter un présent hanté par les violences passées et présentes sans abandonner la possibilité d’un avenir partagé ?
Un amour de Beyrouth toujours en suspens
Ni nostalgie complaisante ni célébration abstraite de la résilience, Stop Calling Beirut avance au plus près des contradictions d’une génération. La douleur y côtoie l’humour, le deuil se mêle à la tendresse, et la lucidité n’éteint pas le désir de croire encore. L’amour pour Beyrouth demeure, même lorsque la ville semble se dérober à celles et ceux qui la portent en eux. Conçue par le Collectif Zoukak et mise en scène par Lamia Abi Azar et Omar Abi Azar, la pièce réunit sur scène Lamia Abi Azar, Junaid Sarieddeen et Maya Zbib.
En accueillant ce spectacle, le Théâtre Jean-Vilar donne à entendre une parole artistique qui ne sépare pas l’intime du politique, ni la mémoire du présent. Une invitation à regarder Beyrouth autrement : non seulement comme une ville meurtrie, mais comme un lieu d’attachement, de création et de possibles, auquel on continue de s’adresser malgré tout.
Stop Calling Beirut — Collectif Zoukak
Mardi 13 et mercredi 14 octobre 2026 – 20 h au Théâtre Jean-Vilar à Montpellier.
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