De Paris aux grandes villes de province, la mobilisation a montré que la colère ne retombe pas. Alors que le gouvernement annonce une conférence sociale, les syndicats réclament des engagements concrets. Reste une question centrale : où trouver les moyens de répondre aux besoins sociaux, sinon en rééquilibrant la contribution des entreprises, du capital et des grandes fortunes ?


 

Hier, les rues ont de nouveau donné la mesure de la colère sociale. Au total, 193 cortèges ont été recensés par le ministère de l’Intérieur, qui dénombre 575 000 manifestants. La CGT avance, elle, le chiffre de 1,6 million. Au-delà de cet écart, la mobilisation a montré que la contestation reste profondément ancrée dans le pays.

Cette journée du jeudi 5 novembre n’a pas été un simple rendez-vous syndical supplémentaire. Elle a confirmé l’enracinement d’un mouvement social qui, depuis plusieurs semaines, rassemble des catégories de population diverses autour d’un constat commun : travailler ne suffit plus toujours à vivre dignement.

À Paris, le cortège a rassemblé salariés du privé et du public, retraités, jeunes et représentants syndicaux. La mobilisation, portée par une large intersyndicale, a également réuni des organisations de jeunesse et des Gilets jaunes. Dans les grandes villes du Sud, la mobilisation a également été massive. À Marseille, la CGT a revendiqué 150 000 manifestants. Le cortège, particulièrement dense, a notamment rassemblé des salariés et des lycéens mobilisés contre la dégradation de leurs conditions de travail et d’études. Pour les syndicats, cette participation traduit une réalité quotidienne : de plus en plus de personnes peinent à vivre de leur salaire.

À Toulouse, la manifestation a été marquée par des tensions autour du parcours imposé par la préfecture. La CGT a annoncé 80 000 participants, contre 21 800 selon les autorités. Des affrontements ont éclaté après le blocage du cortège, avec des interventions policières et l’utilisation de gaz lacrymogènes et de canons à eau. À Montpellier, malgré la pluie, salariés, personnels hospitaliers, étudiants et retraités ont défilé. La préfecture a comptabilisé 3 200 manifestants, tandis que la CGT en annonçait 15 000. Le cortège a notamment fait entendre les revendications des personnels hospitaliers et des jeunes mobilisés pour obtenir davantage de moyens dans l’éducation.

Une colère sociale qui dépasse la seule question des salaires

Les revendications sont connues : augmentation du Smic et de l’ensemble des salaires, revalorisation des pensions, défense des services publics, amélioration des conditions de travail et d’études, davantage de justice fiscale. Derrière ces demandes se trouve une réalité sociétale plus profonde. Les rémunérations peinent à suivre le coût de la vie, les services publics manquent de moyens et les jeunes voient leurs perspectives se réduire. Les lycéens et les étudiants ont d’ailleurs pris une place importante dans cette mobilisation. Les organisations étudiantes dénoncent le manque de moyens dans les établissements, les difficultés d’accès aux formations et la précarité. Leurs revendications rejoignent celles des salariés : la question du pouvoir d’achat ne peut être séparée de celle des conditions de vie et de l’égalité des chances.

Cette convergence donne au mouvement une dimension politique. Il ne s’agit plus seulement de réclamer une hausse ponctuelle des rémunérations, mais de contester des choix économiques qui pèsent durablement sur les catégories populaires et les classes moyennes.

Le gouvernement doit sortir des annonces sans lendemain

Face à cette démonstration de force, Sébastien Lecornu a annoncé une conférence sociale avec les syndicats et le patronat pour discuter des salaires et du pouvoir d’achat. Le gouvernement a également laissé entrevoir un possible coup de pouce au Smic. Mais une revalorisation ponctuelle ne suffira pas. Le Smic bénéficie déjà d’un mécanisme automatique d’indexation, sans coup de pouce gouvernemental supplémentaire depuis 2012. Les syndicats demandent désormais une augmentation plus significative et une véritable négociation sur l’ensemble des rémunérations. Le problème concerne aussi les grilles salariales, les pensions et les traitements des fonctionnaires.

Pour sortir de la logique des mesures isolées et engager une politique salariale durable, il revient au gouvernement de trouver des moyens. À l’heure où les caisses de l’État sont vides, Comment financer l’augmentation des salaires, renforcer les services publics et répondre aux besoins sociaux sans remettre en cause les choix fiscaux et budgétaires qui ont favorisé les entreprises et les détenteurs de capitaux ?

La redistribution des richesses est devenue une nécessité sociale et économique qui appelle un choix politique incontournable. L’argent existe dans l’économie française. La question est celle de sa répartition et de la contribution de chacun à l’effort collectif. Depuis plusieurs années, les entreprises bénéficient de nombreux dispositifs d’allègements fiscaux et sociaux. Leur efficacité en matière d’emploi et de salaires mérite d’être évaluée. Il devient nécessaire de conditionner davantage les aides publiques à des engagements concrets en matière d’emploi, de rémunération, de formation et d’investissement.

Une politique de redistribution suppose également de renforcer la progressivité de l’impôt, de lutter contre l’optimisation fiscale et de faire davantage contribuer les patrimoines et les revenus les plus élevés. La taxation des grandes fortunes, des revenus du capital et des transmissions patrimoniales importantes doit ainsi retrouver toute sa place dans le débat. Il ne s’agit pas de pénaliser indistinctement les entreprises ou l’activité productive, mais de faire contribuer davantage ceux qui disposent des ressources les plus importantes.

L’enjeu implique de rééquilibrer la fiscalité, aujourd’hui largement supportée par les revenus du travail et la consommation, afin de financer les besoins collectifs. Sans engagement clair en faveur d’une véritable politique de partage des richesses, les annonces gouvernementales ne seront que des réponses provisoires destinées à gagner du temps face à une crise sociale structurelle.

Le gouvernement doit désormais faire un choix politique : engager une redistribution plus juste des richesses, faire contribuer davantage les grandes fortunes et les revenus du capital, et répondre durablement aux revendications sociales. S’il refuse cette orientation et persiste à défendre les mêmes choix économiques, il devra en tirer les conséquences politiques et démissionner. On ne peut durablement gouverner contre les exigences sociales exprimées dans la rue.

Le RN face à la colère sociale : une récupération en trompe-l’œil

En mettant  en avant le pouvoir d’achat, notamment avec sa proposition de réduire la TVA sur les produits énergétiques et les carburants, Le RN cherche à capter le mécontentement des catégories populaires et des salariés. Mais ces mesures ponctuelles ne répondent ni à la stagnation des salaires, ni à la dégradation des services publics, ni aux inégalités de richesses.

Son programme économique prétend répondre à la colère sociale sans remettre en cause les mécanismes qui contribuent aux inégalités. Le RN propose notamment de permettre aux entreprises d’augmenter les salaires jusqu’à 10 %, dans certaines limites, en exonérant ces augmentations de cotisations patronales. Une mesure qui repose sur la décision des employeurs et non sur une obligation générale de revalorisation des salaires.

Cette orientation pose plusieurs questions, auxquelles le parti d’extrême droite n’apporte pas de réponse. Comment garantir que les salariés bénéficieront effectivement de ces augmentations ? Comment compenser les pertes de recettes pour la protection sociale ? Et pourquoi privilégier de nouvelles exonérations patronales plutôt que renforcer les négociations salariales et les mécanismes collectifs de redistribution ?

Le RN défend également la baisse des impôts de production et des prélèvements sur les entreprises. Ces orientations rejoignent certaines revendications traditionnelles des organisations patronales, avec lesquelles ce parti entretien de bonnes relations1 sans qu’il existe à notre connaissance d’accord général avec le Medef.

Cette contradiction mérite d’être soulignée et expliquée ; le RN cherche à capter une colère qui vise les inégalités et la faiblesse des rémunérations, tout en défendant un modèle économique qui accorde une place importante aux allègements accordés aux entreprises. C’est sur ces choix économiques concrets, davantage que sur les déclarations de circonstance, que doit être jugée la cohérence du discours du RN.

Dans l’attente d’une réponse politique, pas sécuritaire.

Le gouvernement a mobilisé 70 000 policiers et gendarmes pour encadrer cette journée. Le ministère a fait état de tensions dans plusieurs villes et de 448 interpellations. Si les incidents doivent être pris en compte, ils ne sauraient masquer la réalité d’une mobilisation largement portée par des revendications sociales. Comme l’a rappelé Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, « ce n’est pas avec des mesures sécuritaires qu’on va mettre fin aux manifestations, c’est en répondant aux revendications ».

C’est précisément le défi auquel le gouvernement est confronté. La conférence sociale annoncée ne pourra pas se limiter à une nouvelle séquence de concertation. Elle devra déboucher sur des engagements précis, financés et durables. Le 5 novembre a montré que la colère ne se résume pas à une difficulté passagère à boucler les fins de mois. Elle exprime une contestation plus profonde de la répartition des richesses et des priorités économiques.

Augmenter les salaires, défendre les services publics, réduire les inégalités et faire contribuer davantage les grandes fortunes : ces choix supposent une véritable orientation politique et fiscale. Le gouvernement est désormais au pied du mur. Il peut tenter d’adopter des mesures ponctuelles pour tenter d’éteindre la contestation aux risques de la raviver, démissionner, ou répondre à ses causes en engageant une politique de redistribution à la hauteur des besoins sociaux.

Notes:

  1. Lire à ce sujet le livre de Laurent Mauduit Collaborations. Enquête sur l’extrême droite et les milieux d’affaires, paru en 2025 aux Éditions de la Découverte.