Belle réussite duettiste entre deux maîtres : Israel Galvan, phare du flamenco contemporain, et Mohamed El Khatib, expert en théâtre documentaire, fouillent leurs filiations paternelles pour éprouver un déplacement de leur être au monde.
Israel Galvan. Mohamed El Khatib. Ils affichent les signes vestimentaires du football. Ils caracolent en bord de scène, tels des sportifs faisant leur entrée sur la pelouse. Petits gestes racoleurs adressés au public, que cela suffit à dérider. Il lui en faut peu. Voilà qui pourrait démarrer mal. D’ailleurs je sens mon voisin de siège frémir intérieurement. Ce voisin est une figure de l’art contemporain à Montpellier ; et chroniqueur critique en arts vivants, à ses heures. Il ne faut surtout pas lui infliger un avilissement des choses de l’art, de leur transcendance, à coups de démagogies complices.
Je suis moins intransigeant. Mais inquiet quand même. Je fus touché tôt, et à jamais, par l’extrême délicatesse de la pièce fondatrice, Finir en beauté, de Mohamed El Khatib. Puis eus beaucoup de mal à le suivre ensuite. C’était il y a une douzaine d’années. Un hommage étincelant à sa mère, récemment décédée ; une réflexion à cœur ouvert sur la disparition, la filiation et l’héritage, par-delà la diversité des imprégnations culturelles. Après quoi, El Khatib se tourna vers le théâtre documentaire. Cela avec une radicalité telle que je ne parvenais plus à discerner le geste artistique dans l’opération de transport sur scène de blocs de réel à l’état brut.
Je remettais une pièce dans la machine l’an dernier au Théâtre de Nîmes. La vie secrète des vieux entendait sonder l’intimité amoureuse et sexuelle des personnes âgées. Un sujet en or. Une question pour mon âge. Mais au final, la platitude d’un enfilage de bons mots et clins d’œil juste grivois ; façon récré’ à l’EHPAD. Et un public charmé. Concernant Galvan, c’est plus simple : je fais partie du fan club inconditionnel. Curiosité toujours relancée.
Israel Galvan, phare du flamenco contemporain, et Mohamed El Khatib, dramaturge et comédien, se sont donc rencontrés pour monter la pièce Israel & Mohamed. Laquelle passait ce week-end par le Domaine d’O à Montpellier, en tournée après sa création à l’été 2025 au Festival d’Avignon. Ce titre… Encore un truc qui pourrait nous crisper. Et qu’il faut expliciter. Sur fond de génocide à Gaza, voilà qui a tout pour claquer. Israel. Mohamed. Or Israel est ici un prénom, simplement, assez courant dans les communautés de confessions chrétiennes évangélistes, qui valorisent l’Ancien Testament, quand les catholiques ont tendance à le minorer (cela se constate parmi les gitans notamment). Or le foyer andalou des Galvan est d’obédience des Témoins de Jehovah.
Alors : supercherie ? Manipulation ? Tromperie sur les attentes ? Pas tant que ça, au second degré. Laissons de côté la pénible taxinomie communautariste. Et considérons qu’Israel et Mohamed tisse avec beaucoup de finesse, et de percutante ironie, les questions des héritages culturels, sur un mode de fluidités identitaires composites. Non sans frôler, très élégamment, les questions de fluidité de genre ; aussi.
Pour l’anecdote : Mohamed El Khatib et Israel Galvan partagent un fort tropisme pour le football. Le premier y a connu son vrai bout de parcours pro. Le second a passé toutes ses jeunes années à désespérer son père, tant l’attirance pour le ballon rond supplantait en lui celle pour la danse flamenca, objet du culte familial ; cela alors même qu’il y excellait en danse, dès qu’il fut en mesure de se tenir debout. Bref, c’était une pièce sur ce thème qu’envisageaient les deux artistes, quand un problème de méchantes blessures fit bifurquer leur rencontre. Plus de ligaments. Mais de tout autres liens. Pour notre plus grand bonheur.
Ça n’est pas qu’on déteste le foot a priori. Quoique. Mais c’est que la dramaturgie de la pièce s’en trouve toute déportée vers un jeu de paradoxes, retournements et substitutions. Les deux hommes plongent en auto-fiction — c’est-à-dire en mouvement de mutation créatrice entre pure mémoire de soi et entrée en récit de soi (échappées imaginaires, fictionnelles, d’une transformation créatrice). Séparation de soi à soi, comme aux autres et au monde. À fond les rebondissements, de l’émotion.

Ici conduite à deux, l’opération s’emballe dans une triangulation (quadrangulaire en fait), où les deux hommes entrent en dialogue, et s’accouchent l’un l’autre, en agitant les figures de leurs pères, dans toute la complexité de ce qui par eux leur a été légué. Les moyens vidéographiques sont amplement déployés sur scène, à cet effet. Il n’est pas si commun que le versant masculin s’offre à nu pour explorer, en sincérité, la part intime revenant à la filiation paternelle.
Ce jeu ne s’engage pas à armes égales. Certes nous avons deux pères qui, tous deux, auraient de quoi se réjouir de la magnifique réussite sociale, via la consécration artistique de leurs deux rejetons. Or ils sont navrés. Monsieur El Khatib senior, ouvrier métallurgiste, analphabète, de ferme culture traditionnelle, a tout sacrifié pour la réussite de ses enfants. Son fils sortant de Sciences Po, il ne comprend toujours pas qu’il ait fait artiste ; une activité professionnelle voisine du néant, à ses yeux. Et en plus, mettre Israel dans un titre. El Khatib junior n’a pas tellement plus à en dire, sinon une magnifique lettre qu’il lui adresse, oralement, au final, pour tout questionner de son enfance heureuse, quand son père ne cessait pourtant de lui infliger des châtiments corporels. Les petits-enfants El Khatib bénéficient, eux, de l’éducation Montessori.
Le dramaturge et comédien apporte à la situation une grande vivacité ironique, tournoyante, une sensibilité exacerbée de la complexité culturelle dans la France immigrée, et par là beaucoup de faire-valoir à son partenaire chorégraphe. Lequel a plus d’atouts en mains : Monsieur Galvan senior était lui-même un artiste du flamenco, très solidement cultivé dans la spécialité. On est en Andalousie. Les documents liés à la pièce n’omettent pas de mentionner la complexité cuturelle qui en découle, à travers l’immense héritage arabe dans cette part d’Europe.
De quoi rejoindre les Khatib sur ces questions. Autrement. Pertinemment. Mais un drame se joue, tout ailleurs, dans le regard désolé du père. C’est que son fils, reconnu maître international absolu de l’art flamenco depuis deux décennies, s’y est forgé un style contemporain qui défie tout l’héritage académique du genre. Hérésie et blasphème. Impossible de le reconnaître. Dans le regard, à l’image, le désarroi est poignant. Complexité des filiations — des trahisons ? — et ce débat est esthétique, dépassant mille fois le seul cas Galvan.
Sur scène, Israel dispose alors des atouts de tout son corps. Plus dansant que jamais, avec une insolence crâne, il ne cèdera rien à l’image de son père, dans ses furies saccadées de folie. Énigmatique d’être enveloppé de la djellaba que lui a gentiment prêtée le père El Khatib, pour faire spectacle. Folie de follitude1 ? Car enfin, on avait souvent trouvé à la signature corporelle de Galvan un flottement dans le genre. Avec les catégories culturelles de son temps, homophobes disons-le, c’est bien ce qu’il appelle « effémination » qui fait souci au vénérable ancêtre, intraitable gardien des canons du flamenco ; virilistes notamment.
Aurais-je un fils gay ? Cette question traîne parmi celles qui tourmentent, au premier chef, les filiations père-fils. On n’a strictement rien à savoir, ni à supputer, des orientations d’Israel Galvan. Pas plus qu’une précédente, cette pièce n’en traite à proprement parler. Il reste juste à constater à quel point, décidement, le trouble dans le genre anime l’époque, et très singulièrement la scène de la performance. Et que souvent cela recoupe les problématiques des héritages culturels, décoloniales, etc. Pensons à une Rebecca Chaillon sur le versant féminin et féministe.
Il faut ici saluer que Mohamed El Khatib, par les voies de l’autofiction plutôt que du théâtre documentaire, restaure magnifiquement la figure paternelle — tellement taiseuse — au niveau de celle maternelle, qui fonda son art. Lequel, de toute vivacité, embrasse le grand art chorégraphique de son partenaire, pour y faire jouer des ressorts encore et toujours renouvelés. Définitivement divers, au trouble de l’art et de ses genres, salut les gars.
Gérard Mayen
Israel et Mohamed.Crédit photo Alex Majoli







