À l’occasion des 30 ans du festival Écran Libre1, récit d’une lutte de 39 jours qui ont marqué l’histoire du cinéma aigues-mortais.
À l’heure où les ciné-clubs et les cinémas associatifs voient leur place fragilisée face aux logiques commerciales, l’histoire d’Aigues-Mortes résonne avec une étonnante actualité. En 2013, des habitants se sont mobilisés pour défendre leur salle, leur association et une certaine idée du cinéma. Un cinéma n’est pas seulement une salle, un écran et des fauteuils. Il peut être un lieu de rencontre, de découverte, d’éducation et de vie collective. À Aigues-Mortes, cette conviction a pris une forme spectaculaire en 2013, lorsque les bénévoles de l’association Grand Écran pour Tous et de nombreux habitants se sont dressés contre la perspective de voir leur cinéma confié à une société commerciale. Alors que le festival Écran Libre s’apprête à célébrer ses 30 ans, Marie Hélèbe Coll, une des protagonistes de cette lutte revient sur cette histoire et sur celles et ceux qui, en 2013, ont choisi de se battre pour que leur cinéma demeure un espace partagé. Le cinéma associatif est-il en danger en France ? Quelle place est laissée aux cinéclubs associatifs face aux sociétés commerciales ? L’histoire du cinéma à Aigues-Mortes illustre le lien créé entre les spectateurs et leur cinéma de village, et la place qu’ils souhaitent occuper.
Histoire d’une lutte conduite par les cinéphiles
Un cinéma privé existait avant guerre, plusieurs après, pour 4000 habitants. En 1988 naît l’association Grand Ecran pour tous, pour gérer le cinéma Marcel Pagnol créé par la nouvelle municipalité communiste. Une projectionniste salariée et une secrétaire rémunérée par la Mairie, une quinzaine de bénévoles le font fonctionner. L’association développe des actions pour les enfants et les jeunes. La salle obtient le label Art et Essai. Les spectateurs sont là, l’aide de la Mairie est nécessaire mais stable, l’association bien gérée. Elle crée le festival international de courts-métrages Ecran Libre, dont on fêtera le 30eme anniversaire en novembre. On peut croire que la culture n’a pas vocation à être rentable, seuls comptent l’envie de découvrir, d’échanger, de créer des liens.
En octobre 2012, c’est l’effondrement : la municipalité socialiste signe sans préavis une convention avec Culturespaces, qui vient à l’encontre de la convention en cours. Cette société, filiale de Suez, a le projet bien avancé d’un documentaire historico-promotionnel qui tournerait en boucle à destination des touristes. Quid de notre cinéma ? des séances avec les scolaires ? du label Art et Essai ? Pour la mairie, c’est à l’association de trouver un arrangement avec Culturespaces.
L’association tente de négocier jusqu’en février 2013 où le président et son conseil d’administration en appellent à la population par lettre ouverte et l’invitent à une assemblée extraordinaire. Beaucoup de monde y assiste. Deux camps se dessinent : certains accepteraient une cohabitation avec Culturespaces, d’autres refusent de confier le cinéma à une société privée.
Un rendez-vous se tient le 14 mai à la mairie : les défenseurs du cinéma manifestent avec le slogan « Gardarem lou Pagnol ». Le 23 mai, après une nouvelle assemblée exceptionnelle, le Collectif Gardarem lou Pagnol est créé sur proposition de l’ancien maire. La Mairie bloque une subvention de l’association. Une nouvelle manifestation a lieu sous la banderole du collectif, suivie d’une réunion où la majorité vote pour dénoncer la convention Culturespaces. Le collectif s’active sur les marchés, à la sortie des écoles pour faire signer une pétition qui recueillera 2600 signatures.
En juillet, le conseil municipal confie à Culturespaces, par avenant, la totalité de la gestion du cinéma municipal. Grand Ecran Pour Tous doit signer une nouvelle convention acceptant cet état de fait, sa convention précédente est résiliée. Le permis de construire pour les aménagements de la salle est validé. Le 25 juillet l’assemblée générale refuse définitivement la nouvelle convention. Le président et son équipe démissionnent, un nouveau recours est envoyé au maire. Pendant la fête de la Saint-Louis fin août, association et collectif se relaient devant le cinéma. Chaque jour apporte un nouvel événement : demande de remboursement de la subvention, lettre au Préfet, lettre de menace du Maire, réunions au cinéma, élection d’un nouveau conseil d’administration, veille de Midi Libre et France 3.
Le Collectif invite la population pour la dernière séance du 5 septembre, le film « Paulette », avec Bernadette Lafont, qui vient de mourir. La salle est pleine. La discussion dure toute la nuit. L’occupation est décidée. Le lendemain, beaucoup de monde assiste à l’état des lieux avec huissier programmé par la mairie. La tension monte, les représentants du Maire, au mépris du droit privé, veulent s’approprier le projecteur numérique, acquis par l’association grâce au CNC. En fin de réunion, l’occupation est prolongée. Un roulement se met en place 24H sur 24H, des matelas sont apportés, les repas organisés dans le hall. Des commerçants et restaurateurs ravitaillent les occupants. Le nouveau bureau de l’association travaille : procédures complexes du cinéma, étude et reprise des contrats, comptes, informatique, tracts journaliers, pendant que la police municipale passe chaque matin. La projection de Turandot se déroule le 17 septembre avec une affluence jamais vue pour un opéra à Aigues-Mortes !

Le maire est battu
L’association dépose un recours gracieux. Elle saisit institutions et partenaires, et demande la médiation du Préfet. La municipalité poursuit ses attaques, porte plainte contre certains, essaie de changer les clés, de faire couper l’eau et l’électricité. Le 26 septembre la Mairie reprend le cinéma en régie directe, crée un budget annexe et confirme la convention Culturespaces.
Octobre voit l’audience en référé d’expulsion au tribunal administratif, pendant que les défenseurs du cinéma se mobilisent pour la fête votive. Au soir du 13 octobre la gendarmerie prévient qu’elle expulsera les occupants à l’aube sur demande du Maire. Dans la nuit on déménage le matériel et 25 années d’archives dans un local prêté. Des affiches « Non à Suez » tapissent la façade du cinéma. Le projecteur est verrouillé mais laissé dans la salle. A 6H, il reste une vingtaine de personnes à l’arrivée des gendarmes. Le Maire ne se montre pas. L’occupation a duré 39 jours. Le Festival Ecran Libre 2013 est compromis. L’association obtient in extremis qu’il se tienne au cinéma contre la remise des clés du projecteur. De nombreux réalisateurs viennent manifester leur soutien. La soirée du Festival du Film algérien a lieu grâce à l’Administratrice des Remparts.
Les élections municipales de mars 2014, dont cette lutte est l’enjeu, actent un changement majeur : le maire sortant est battu. Après une longue procédure, onéreuse pour le budget municipal, la mairie rompt la convention avec Culturespaces. Le cinéma reste en gestion municipale en donnant une place à l’association. Dès mai 2014 est créé le cinéclub avec la Fédération des Ciné-Clubs de la Méditerranée, puis un créneau est accordé pour la projection de documentaires. Le Festival continue chaque année en novembre. Les relations sont excellentes.
Aux dernières élections, le cinéma est affiché comme essentiel à la politique culturelle. La collaboration est maintenue avec la nouvelle équipe. Restent le souhait d’accueillir un public plus nombreux, de garder les liens créés, de mobiliser les bénévoles. Un projet de documentaire est en cours pour témoigner de cette histoire. Celle de spectateurs, de bénévoles, de réalisateurs et de citoyens, réunis autour d’une même idée : le cinéma peut aussi être une affaire de passion, de transmission et de liens humains.
Marie-Hélène Coll et Isabelle Secrétan







