Conçue comme un espace mental traversé de visions, la création de Romeo Castellucci, « Faust. Fait, non dit. » laisse le public sans voix. La plasticité des éléments scéniques invite à vivre une expérience portée par une dramaturgie sensorielle agissant entre le niveau moléculaire et le plan cosmique.


 

La lumière s’estompe, le public retient son souffle et le noir tombe dans le silence. À ce moment précis d’à peine une seconde, on pourrait entendre le rire de Méphistophélès, mais on n’entend rien, la seconde s’étire hors du temps, la pièce s’achève. On en bourdonne encore.

Comment reprendre Faust avec distance dans le monde aujourd’hui ? Saisir le mythe de Faust, héros de la recherche et de la vérité, suppose une gestation difficile et beaucoup de mouvement car rien ne supporte que l’on s’arrête. Faust est un spectre qui échappe à toutes les règles dramatiques. Dans les couloirs de cette première mondiale à Montpellier, Castellucci confie, insatisfait, qu’il est encore en prise à d’innombrables problèmes esthétiques, ce qui est un gage de la sincérité de son engagement.

C’est par le vide que Romeo Castellucci choisit d’ouvrir les portes de l’œuvre de Goethe. Fidèle à une approche plastique du théâtre où l’image, les bruits, la présence des corps exposés, la lumière et la musique de Scott Gibbons, prennent le pas sur le récit. Ce déplacement nous ramène aux éléments premiers de la représentation, avant même que le langage ne construise du sens. La scène existe, dans sa matérialité voire dans sa plasticité, et dans ce qu’elle donne à éprouver.

Partir ailleurs suppose néanmoins de partir de quelque part. Castellucci conserve comme référentiel la réjouissante et émancipatrice traduction de la Bible que fait Goethe : « Au commencement était l’action », relayant ainsi la force dominatrice du verbe dans sa tanière tout en nous enjoignant à quitter nos tours d’ivoire pour nous saisir du monde.

Bien que relatif à la tragédie de l’humanité, né du divorce entre la pensée et l’action, le mythe de Faust ne peut pour autant se soustraire à l’histoire ni aux forces qui travaillent une époque. Le Docteur Faustus de Thomas Mann faisait écho à l’ascension et à la catastrophe morale et historique du nazisme en Allemagne. Chez Castellucci, le déplacement s’opère sur le terrain d’une crise du sens, dans un monde où le langage, saturé de signes et de discours, nous éloigne de ce qu’il prétend exprimer. La parole perd de sa puissance, tandis que le non-verbal, les corps et les images ouvrent d’autres voies d’accès au réel. Le Faust de Romeo Castellucci nous rapproche du manque de sens dans lequel nous enferme le langage qui écrase la force du non-verbal. Un langage qui sombre, dont les codes sont en passe d’être intégralement absorbés par les machines. Une autre inquiétude émerge face à une nouvelle forme de totalitarisme.

 

Crédit photo. Alex Majoli

 

Sur le plateau, la dramaturgie visuelle prend appui sur une fabrique d’images scéniques. Un vieil homme malingre en proie au sens de sa vie comme à celui du monde se tient à la porte d’entrée d’un au-delà. Pieds nus dans cette grande pièce, face à l’immensité. Il ne s’intéresse pas à ses chaussures qui flambent. Allongé, comme lassé par les pas inutiles, il profère des noms : Karl Marx, John Locke, Emmanuel Kant, Marie Curie, Charlie Brown, Martin Heidegger, Hannah Arendt… un bout à bout de la pensée humaine qui s’évapore.

Quand elle n’ouvre pas la porte au néant, la pièce qui s’offre à nos yeux évolue selon une météorologie imprévisible, les modes colorimétriques font soudainement basculer l’atmosphère. Du blanc au noir ou son contraire, le danger est toujours le même. Le soleil qui s’éteint, une pluie de suie qui noircit nos vies. Un système qui dépérit, l’établissement d’une guerre civile mondiale. Le monde a littéralement « vendu son âme », perdant sa capacité d’empathie et d’amour. Épisodiquement, des machines exécutent des programmes fonctionnels imposant leurs rythmes à la représentation. Comme si cela n’était pas suffisant, les apparitions et les disparitions d’un chœur sombre jalonnent la pièce de manière grave, extravagante et spirituelle. On (re)découvre un extrait de la performance sacrificielle de Ryszard Cieślak dans Le Prince constant mis en scène par Jerzy Grotowski. Ce pèlerinage construit sur les ruines du langage, composé d’une suite de visions, agit par petits pas. Dans cette vacance créée par l’absence d’énonciation et les troubles de l’âme, peut se glisser Méphistophélès, l’entremetteur par excellence, intermédiaire ironique et grand récupérateur (comme les églises) sur le marché de la détresse humaine.

Le rideau tombe. Après le noir et le silence de cette seconde de suspension collective vient le temps des applaudissements, pas habituels, pas mécaniques, timides, qui marquent le retour à la réalité du langage, de la norme, le temps que nos esprits enfumés retrouvent un contexte, des objets, pour transmettre des informations « objectives ». On sort du dernier spectacle de Castellucci, Faust. Fait, non dit.

Jean-Marie Dinh

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Après des études de lettres modernes, l’auteur a commencé ses activités professionnelles dans un institut de sondage parisien et s’est tourné rapidement vers la presse écrite : journaliste au Nouveau Méridional il a collaboré avec plusieurs journaux dont le quotidien La Marseillaise. Il a dirigé l’édition de différentes revues et a collaboré à l’écriture de réalisations audiovisuelles. Ancien Directeur de La Maison de l’Asie à Montpellier et très attentif à l’écoute du monde, il a participé à de nombreux programmes interculturels et pédagogiques notamment à Pékin. Il est l’auteur d’un dossier sur la cité impériale de Hué pour l’UNESCO ainsi que d’une étude sur l’enseignement supérieur au Vietnam. Il travaille actuellement au lancement du média citoyen interrégional altermidi.