Avec la disparition d’Edgar Morin à l’âge de 104 ans, la France perd bien davantage qu’un philosophe ou un sociologue. Elle perd une conscience. Une voix rare, capable de conjuguer l’exigence intellectuelle la plus élevée avec une attention constante aux êtres humains, à leurs fragilités comme à leurs espérances.
Mondialement connu pour avoir développé la théorie de la pensée complexe, Edgar Morin aura consacré sa vie à combattre les simplifications. Il refusait les certitudes closes, les frontières rigides entre les disciplines, les systèmes idéologiques qui prétendent tout expliquer. Son œuvre immense est celle d’un homme qui n’a jamais cessé de relier : les savoirs entre eux, la science et la culture, l’individu et la société, le présent et l’histoire.
Mais l’héritage de Morin ne se résume pas à un concept. Sa grandeur réside aussi dans une manière d’être au monde. Jusqu’à ses derniers jours, il est demeuré curieux, attentif, disponible aux autres et aux bouleversements de son époque. Alors que tant d’intellectuels finissent prisonniers de leurs propres certitudes, lui conservait cette ouverture qui est peut-être la forme la plus exigeante de l’intelligence.
Homme de gauche, il l’était profondément. Mais sa trajectoire témoigne d’une fidélité plus grande encore : celle à la vérité. Résistant pendant la Seconde Guerre mondiale sous le nom de Morin, militant communiste dans sa jeunesse, il eut le courage de regarder en face les aveuglements de son propre camp. Son ouvrage Autocritique, publié en 1959 après son exclusion du Parti communiste français, demeure l’un des témoignages les plus lucides sur les illusions du stalinisme et les dérives des engagements transformés en dogmes.
Cette capacité à reconnaître ses erreurs fut l’une de ses plus belles leçons. Edgar Morin avait compris que les conflits les plus destructeurs naissent souvent de la volonté de détenir seul la vérité, de la confusion entre les idées et le pouvoir qu’elles procurent. Toute sa vie, il s’est efforcé de dépasser ces affrontements mortifères où les ambitions individuelles prennent le pas sur la recherche du bien commun.
C’est pourquoi il occupait une place singulière dans le paysage intellectuel. Il ne cherchait ni à régner sur une école de pensée ni à imposer une orthodoxie. Son influence tenait moins à une position d’autorité qu’à une invitation permanente au dialogue, à la nuance, à la compréhension de la complexité humaine.
Il y avait chez lui quelque chose de rare : une sagesse qui ne tournait jamais à la résignation. Malgré les guerres, les crises, les désillusions du siècle qu’il avait traversé, il continuait de croire en la possibilité du progrès humain. Son regard demeurait critique, mais jamais cynique. Son espérance était lucide.
Ceux qui l’ont côtoyé évoquent souvent son sourire. Un sourire qui n’avait rien d’anecdotique. Il exprimait une confiance fondamentale dans les hommes, malgré leurs contradictions. Il disait qu’il est possible de penser profondément sans mépriser, de débattre sans haïr, de s’engager sans se laisser enfermer par les appartenances.
Edgar Morin s’est éteint. Mais demeure l’exemple d’un homme qui n’a jamais cessé d’apprendre, de douter, de dialoguer et d’espérer. Un homme qui avait fait de la complexité non pas un refuge pour spécialistes, mais un chemin vers davantage d’humanité. Un homme dont le sourire restera, pour beaucoup, l’un des visages les plus lumineux de l’intelligence française.
Relire Morin
Son héritage n’appartient pas seulement aux bibliothèques ni aux amphithéâtres. Il est aussi une invitation adressée à ceux qui prétendent transformer le monde. Dans les mois qui viennent, à mesure que les ambitions s’éveilleront et que les états-majors affûteront leurs stratégies présidentielles, particulièrement à gauche où l’on sait parfois consacrer autant d’énergie à choisir son adversaire intérieur que son adversaire politique, il ne serait pas inutile de relire Morin.
Lui qui avait appris à se méfier des certitudes, à reconnaître ses erreurs et à préférer les chemins du dialogue aux réflexes de chapelle, aurait sans doute regardé avec une certaine tendresse amusée les préparatifs qui s’annoncent. Peut-être aurait-il rappelé que la complexité du monde mérite mieux que la simplicité des règlements de comptes. Et peut-être aurait-il esquissé ce sourire qui lui était si familier devant ce paradoxe très français : des femmes et des hommes qui partagent l’essentiel passent parfois davantage de temps à compter leurs différences qu’à construire leurs convergences.
À l’heure de son départ, ce sourire demeure une leçon. Et l’on se prend à penser qu’un peu d’esprit morinien dans la prochaine campagne ferait probablement davantage pour la gauche que bien des congrès, des synthèses et des motions.
Avec AFP
Photo de Roberto Frankenberg parue dans Libération.







