La Côte d’Ivoire et le monde des lettres africaines sont en deuil. Tanella Boni est décédée le 15 septembre 2026 à Toulouse, en France, à l’âge de 72 ans.

Poétesse, romancière, philosophe et enseignante, elle laisse derrière elle une œuvre importante, mais surtout une parole engagée en faveur de la dignité humaine, des femmes et d’une Afrique capable de penser et de raconter elle-même son histoire. Chez Tanella Boni, écrire n’a jamais été un simple exercice littéraire. Ses poèmes, ses romans et ses essais étaient traversés par les grandes blessures et les grandes espérances du continent. Les violences, les conflits, les inégalités, la condition des femmes ou encore la place de l’Afrique dans le monde ont nourri une œuvre où la littérature devenait un espace de questionnement et de résistance. Cette conviction apparaît particulièrement dans son essai Que vivent les femmes d’Afrique, consacré aux luttes, aux résistances et aux stratégies d’émancipation des femmes africaines. Tanella Boni s’était également attachée à rappeler la place souvent invisibilisée des intellectuelles africaines dans l’histoire des idées, citant notamment les sœurs Nardal, Suzanne Césaire ou encore Christiane Diop.
Une intellectuelle qui refusait les frontières
Philosophe de formation, Tanella Boni refusait de réduire la pensée africaine à un commentaire de la philosophie occidentale. Elle défendait une pensée nourrie par les réalités du continent et par ses propres références culturelles. Pour réfléchir au vivre-ensemble, elle s’intéressait ainsi à des notions comme l’Akwaba ivoirien1 ou la Teranga sénégalaise2.Son engagement était aussi celui d’un dialogue entre l’Afrique et le reste du monde, mais un dialogue qu’elle voulait mener « à armes égales ». À ses yeux, l’Afrique ne devait pas seulement être objet de réflexion : elle devait être pleinement actrice de la production des savoirs et des imaginaires. Cette volonté de faire circuler les idées s’est traduite par de nombreuses responsabilités. À l’Université de Cocody, où elle a enseigné la philosophie, elle a dirigé le département de philosophie. Elle a également présidé l’Association des écrivains de Côte d’Ivoire et contribué à faire vivre la poésie à travers le Festival international de poésie d’Abidjan. Son œuvre littéraire compte une vingtaine de livres, parmi lesquels Labyrinthe, Il n’y a pas de parole heureuse, Gorée île baobab, Toute d’étincelles vêtue ou Insoutenable frontière. Dans ses romans, elle porte également un regard attentif sur les bouleversements de la société ivoirienne. Matins de couvre-feu, publié en 2005, lui vaut le Prix Ahmadou-Kourouma.
Jusqu’à ses dernières années, Tanella Boni est restée une femme de création et de transmission. Son dernier roman, Sans parole ni poignée de main, paru en 2023, prend pour toile de fond le scandale des déchets toxiques déversés à Abidjan en 2006. Récompensée à plusieurs reprises, notamment par le Prix international de poésie Antonio Viccaro, le Prix d’excellence pour la littérature en Côte d’Ivoire et, en 2025, le Prix Tchicaya U Tam’si de la poésie africaine, elle avait acquis une reconnaissance bien au-delà de son pays. Au-delà des distinctions, c’est une voix qui s’éteint : celle d’une intellectuelle qui aura constamment cherché à faire de la littérature un lieu de dignité, de liberté et de prise de parole. Tanella Boni aura écrit pour penser le monde, mais aussi pour donner une place à celles et ceux dont la voix peine encore à être entendue.
« Peut importe que ton âme s’envole,
Tu restes l’humain en mouvement,
La somme des rêves éveillés »
Tanela Boli, « Cette paix qui n’a pas de nom » Editions Bruno Doucey à paraître en 2027.







