La justice américaine vient d’infliger un nouveau revers à Donald Trump dans son bras de fer avec les grandes universités. Jeudi 13 août, un juge fédéral de Boston a rejeté la plainte déposée en mars par l’administration américaine contre Harvard, qu’elle accusait d’avoir insuffisamment protégé ses étudiants juifs face à des actes de harcèlement antisémite lors des mobilisations pro-palestiniennes qui ont suivi les attaques du 7 octobre 2023.


 

Pour le juge Richard Stearns, les faits invoqués par le gouvernement ne permettaient pas d’établir une violation systémique des droits civiques : les incidents mentionnés étaient trop isolés et épisodiques pour caractériser un climat général de discrimination. Cette décision constitue un sérieux revers pour l’administration Trump, engagée depuis plusieurs mois dans une offensive contre les universités américaines les plus prestigieuses.

Dans sa plainte, le département américain de la Justice reprochait notamment à Harvard d’avoir laissé s’installer pendant plusieurs semaines un campement de protestation contre la politique israélienne. Pour l’administration Trump, l’université avait ainsi contribué à créer un environnement favorable à des comportements antisémites et anti-israéliens.

Mais derrière cette accusation se joue un affrontement beaucoup plus large : celui de l’autonomie des universités face au pouvoir politique.

Depuis son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump a multiplié les pressions sur les établissements d’enseignement supérieur, leur reprochant notamment d’être devenus des bastions du « wokisme », de la contestation politique et d’un supposé antisémitisme. Harvard a notamment été visée par des tentatives de suppression de financements fédéraux et par des mesures destinées à contraindre son fonctionnement et ses politiques internes. Une précédente décision de justice avait déjà contraint l’administration à restaurer des milliards de dollars de financements destinés à l’université.

L’affaire Harvard pose ainsi une question essentielle : jusqu’où un gouvernement peut-il aller pour imposer ses priorités politiques à une institution dont la mission première est de produire, transmettre et discuter librement des connaissances ?

 

Le débat américain trouve un écho en France

Cette question est loin d’être étrangère à la France. Les universités françaises connaissent elles aussi, depuis plusieurs années, une multiplication des controverses autour de la liberté académique. Le sujet est devenu particulièrement sensible depuis le 7 octobre 2023 et les débats sur le conflit israélo-palestinien. Conférences annulées, enseignements perturbés, chercheurs pris pour cible sur les réseaux sociaux, polémiques politiques autour de certains travaux ou de certains enseignements : un rapport consacré à la liberté académique en France a récemment documenté différentes formes de pression exercées sur le monde universitaire. Le collège de déontologie de l’enseignement supérieur et de la recherche a lui-même relevé une dégradation récente de la situation.

Le Sénat a également relayé, en 2026, le constat de France Universités concernant des « procédures-bâillons », la disqualification de travaux scientifiques, les diffamations et les remises en cause de la légitimité des chercheurs. Ces atteintes ne proviennent d’ailleurs pas d’un seul camp politique. Elles peuvent prendre des formes différentes : pression militante, intervention politique, campagnes sur les réseaux sociaux, menaces juridiques, accusations publiques ou encore pressions financières. C’est précisément cette diversité qui rend la question de la liberté académique particulièrement importante.

Dans le contexte du conflit israélo-palestinien les universités doivent garantir la sécurité des étudiants, lutter contre l’antisémitisme, le racisme et toutes les formes de haine. Mais elles doivent également préserver la possibilité de débattre, de contester les politiques gouvernementales et d’examiner scientifiquement les conflits contemporains, y compris lorsqu’ils suscitent des débats politiques. La liberté académique ne signifie donc pas que tout serait permis dans l’enceinte universitaire. Elle suppose au contraire un cadre fondé sur le débat contradictoire, le pluralisme scientifique et le respect des personnes.

 

Une même tentation : reprendre le contrôle du savoir

C’est sur ce terrain que l’expérience américaine doit être observée avec attention en France. Le cas Harvard montre les risques d’une situation dans laquelle le pouvoir politique utilise les financements publics, la réglementation ou les accusations de discrimination pour tenter d’influencer directement la gouvernance universitaire. Mais les débats français montrent également que la liberté académique peut être fragilisée sans qu’un gouvernement cherche nécessairement à prendre directement le contrôle des universités. Elle peut se dégrader progressivement : par la peur de controverses, l’autocensure des enseignants et des chercheurs, la multiplication des procédures, la pression des réseaux sociaux ou encore la remise en cause publique de certains domaines de recherche.

Un colloque organisé en 2026 à l’Université Paris-Saclay sur les libertés académiques soulignait précisément ces différentes formes de pression : contestation des résultats scientifiques, remise en cause de certains enseignements, réduction ou fléchage des financements, intimidations ou encore attaques personnelles contre les chercheurs.

 

Défendre l’université, c’est défendre le droit au désaccord

Le parallèle entre Harvard et la France ne signifie évidemment pas que les deux situations soient identiques. Les systèmes universitaires, les institutions et les protections juridiques diffèrent profondément. Mais une même question traverse aujourd’hui les démocraties occidentales : qui décide de ce qui peut être enseigné, étudié, recherché et débattu dans une université ? La réponse ne peut pas être laissée entièrement au pouvoir politique, quel que soit le gouvernement en place. Elle ne peut pas davantage être abandonnée aux pressions militantes ou aux campagnes d’opinion.

L’université est précisément l’un des lieux où une démocratie doit pouvoir supporter la contradiction, l’incertitude et le désaccord. Protéger les libertés académiques ne revient donc pas à protéger un privilège corporatiste des universitaires. C’est préserver un espace où les connaissances peuvent être discutées sans être soumises à une vérité officielle.

La décision rendue contre l’administration Trump rappelle, à sa manière, l’importance de cette limite : la lutte contre l’antisémitisme et contre toutes les discriminations est indispensable, mais elle ne saurait devenir un prétexte pour placer l’université sous tutelle politique.

À l’heure où les libertés académiques sont fragilisées dans plusieurs démocraties, la France n’est pas spectatrice de ce débat. Le collège de déontologie français a lui-même appelé en 2026 à l’organisation d’assises nationales consacrées à la liberté académique, en soulignant son importance pour la démocratie et la protection des libertés fondamentales. L’affaire Harvard est donc plus qu’un nouvel épisode du conflit entre Donald Trump et les universités américaines. Elle constitue aussi un avertissement : lorsque le pouvoir politique commence à vouloir déterminer les conditions dans lesquelles l’université peut penser, enseigner et chercher, c’est l’une des garanties essentielles du pluralisme démocratique qui se trouve en jeu.

Avec AFP

Photo d’archives Reuters

 

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