Le rire est une souffrance et un combat de tous les jours pour Gwynplaine, pour Victor Hugo, pour nous tous : « L’auditoire hait l’orateur. On ne sait pas assez cela. »


 

Le député l’a dit dans ses discours à l’Assemblée, affrontant rires et railleries, tout comme l’écrivain détaille aux lords les malheurs, les oppressions, le chômage, la pauvreté des damnés innocents. Gwynplaine s’écrie : « Vous insultez la misère », alors que le 9 juillet 1849 Victor Hugo disait à l’Assemblée : « Détruire la misère ! oui, cela est possible », décrivant les sans-abri vivant dans la rue et un homme de lettres mort de faim. Après son discours sur la Misère, celui sur les Caves de Lille qu’il visita en février 1851 avec Blanqui et ses amis ne fut pas publié, mais c’était la suite de son combat, et il avait pris beaucoup de notes sur son carnet.

Ce public hilare qui se moque de « l’Homme qui rit », qui le pousse à disparaître, Victor Hugo l’a connu et affronté, lors du discours sur la liberté de la presse, de ceux pour l’abolition de la peine de mort, de celui du Congrès de la Paix où il annonce les États-Unis d’Europe. L’exil sera une condamnation — on a parfois tendance à oublier la mise à prix affichée de 25 000 francs pour sa capture —, et il va durer près de 20 ans, car Victor Hugo refuse l’amnistie accordée aux proscrits, et ne rentre qu’en 1870 après la défaite de Sedan et la capitulation de Napoléon III. Victor Hugo le dit à travers Gwynplaine : on peut naître lord et ne pas appartenir à cette classe sociale, être royaliste et devenir républicain : dans Les Contemplations, Victor Hugo écrit « Quand j’étais royaliste, et quand j’étais petit »… Il a cru en 1844 aux promesses de Louis-Napoléon Bonaparte en faveur de L’Extinction du paupérisme. Faut-il en rire ?

Être condamné, c’est porter un rictus, subir une mutilation, la force des mots ne suffisant pas à changer la société. Mais Gwynplaine est un regard, alors que Dea est aveugle. Victor Hugo, ses fils Charles et François-Victor, ses amis Auguste Vacquerie et Paul Meurice donnent à la presse un autre « regard » car leur quotidien L’Événement, ce journal « oseur » fondé le 30-31 juillet 1848, est centré sur une actualité de reportage, du quotidien, et sur un journalisme de l’Idée. Victor Hugo en est l’inspirateur et y participe, même s’il ne peut écrire d’article. D’ailleurs il apporte le soir aux imprimeurs le compte-rendu de l’Assemblée. Pour l’orateur, pour l’écrivain, le résultat obtenu est le rire, Victor Hugo fait l’objet de caricatures, sans le rictus de Gwynplaine, mais avec une tête hydrocéphale, ou un troisième œil, marque du génie et de la poésie.

Rire ou mourir : le comique dans l’actualité

Le 17 juillet 1851, dans son discours sur la Révision de la Constitution l’orateur reprend le projet des États-Unis d’Europe, et déclare refuser un « Napoléon le Petit ». Belle formule : ses propos déclenchent une véritable émeute, son discours prévu pour vingt minutes dure trois heures, et L’Événement mentionne 132 interruptions (Le Moniteur 101 seulement…). Il s’est déjà fait traiter de « poète » lors du discours sur la Déportation et pendant celui sur le Suffrage Universel on lui a lancé : « Les comédiens dehors ! »

L’équipe de L’Evénement va en prison. Mais juste après la parution de L’Homme qui rit nait le quotidien Le Rappel et Victor Hugo écrit à ses fils et à ses amis : « Vous allez combattre en riant ». Il ajoute : « Courage donc, et en avant ! Le rire, quelle puissance ! Vous allez prendre place, comme auxiliaires de toutes les bonnes volontés, dans l’étincelante légion parisienne des journaux du rire ». Une façon d’exhiber une face cachée, ou d’arracher un masque, de renoncer au rictus de Gwynplaine : « Être comique au dehors, et tragique au dedans, pas de souffrance plus humiliante, pas de colère plus profonde ». Pour combattre la misère.

Michèle Fizaine

Ouvrages et références :

– Victor Hugo, Œuvres complètes, collection Bouquins, édition Robert Laffont, 1985, Tome Politique, Actes et Paroles, et Tome Roman III L’Homme qui Rit.

– Victor Hugo, Œuvres complètes, direction Jean Massin, Club Français du Livre, 1970, Tome VII Actes et Paroles, Tome XIV L’Homme qui Rit.

– « Victor Hugo ennemi d’État », série télévisée de Jean-Marc Moutout, France 2, 2018, 4 épisodes.

– « Victor Hugo et L’Événement : journalisme et littérature », Michèle Fizaine, Thèse de Doctorat Nouveau Régime, sous la direction de Claude Gély, 1994, 1 071 p.

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J’ai enseigné pendant 44 ans, agrégée de Lettres Classiques, privilégiant la pédagogie du projet et l’évaluation formative. Je poursuis toujours ma démarche dans des ateliers d’alphabétisation (FLE). C’est mon sujet de thèse « Victor Hugo et L’Evénement : journalisme et littérature » (1994) qui m’a conduite à écrire dans La Marseillaise dès 1985 (tous sujets), puis à Midi Libre de 1993 à 2023 (Culture). J’ai aussi publié dans des actes de colloques, participé à l’édition des œuvres complètes de Victor Hugo en 1985 pour le tome « Politique » (Bouquins, Robert Laffont), ensuite dans des revues régionales, et pour une série de France 2 en 2017. Après des études classiques de piano et de chant, j’ai fait partie d’ensembles de musique baroque et médiévale, formée aux musiques trad occitanes et catalanes, au hautbois languedocien, au répertoire de joutes, au rap sétois. Mes passions et convictions me dirigent donc vers le domaine culturel et les questions sociales.