Faire rire là où l’on parle de mort, de précarité ou d’injustice : c’est le pari de Zoé Duponchel. Dans les interstices du sérieux, son clown ouvre des brèches, révélant l’invisible avec une impertinence douce.


 

Entretien avec la clown Zoé Duponchel, le 18 février 2026, à Lasalle dans les Cévennes.

 

Quelle est ta définition du clown ?

Ce qui m’intéresse, c’est son côté subversif et son rôle social. Je l’apparente un peu au Joker, au fou du roi, c’est-à-dire celui qui dit tout haut ce qu’on pense tout bas. Il risque de se faire trancher la tête, mais est apprécié dans la cour du roi pour ça aussi. Son orientation du côté du théâtre, la recherche du travail d’acteur, m’intéresse également.

Comment ta pratique du clown s’est transformée au fil de ton expérience ?

J’avais une trentaine d’années quand j’ai commencé en rencontrant un formateur qui avait une compagnie de clown et produisait des spectacles. J’aimais beaucoup, c’était un peu la même couleur que Les Deschiens, avant qu’ils soient connus en passant sur Canal +, du temps de Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff. Voilà, j’ai commencé à faire un stage avec lui, et je ne me suis jamais arrêtée après. Je me suis formée auprès du Bataclown [près de Toulouse] à la pratique du clown et à la pédagogie pour transmettre. J’y ai développé son aspect acteur social pour pouvoir jouer dans les colloques. Côté artistique, je suis allée voir d’autres approches, notamment celle de la compagnie du Voyageur debout à Lyon et puis celle de la compagnie du Moment à Paris. Le travail de Vincent Rouche et Anne Cornu m’a vraiment plu, je m’y retrouve beaucoup. C’était il y a 15 ans maintenant. Le travail du clown est épuré, sur l’instant présent, l’observation, le détail, la présence d’acteurs au plateau très forte, avant de faire quoi que ce soit comme action, avant de chercher à faire rire, avant tout ça. Des livres m’ont aussi inspiré, je pense par exemple à « Le Clown. Rire et/ou dérision ? », sous la direction de Nicole Vigouroux-Frey. Après je continue à me former tous les ans, ça me nourrit, j’aime ça. Je fais très attention à ne pas rester sur mes acquis, à être toujours à l’affût, en éveil, à pratiquer moi-même, à me mettre en exercice, à m’éprouver, à apprendre.

Qui est ton clown ?

Elle s’appelle Gazoline. Physiquement, elle a un petit chapeau rose, un pantalon noir, une petite robe noire et blanche, et un gilet noir. J’essaie d’être sobre. Avant j’avais des couleurs, mais petit à petit, je les ai abandonnées. Au niveau du caractère, elle a plusieurs facettes, comme toutes les personnes. J’essaie de ne pas m’enfermer dans quelque chose. On dit souvent de mon jeu qu’il a une impertinence pertinente. Des fois je me dis “Bon je vais chercher loin les choses”, je mets de l’impertinence, mais c’est OK, et ça amène la réflexion. Dans la fonction du clown acteur social, le pas de côté, la réflexion, c’est pas mal.

Le clown est une amplification de ce que tu as, que tu pousses à l’extrême ?

Quand on se forme, on apprend à jouer avec toutes les parts de nous-mêmes, celles qu’on aime bien, mais aussi celles qui sont moins confortables. Par exemple, quelqu’un de très ronchon, va falloir qu’il apprenne à un moment donné à accepter ce côté ronchon. Et c’est drôle aussi parce qu’il vient nous dire des choses. Et puis le clown est une figure qui fait miroir avec le public, c’est-à-dire que le public se reconnaît dans le clown. Il ne rit pas forcément parce que c’est drôle. Il rit parce qu’il reconnaît son humanité dans la figure du clown. Mais on pourrait pleurer à un spectacle de clown, il y a des spectacles qui sont très émouvants, dans les rires et dans les larmes aussi. Pour moi, c’est là que le clown fonctionne. Donc oui, ce sont des parts de nous qui sont amplifiées. Quelqu’un qui hésite tout le temps, qui est dans le doute “Ah j’en ai marre, je sais jamais !” Je dis “Bah vas-y ! Mets-le dans le jeu”. Ça veut dire fais avec, compose avec, c’est une carte à jouer. On ne peut pas cacher nos cartes, jouons avec tout ce qui se présente. C’est beau, le doute, c’est magnifique.

Dans le public, il y a quelqu’un qui va être touché par un clown qui arrive et qui doute, qui ne sait pas où se mettre, on est bien comme ça nous aussi à des moments. On aimerait bien que personne ne nous voit, être invisible. Manque de bol, on est sous la lumière. Comment on fait ? Voilà, vraiment le travail du clown est là. Après on essaie de l’amplifier un petit peu pour le voir éclore complètement et pouvoir en jouer, que ce soit de la matière de jeu. Au-delà d’un égo, on le transforme en propos artistique. Ce qu’on fait ce n’est pas thérapeutique, c’est vraiment théâtral. On ne part pas sur l’égo de la personne. Cela la regarde, si elle a besoin de travailler ça, elle le fait ailleurs. Mais ce qui vient de la personne, c’est sa matière, son instrument. Notre instrument à nous c’est nous-mêmes. Et on en fait une couleur artistique.

Qu’est-ce qui se produit quand tu mets ton masque de clown et quand tu le retires ?

On dit que le masque du clown est le plus petit masque de théâtre. Il y a des clowns qui revendiquent de jouer sans le nez rouge. Moi, quand je mets le masque, ben ça opère vraiment quelque chose. J’ai l’impression que quand je mets un masque, je suis derrière, et que je mets au dehors la créature du clown. Elle s’exprime et moi je suis juste derrière, comme si c’était une marionnette, et je la guide. Tu vois, c’est un peu mon double.

Pratiques-tu le clown chez toi aussi ?

Oui, chez moi, je le vois bien, il y a quelque chose… Quand je suis dans des situations quotidiennes, avec des amis ou des gens, le clown peut s’exprimer. Enfin, quelque chose de ce registre… Je peux faire un commentaire ou m’adresser d’une façon où le petit pas de côté surgit. Après, quand il s’agit de choses qui me touchent très personnellement, alors là non, je n’arrive pas à faire un pas de côté, il ne faut pas rêver, ce serait bien, mais non !

Quelle forme prennent tes représentations de clown ?

Je joue en duo dans les colloques, les conférences, les tables rondes, tous les endroits où il y a des personnes qui se réunissent pour réfléchir. Cela dure entre une demi-journée et trois jours. Plus on est étrangers à la culture, mieux c’est. On n’a pas besoin d’être des experts. On est le fil rouge de l’événement, de temps en temps, en lien avec les organisateurs, on ponctue la journée de retours sur ce qui s’est échangé. On prend des notes, on écoute la conférence, on suit les débats avec le conférencier, et à la fin, on fait une restitution à chaud. C’est une synthèse qui est forcément décalée, qui peut être subversive, dans le sens où on va dénoncer des choses qui nous ont traversés, en improvisation. En général, le public nous dit “Quand je vous ai vu faire ça, je me suis vu moi”.

Le public peut-il mal prendre ce que tu lui proposes ?

Non, parce qu’on a un code déontologique, sinon on peut très vite ridiculiser l’autre. Moi ça, je ne me l’autorise pas. Notre règle c’est qu’on ne joue pas le joueur, on joue le ballon. C’est-à-dire qu’on va jouer sur ce qui se dit, le propos, le contenu, la forme, ce qui se passe, mais on ne joue pas sur les personnes, on ne les touche pas, on ne joue pas avec le physique. On se protège et on les protège aussi. On ne va pas pointer les conférenciers ou les intervenants, venir se moquer d’eux, leur faire des pièges, etc. Par contre, on demande carte blanche. Notre condition est d’être libre.

Le public a-t-il davantage soif de réfléchir ou de se divertir ?

Je ne sais pas s’il y a un plus. Les personnes viennent souvent pour s’enrichir et avoir une bulle d’oxygène. Par exemple, je me souviens d’une journée de repos pour des assistantes maternelles en crèche. La ville avait décidé de fermer les crèches ce jour-là, une journée par an, ce qui était fort. Après la mairie a changé, ça n’a plus été possible. Pour elles, c’était très important de se retrouver, d’écouter les conférences sur leur pratique professionnelle, et qu’on vienne un peu jouer avec tout ça. Certaines m’ont dit qu’elles ont plus compris de choses en nous voyant, qu’en écoutant la conférence. On vient compléter l’événement en incarnant, en habitant, en mettant en mouvement, en images les contenus et cela permet de les intégrer aussi par d’autres canaux.

Le clown s’apparente-t-il à l’enfant ?

Le regard d’étonnement sur ce qui nous entoure est notre posture de départ. On va poser des questions comme un tout petit enfant qui découvre le monde, qui commence à marcher, à parler : “Qu’est-ce que c’est ça ?” ; “Tu as mis ça ? Fais voir !” ; “Pourquoi tu croises tes doigts ?”. On retrouve ça, on se repermet de dire des choses où la société nous a bâillonné. On ne le fait plus de regarder les gens de près. Le clown revient à cette base là. C’est même important de pouvoir observer des enfants assez régulièrement. Et c’est parce qu’on pose des questions que tout d’un coup on éclaire les évidences autrement.

Comment le clown communique-t-il ?

On essaie d’amener les choses avec poésie, on nous dit souvent qu’il y a de la poésie dans ce qu’on fait, qu’on les a touchés. Et puis… l’espace, le jeu à deux, avec le public aussi, et la parole, parce que dans les colloques, c’est pas du non-verbal, on est bien obligé de s’appuyer sur ce qui a été dit, tout cela participe. Le jeu de corps, le fait de mettre dans le corps, ça fait vraiment aussi partie de la pratique. Je me souviens, une fois j’ai joué avec des demandeurs d’emploi dans le cadre d’une journée spéciale du Département pour les jeunes en insertion. Cela s’appelait « Immersion dans le monde du travail ». « Immersion », ce n’est pas rien quand même. J’étais en bord de scène, mais la scène était très haute et donc j’ai joué sur la situation où on était aussi, comme si je me demandais “Est-ce que je vais sauter ou pas ? Est-ce que je vais la faire cette immersion dans le monde du travail ou pas ? J’y vais ou j’y vais pas ?” On joue beaucoup sur la symbolique, des mots, des termes, du vocabulaire, parce que les médecins, les agriculteurs, les travailleurs sociaux, ils ont tous un jargon qu’on prend au pied de la lettre. On révèle souvent des non-dits, mais c’est vraiment notre part artistique ça, parce qu’on ne se dit pas “Ah tiens, on va sortir ça, c’est trop bien”. C’est notre pratique artistique qui fait qu’à un moment donné, on va révéler quelque chose. Quand ça arrive, c’est vraiment super, on le sent tout de suite parce que le public réagit, on entend qu’on a mis dans le mille.

Travailles-tu beaucoup en collectif ? En collaboration avec d’autres formes d’arts ?

Je suis directrice artistique de la Compagnie Le nez au vent. C’est une toute petite structure assez éclatée dans l’espace. Il y a deux ou trois personnes qui selon leur disponibilité et leur lieu géographique me rejoignent sur le projet. Après je propose des stages longs avec une danseuse qui s’inspire beaucoup de la danse-théâtre, comme moi. Pina Bausch est un peu la référence, mais il y a aussi des compagnies actuelles, comme Yan Le Gall, par exemple. Elle fait des propositions de jeux qui passent par le corps, par le non-verbal, ça se croise avec ce que je propose. On veut que tout soit relié, l’esprit, le corps, l’intérieur, l’extérieur, avoir plus d’aisance. J’ai travaillé aussi avec quelqu’un en écriture, pour l’écriture au plateau. On improvise sur le plateau, on revient à la table, on l’écrit, et on le reprend au plateau. Être auteur, autrice de son propre texte, c’est chouette aussi.

Le public devant lequel tu joues transforme ta pratique ?

Ah oui oui oui, le public a un impact. Je vais faire une généralité, mais le comédien de théâtre a le quatrième mur, c’est-à-dire que son regard va vers le mur du fond. Même s’il y a plein de variations, et que certains s’amusent à jouer avec le public. Alors que la figure du clown est vraiment en interaction avec le public puisque c’est son miroir. Le regard qu’il porte sur le public le renseigne sur ce qu’il vient de poser. Par exemple, tu vois, je viens de poser un acte, je vais regarder comment tu me regardes là, je vois que tu fronces les sourcils. Ah, je vais m’en servir : “Vous avez pas compris. Vous voulez que je le répète ?” Si je vois un sourire, j’entends un bruit ou un rire, je me dis “Ah ça rit là haut” et je vais m’en servir. En fait je me sers de tout ce qui se passe dans le public et je garde toujours mon fil, ce que j’ai envie de développer. En plus j’ai mon partenaire aussi, donc c’est vraiment des allers-retours sans arrêt.

Le clown est ouvert à tou·te·s ?

Ah oui ! Le mois dernier, par exemple, j’ai fait une masterclass de 3 heures au théâtre Albarède à Ganges. Dans le groupe, il y avait de tout : des gens qui faisaient déjà du clown ailleurs avec d’autres démarches, des personnes qui venaient découvrir et n’en avaient jamais fait, des jeunes de 20 ans, 25, 30, jusqu’à 60 et plus. Tout mélangé. Moi j’adore quand c’est mélangé, c’est vraiment intéressant. La formation, le fait d’avoir une pratique artistique ensemble, en général, cela fédère.

Quelles représentations se fait-on du clown ?

Dans la culture générale, le clown a mis du temps avant d’être admis. Au début, c’était un peu dérisoire, une pratique étonnante, plutôt mal connue. Regarde, rien que dans les expressions populaires : “Arrête de faire le clown !”, “Tu es un bouffon”… Il y a aussi des personnes qui ont la phobie du clown soit à cause du Joker, et la sortie des films n’a pas arrangé cette image, soit parce qu’ils ont vu petits des clown tartes à la crème, grandes chaussures, qui crient, qui braillent. Les clowns de cirque des années 60′, 70′ qui font des gags, qui font semblant de tomber pour faire rire… Tout ça met à mal notre image. J’ai longtemps fait des formations de clown pour des étudiants travailleurs sociaux, des futurs éducateurs spécialisés. Et ben il y en avait qui avaient la phobie à cause de ces références et ce langage et qui se faisaient toute une image très négative du clown. Il a fallu du temps pour qu’ils comprennent à quoi ça pouvait leur servir dans leur métier. Être en capacité d’improviser, de jouer avec l’autre, de s’appuyer sur le langage non verbal… Certains travaillent avec des publics qui n’ont pas accès à la parole, alors savoir lire dans le corps et savoir entrer en relation par le langage non verbal, le clown prépare énormément à ça.

Une fois, dans un colloque avec des travailleurs sociaux et le milieu de l’insertion, il y avait des grands pontes, genre la Région, le Département et tout ça, pour l’ouverture de la journée. À un moment donné je leur donne un grand tissu qu’ils tiennent pour symboliser qu’ils s’étaient tous reliés. Et la personne qui représentait la Région lâche le tissu, elle fait autre chose. Et moi tout de suite, je dis “Ah, la région nous lâche !” Et là, je comprends pas pourquoi, tout le monde qui applaudit “Ouais !”, avec des cris et tout, incroyable. Franchement, je n’avais pas l’impression d’avoir dit un truc énorme mais après coup, j’ai su qu’ils avaient appris la veille qu’effectivement la Région les lâchait sur des subventions de programme d’insertion. Le clown prépare à ça, lire tout ce qui se passe et en faire quelque chose.

Comment utiliser le rire dans un contexte de violences sociales ? Le public est-il plus triste qu’avant ?

C’est difficile comme question parce que quand on va sur des événements, c’est forcément sur des thématiques professionnelles qui sont des questions préoccupantes. Par exemple, à Terre de lien, on est avec des jeunes en collectif et leurs fermes, confrontés à… voilà des gros de la finance qui ne veulent pas voir ça. Ou alors à l’hôpital, en soins palliatifs, ça ne parlait que de la mort et tout ça, on était pétris de peur : “Mais qu’est-ce qu’on va faire ?” On se demandait pourquoi on était venus, parce que ça fait peur quand même. On est dans le dur ! Puis on a réussi à transformer le truc.

Quand on est dans des colloques de médiation familiale, il y a des problèmes de famille énormes, d’enfants placés, de conflits, de violences, de juges, d’adoption… c’est très difficile ! Des fois on y va cash quoi, on n’est pas dans la convenance, mais ça permet de désamorcer quelque chose. Il faut faire confiance au processus, il faut faire confiance à la manière dont le public va le recevoir aussi, et on tricote avec. Je pense qu’il y a plein de façon de faire

Le clown est-il politique ?

Yes ! Déjà le fait de faire un pas de côté, de dire tout haut ce que parfois on pense tout bas, de révéler au grand jour les contradictions, les non-dits, les paradoxes… Ah ouais, des fois on va loin quand même hein ! On est arrivé une fois dans une structure, on savait par notre diagnostic qu’il y avait un conflit au niveau de la direction. Et ben à un moment donné, c’est sorti. Il se trouve que le jour où on est arrivé, il y a une des sphères de direction qui n’était pas présente alors qu’elle était invitée. Il y avait deux chaises vides quand on est arrivés pour jouer. On n’a pas pu faire comme s’il n’y avait rien, tout le monde a vu qu’il y avait ces chaises vides. Donc on a joué avec ça. Et ben, j’ai vu des gens dans les organisateurs qui avaient les larmes aux yeux. Le rôle du clown est de nommer ce qu’il voit. Pareil, une fois on a joué et le groupe était séparé dans l’espace, donc on est arrivé et on a demandé : “Vous êtes fâchés ?” Voilà, on a nommé ce qu’on a vu. Je pense qu’on est politique dans le bon sens du terme.

Le rire peut-il être récupéré ou détourné par le pouvoir ?

Quand c’est utilisé comme ça, est-ce qu’on est dans le rire, dans le clown ou dans la dérision ? Par exemple, avec les mèmes internet on peut vite aller vers la moquerie, pointer l’autre, le rabaisser, se mettre dans une position de supériorité vis-à-vis de lui, ça va très vite, on peut glisser très vite. Actuellement avec tous les stand-ups et one-man-shows qui existent, ben évidemment il y a des choses qui sont détournées. Il y a des liens avec le politique, on le sait. Il y a des spectacles en totale dérision, en irrespect, qui sont récupérés par les politiques, c’est très facile. En ce moment, cela peut participer au clivage que tu observes.

Quelles problématiques rencontres-tu ?

Cette année on n’a pas eu de colloque, on est vraiment dans le creux de la vague là. Du fait de nos rencontres et du bouche-à-oreille, j’ai pas mal travaillé dans le social, la santé, l’économie sociale et solidaire, les associations de paysans. Ce qui nous freine ces dernières années, c’est qu’on a moins de demandes. Quand on est invité, les personnes croient en notre fonction, mais les organisateurs ont de plus en plus de mal à nous faire venir comme avant, il y a moins de budget. Après, c’est pas pour tout mettre sur le dos du covid, mais les gens ont beaucoup travaillé en visio’. Finalement les lieux de partage qu’il y avait avant se sont un peu raréfiés parce que maintenant il y a d’autres façons de se voir et d’être ensemble. Cela peut contribuer à un changement. Il existe encore des choses heureusement, mais les budgets sont restreints. C’est le leitmotiv qu’on entend tous en ce moment, nous les artistes. Mais, il faut continuer à inviter des clowns dans les instances de réflexion. Ce pas de côté impertinent, mais pertinent, vient vraiment nourrir, enrichir, décaler, et cela amène de la réflexion, un peu d’air, de la poésie, du sourire, ça nous amène dans une autre dimension, moins dans le frontal mais ça permet d’intégrer des notions et c’est vraiment important de s’autoriser ça, d’inviter cette part-là impertinente.

Y aura-t-il toujours des clowns ?

Il y a intérêt, oui ! Pourquoi il n’y en aurait plus ? Les clowns, c’est la subversion, si un jour il n’y a plus de clowns, c’est qu’on est dans un régime où on est interdit, sous menace d’exécution. Ouais, je n’ai pas trop envie de penser au pire. J’ai bon espoir dans les formes de contre-pouvoir. Si j’ai pas espoir là-dedans, autant mourir tout de suite. Il faut croire aux modes alternatifs en fait, parce que si on n’écoute que les courants principaux, c’est très anxiogène. Il faut arriver à garder toujours une part de créativité, de chemin de traverse. Sinon on se sent tellement impuissants… Le monde fait qu’on parle plus de ce qui ne va pas que de ces initiatives. Mais il y en a plein ! On en parle un peu mais pas assez proportionnellement. On fait croire à la majorité des gens que rien ne va.

Comment vois-tu la suite ? Penses-tu faire du clown toute ta vie ?

Ouais, soyons fous ! En tout cas, tant que j’ai l’inspiration, soit en jeu, soit en transmission. Un truc qui me plairait bien aussi c’est de faire clown sans frontière ou de voyager mais avec mon clown, de faire un apprentissage d’autres pratiques culturelles du clown et de transmettre la mienne. Tant que j’ai envie, je le fais, mais si je sens que je n’ai plus envie, ou que je ronronne, j’arrêterai. Pour moi, c’est le plus grand danger.

 

 

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Titulaire d'un master en anthropologie, je me suis penchée sur les questions de migration et de transmission culturelle par le recueil de récits de vie. Mon travail a porté sur les identités vécues de femmes sibériennes. Afin d'ouvrir un dialogue avec les citoyen.ne.s, j'ai par la suite assuré la fonction de médiatrice auprès des publics dans le cadre d'un festival de danse contemporaine réunissant des artistes de différents pays d'Europe de l'Est. La pratique journalistique répond à mon désir de découverte, de partage, de réflexion commune pour rendre visible en usant de différents supports et modes de langage.