Face à la crise, le Conseil départemental de l’Hérault assure sa mission de cohésion territoriale et tente de prévenir la crise économique à venir. Il s’attache prioritairement à sa mission de solidarité en direction des personnes les plus vulnérables qui sont déjà très impactées. Entretien avec le Président Kleber Mesquida au sortir d’une Assemblée très largement consacrée aux actions pour faire face à la pandémie.


 

 

Quelle vision avez-vous aujourd’hui des effets de cette crise ?

Notre mission principale c’est l’accompagnement des personnes en situation de difficulté ou de précarité dans le cadre des solidarités territoriales. C’est une action continue ; il est vrai que cette crise révèle dans la société des cassures, des troubles, des incompréhensions, des incompatibilités. On voit tous les cas de figures et nous sommes là, avec nos services, pour les accompagner à surmonter cette dure épreuve. Celle-ci se manifeste à travers le confinement, la crise, la perte de revenus pour un certain nombre, le manque de moyens pour accéder à des dispositifs de premières nécessités. La situation sociale est très inquiétante.

Sur le plan économique, certains sont déjà au chômage partiel et touche 86% de leur salaire. On ne réalise pas toujours que pour un petit salaire lorsque vous avez les mêmes charges, loyer, électricité, chauffage et autres coûts fixes, l’équation n’est pas possible. Donc, ces personnes frappent à notre porte pour savoir comment nous pouvons les soutenir. Je rencontre également des responsables de petites et moyennes entreprises, d’artisans qui se disent qu’ils ne pourront pas continuer.

Ceux sont les premiers à avoir conscience que les mesures de report de charges impliquent qu’il faudra bien payer ces dettes plus tard et que cela signifie de pouvoir disposer des moyens nécessaires. Parmi les entrepreneurs en grandes difficultés, quelques-uns m’ont d’ores et déjà dit qu’ils allaient mettre la clé sous la porte parce qu’au stade où ils se trouvent, ils estiment qu’ils ne s’en sortiront pas. Je suis sensible à cette réalité. Il font le constat que les solutions temporaires peuvent concourir à les enfoncer davantage. À leurs yeux, l’espérance de subsistance est susceptible de conduire à une chute qui serait encore plus dure.

 

Ces témoignages de terrain donnent une idée de l’ampleur des dégâts sur un territoire où le tissu économique est constitué de nombreuses petites structures liées au tourisme…

Oui, notamment dans les petits métiers : les autoentrepreneurs, les artisans, les entreprises individuelles sont particulièrement exposés. Beaucoup de petits commerçants, comme par exemple les petits restaurateurs, ne s’en sortiront pas.

 

Ce basculement dans la précarité ne va-t-il pas se traduire à court terme par une augmentation de l’accompagnement social dont le Conseil départemental a la mission ?

Effectivement, lorsque cette population va se retrouver sans revenus et sans emploi, elle va s’adresser par nécessité au guichet départemental du RSA. Je pressens une montée de charge importante d’une ampleur qu’il est encore difficile de quantifier mais qui sera exceptionnelle.

 

Durant la crise, vos rapport avec l’ARS ont été ponctués de déconvenues à propos des masques, des tests… avez-vous pu tisser un dialogue pour vous coordonner ?

L’ARS nous dit : pour l’instant nous n’avons pas besoin de vous, nous avons le CHU, le SDIS, nous avons des capacités… Mais au fond, plus on renforce ces capacités pour les tests, plus on sécurisera les populations et plus on sera en mesure de déceler les cas qui sont positifs que l’on pourra traiter de manière anticipée. Nous nous trouvons face à un raisonnement technocratique qui nous plonge dans une incompréhension totale.

 

Concernant la solidarité aux communes, vous avez proposé de grouper les achats de masques avec une participation financière. Sur les plans politique et économique, la suspension des élections municipales a t-elle une incidence sur la gestion de la crise ?

Pour les dossiers qui étaient déjà déposés, nous venons de voter 3,5 M€ d’aides aux communes pour différents projets qui seront générateurs de 13 M€ d’investissements par le truchement de financements croisés. Cela nous permet d’alimenter, à notre échelle, la relance économique.

Le fait de ne pas avoir installer les nouveaux conseils municipaux pour les 30.000 communes qui ont déjà élu leur équipe municipale fait prendre du retard dans le dépôt des dossiers. Les équipes sortantes et les maires battus ne lancent aucun projet. Il y aura donc un effet induit par la crise lié au retard de mise en place des nouveaux exécutifs. Ces trois ou quatre mois de latence vont impacter la production de dossiers et de chantiers à venir et produire un effet économique non négligeable.

 

Sur le plan politique, ce décalage des élections municipales bouscule aussi le calendrier électoral de 2021...

Si le gouvernement veut jumeler les élections cantonales et régionales — cela s’est déjà fait — pourquoi pas ? Mais l’hypothèse évoquée d’y adjoindre les municipales en proposant trois scrutins le même jour n’est pas très sérieuse. Supposons que l’on soit encore dans des conditions de distanciation, organiser cela dans des salles exiguës paraît très compliqué. Il faudrait trois isoloirs, trois urnes, trois équipes municipales et trouver des accesseurs pour dépouiller trois scrutins. Si les conditions du déconfinement se passent bien, d’ici fin juin certaines nouvelles équipes seront en place. Il me paraît plus sage de reporter les élections municipales en septembre.

 

En sanctuarisant le premier tour ?

KM : Oui, il y a certes eu un faible taux de participation, mais on ne peut pas mettre à mal une démocratie.

 

La rentrée pour les collèges a été envisagée par le gouvernement à partir du 18 mai, êtes-vous prêt ?

Je n’évoquerais pas la dimension pédagogique qui relève de l’État. Sur l’aspect matériel et logistique nous sommes prêts, ma seule crainte est de ne pas disposer des informations suffisantes pour produire les repas nécessaires. S’il y en a trop ce n’est pas un problème, nous pourrons donner le surplus aux associations caritatives qui le redistribueront le soir même, mais s’il en manque c’est plus grave. On ne peut pas priver de repas les collégiens. J’espère que d’ici là sera mis en place un système de recensement auprès des parents afin qu’ils inscrivent leurs enfants à la cantine.

Pour l’heure, vous estimez l’impact direct de la crise à 130 M€ de déficit sur le budget 2020, où en êtes-vous dans les négociations avec l’État qui a annoncé qu’il suspendait les pénalités du pacte de Cahors ?

Concernant le pacte de Cahors*, le gouvernement a fait savoir que ce qui se passe en 2020 ne sera pas pris en compte en 2021. Mais nous demandons d’être exonéré des pénalités de 2019 payable en 2020. Je rappelle que ces pénalités sont liées à des dépenses mécaniques qui sont pour nous obligatoires. Nous demandons cette exonération mais cela ne sera pas suffisant et doit se doubler d’un plan d’aide aux collectivités. C’est à cette condition que nous serons en mesure de lancer des chantiers. Compte tenu de la situation financière d’aujourd’hui, je suis déjà contraint de suspendre certains projets qui devaient être lancés dans l’année. Sur 240 M€ d’investissement prévus au budget, nous avons 160 M€ de dépenses supplémentaires ; il reste 80 M€. Pour l’heure, l’État reste muet sur le sujet. C’est la raison pour laquelle j’ai envoyé un courrier au Premier ministre, cosigné par plusieurs présidents de conseil départementaux très inquiets. Il s’agit d’alerter le Président sur le fait que la relance économique passe aussi par le maître d’ouvrage public.

 

À quel moment aurez-vous une plus grande lisibilité sur l’impact budgétaire de la crise dans le département ?

Nous sommes aujourd’hui à moins 160 M€. Ce que je redoute et qui est probable, c’est que cette dégradation s’accroisse encore. D’ici le mois de septembre nous aurons une meilleure vision sur les coûts, matériel et logistique de la rentrée, ainsi que sur les coûts inhérents aux maîtres d’ouvrage liés à la reprise des chantiers. Il apparaît d’ores et déjà que ces surcoûts amputeront notre capacité pour investir ailleurs.

 

Cette crise a-t-elle provoqué une solidarité accrue entre les collectivités territoriales ?

Oui, la solidarité est évidente entre les collectivités, je pense que cette crise démontre les capacités opérationnelles et réactives des collectivités. Pour les masques par exemple, la Région regroupe les départements et a commandé dix millions de masques mais dès qu’ils arrivent sur le tarmac, ils sont préemptés pour les besoins de l’ARS. Pourquoi n’ont-ils pas fait la commande eux-mêmes ? Après la polémique sur les saisis, le ministre de l’intérieur a dit : c’était une décision inopportune, la prochaine fois on avertira avant de se servir. C’est comme si vous prépariez un bon repas et qu’on vous dises, je vous avertis que je vais venir chez vous pour prendre le repas. Le gouvernement nous a permis, par ailleurs, de prendre des mesures plus rapidement en simplifiant certaines démarches administratives ce qui s’avère nécessaire. Il ne faut pas s’enfermer dans du formalisme juridico-administratif en pénalisant les acteurs d’animation du développement du territoire.

Quelles représentations avez-vous des modifications profondes que va laisser cet épisode inédit dans notre histoire sociale et politique ?

Je pense que nous allons changer de logiciel par la force des choses parce que toute la société à pris conscience que la mondialisation a ses limites, que nous sommes dépendants de la production qui arrive de pays très lointains. Il y a deux ans, nous avons détruit une fabrique de masques, on a cassé les machines qui nous manquent à coups de masse. Je pense qu’il va y avoir un recentrage sur les productions nationales, voire locales. Pour leur approvisionnement, les citoyens se sont rendus compte que les producteurs locaux étaient peut-être un petit peu plus chers mais qu’ils proposaient une offre de qualité et de proximité, et que grâce à eux ils continuaient à cuisiner. Il y aura probablement un recentrage vers les productions locales et nationales et un niveau d’indépendance accrue. Concernant le logiciel comportemental, les gens seront, de manière générale, moins dans l’égocentrisme. Hormis quelques exceptions, ils seront davantage dans le partage, l’accompagnement, la compréhension, la nécessité de faire… Cette crise nous enseigne que nous devons faire, parce qu’on ne sait jamais les événements imprévus qui peuvent arriver. Le rôle des institutions dans ce domaine est un rôle d’accompagnement et d’incitation. Il faut se préserver, ce qui va accentuer la conscience et la volonté d’agir au niveau environnemental. Nous allons aller vers des pratiques de plus en plus vertueuses en terme d’impact sur les écosystèmes, de préservation de l’environnement. Ce virus fait partie d’un environnement global.

 

Recueillis par Jean-Marie Dinh

 


* Le Contrat de Cahors, est un pacte financier entre l’État et les collectivités. Un pacte qui vise à réduire le déficit public, inscrit dans loi de finances 2018-2022. Les collectivités locales doivent limiter l’augmentation de leurs coûts de fonctionnement à 1,2% par an. Cette limitation des coûts de fonctionnement doit faire réaliser 13 milliards d’euros d’économies aux collectivités d’ici 2022. Et gare à ceux qui ne respecteraient pas ce contrat : ils devront payer d’importantes pénalités financières à l’État.


 

VIAaltermidi.org
SOURCErédaction altermidi
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Après des études de lettres modernes, l’auteur a commencé ses activités professionnelles dans un institut de sondage parisien et s’est tourné rapidement vers la presse écrite : journaliste au Nouveau Méridional il a collaboré avec plusieurs journaux dont le quotidien La Marseillaise. Il a dirigé l’édition de différentes revues et a collaboré à l’écriture de réalisations audiovisuelles. Ancien Directeur de La Maison de l’Asie à Montpellier et très attentif à l’écoute du monde, il a participé à de nombreux programmes interculturels et pédagogiques notamment à Pékin. Il est l’auteur d’un dossier sur la cité impériale de Hué pour l’UNESCO ainsi que d’une étude sur l’enseignement supérieur au Vietnam. Il travaille actuellement au lancement du média citoyen interrégional altermidi.