Dans une vaste étude internationale associant 100 chercheurs, l’Observatoire européen de la fiscalité dresse le bilan de dix ans de lutte contre l’évasion fiscale. Échec ou succès ?


 

Une fois n’est pas coutume, commençons cette revue de presse par une invitation à lire un roman. L’invitation est formulée par Maryse Dumas, ancienne secrétaire confédérale Cgt, dans sa chronique publiée par L’Humanité. Avec Trust (Éditions de l’olivier), prix Pulitzer 2023, l’écrivain américain Hernan Diaz plonge le lecteur dans les États-Unis du pouvoir de l’argent et de la machine capitaliste, au début du XXe siècle. Trust  : dans le langage économique, c’est un groupement d’entreprise suffisamment puissant pour dominer un marché.

Mais trust, écrit Maryse Dumas, « signifie aussi, en anglais, la confiance, voire la crédulité : celle du commun des mortels vis-à-vis des mécanismes du capitalisme financier ». Aussi, le vrai sujet du livre est-il peut-être ailleurs, suggère-t-elle : « sans doute moins dans la montée du capitalisme financier que dans la manière dont il se montre, dont il travaille son image pour nous séduire et nous tromper ». Aie confiance…

Et, avec les efforts déployés pour masquer son opacité, l’évasion fiscale occupe une place de choix. Elle est à nouveau documentée par l’Observatoire européen de la fiscalité dont les conclusions du dernier rapport font l’objet d’un traitement pour le moins contradictoire. Certains titres, en effet, n’hésitent pas à afficher un bel optimisme. Ainsi la Süddeutsche Zeitung, nous apprend Courrier international, relève que « la lutte contre l’évasion fiscale fait d’étonnants progrès », exception faite de celle des « ultrariches ».

 

« Plus agiles pour éviter le percepteur »

Pour le quotidien suisse Le Temps, le verre est ainsi à moitié plein. Si la fraude individuelle recule, ce n’est pas le cas de celle des entreprises et des milliardaires, indique Sébastien Ruche, qui dans son article se plaît à mettre en évidence un commentaire de Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie : « Les milliardaires sont certainement devenus plus agiles pour éviter le percepteur. »

Le Figaro, pourtant, se félicite et titre : « Comment l’évasion fiscale offshore a été divisée par trois ». « Les impôts, beaucoup cherchent à y échapper. Et pourtant, à l’échelle mondiale, l’évasion fiscale est en recul », écrit Armelle Bohineust, qui y voit notamment le résultat de l’échange automatique des informations bancaires, auquel aurait largement contribué la plupart des centres financiers extraterritoriaux, les fameux « offshore ».

Pour d’autres médias, le verre est à moitié vide, voire carrément à sec. Ce sont ainsi « 1 000 milliards qui manquent aux États », titre L’Humanité qui parle de chiffres « accablants ». Si des progrès sont en effet enregistrés grâce à l’échange automatique d’informations, « rien ne va plus, en revanche, quand il s’agit des transferts de bénéfices des multinationales », dont 35  % ont été dirigés vers des paradis fiscaux. Les impôts sur les sociétés, pourtant, ont baissé. Mais, écrit Pierric Marissal, « cette concurrence fiscale est particulièrement vaine, puisque l’argument libéral traditionnel, qui pointe qu’il y a évasion fiscale car les impôts sont trop élevés, ne résiste pas à la réalité ».

 

Taxation des milliardaires : une idée qui monte…

« Viendra-t-on un jour à bout des paradis fiscaux ? » Dans Alternatives économiques, c’est la question posée par Christian Chavagneux, éditorialiste et auteur de Les Paradis fiscaux. Une brève histoire des crises financières (La Découverte, 2020). Le lecteur reste dans le doute, même si l’analyse met en valeur « trois propositions fortes » du rapport, issues du travail d’une centaine de chercheurs. Parmi elles : « mettre en œuvre une taxation mondiale minimale de la fortune des milliardaires, une idée qui monte aussi bien aux États-Unis qu’en Europe. De quoi contribuer à réduire les inégalités, à rendre l’impôt plus acceptable et à faire entrer de l’argent dans les caisses ».

Les résistances, sans surprise, sont tenaces. Taxer les riches ? Une « imposture », répond ainsi dans Les Échos l’éditorialiste Éric Le Boucher. Dans tous les cas, il faut « maintenir la pression », assure Le Monde dans un éditorial. En concluant : « La route reste longue pour remettre de l’équité dans un système que les États ont trop longtemps laissé dériver. Mais l’évasion fiscale n’a rien d’une fatalité, elle résulte de choix politiques. C’est à l’opinion publique de maintenir la pression pour que les dirigeants fassent en sorte que chacun paye un impôt juste. » Sans aveuglement.

Christine Labbe

Source Option Novembre 2023

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