Les écrits des trois premiers mois de l’année 2026 à Gaza. Un livre de notre correspondant Mutasem Eleiwa, dit Abu Amir, représentant de l’UFPJ à Gaza qui témoigne chaque lundi dans notre rubrique « Cette semaine à Gaza ». À lire, un livre à soutenir, un livre à diffuser, un livre qui témoigne et qui analyse.


 

« Je vais bien », en gazaoui de notre temps, se traduit par : « Je n’ai pas encore été tué. » Que dire de plus, survivant d’un génocide fragilement suspendu ? Tout ce qui fait la vie qui s’accroche, et toute la lucidité renvoyée au monde où s’engendrent des monstres. Lorsqu’il regagne au soir, dans le centre de la bande de Gaza, sa maison très abîmée mais miraculeusement debout, Mutasem Eleiwa, dit Abu Amir, 53 ans, père de famille, écrit. Représentant à Gaza de l’UJFP, responsable depuis dix années des projets de solidarité soutenus par cette organisation française juive, Abu Amir, comme tout le monde le nomme, interpelle, dans le calme précaire de la nuit, ceux qui vivent au delà des grilles de la cage. Pour dépasser les tragédies de sa journée, pour crier le refus de l’écrasement de la Palestine, et ce qui le permet, la déshumanisation de ses habitants. Résistant, obstinément. Ce livre naît dans un trou du temps. Après deux décennies dans l’enfermement d’un blocus rythmé par des vagues répétitives de bombardements, après le hurlement de deux années de massacres génocidaires, Gaza est suspendue dans un étrange brouillard. Une forme de silence de dessous les ruines, masqué par les déclarations tonitruantes des très grands de ce monde, recouvrant les bombardements qui continuent à tuer à bas bruit. Terminé pour les Gazaouis, étouffés sous les décombres ?

L’apport de ce livre est de rendre palpable un élément incongru : Plus de deux millions de personnes vivent là. Luttent pour leur survie, et pensent le monde. Luttent et pensent au bord d’un temps incertain, flouté par l’extrême maltraitance du langage, qui proclame un cessez-le-feu imaginaire et envisage un avenir pour Gaza sans Gazaouis. Un livre singulier pour un moment singulier, indispensable description au ras de la réalité, analyse géopolitique à chaud, coup de projecteur sur notre monde vu depuis le cœur silencié d’une population broyée. Des éclats divers, formant par là même une mosaïque d’où émerge, clairement dessinée, l’interrogation lancinante de notre temps : dans quel monde voulons-nous que nos enfants vivent ? Mais ils disent aussi l’obstination à continuer de vivre, la solidarité, les formes d’organisation collective qui continuent d’agir le monde et la dignité d’une société qui refuse de disparaître.

Brigitte Challande

Gaza au bord d’un temps incertain, Éditions Syllepse, 152 page, 10 € – En librairie le 9 Juillet.

Brigitte Challende
Brigitte Challande est au départ infirmière de secteur psychiatrique, puis psychologue clinicienne et enfin administratrice culturelle, mais surtout activiste ; tout un parcours professionnel où elle n’a cessé de s’insérer dans les fissures et les failles de l’institution pour la malmener et tenter de la transformer. Longtemps à l’hôpital de la Colombière où elle a créé l’association «  Les Murs d’ Aurelle» lieu de pratiques artistiques où plus de 200 artistes sont intervenus pendant plus de 20 ans. Puis dans des missions politiques en Cisjordanie et à Gaza en Palestine. Parallèlement elle a mis en acte sa réflexion dans des pratiques et l’écriture d’ouvrages collectifs. Plusieurs Actes de colloque questionnant l’art et la folie ( Art à bord / Personne Autre/ Autre Abord / Personne d’Art et les Rencontres de l’Expérience Sensible aux éditions du Champ Social) «  Gens de Gaza » aux éditions Riveneuve. Sa rencontre avec la presse indépendante lui a permis d’écrire pour le Poing et maintenant pour Altermidi.