Après le licenciement « inacceptable » du PDG de Grasset, 115 auteurs annoncent leur départ de la maison d’édition.
Un total de 115 auteurs publiés chez Grasset déclarent quitter l’éditeur pour protester contre le licenciement de son PDG, Olivier Nora, dénonçant « une atteinte inacceptable à l’indépendance éditoriale » et mettant en cause Vincent Bolloré, selon une lettre collective consultée mercredi soir par l’AFP.
Le départ collectif de 115 auteurs de la maison Grasset dépasse largement le cadre d’un conflit interne. En dénonçant « une atteinte inacceptable à l’indépendance éditoriale », ces écrivains posent un acte rare : celui d’un réengagement public du monde intellectuel. Dans un contexte de tensions croissantes autour du contrôle des médias et de l’édition, leur prise de position marque peut-être le début d’une riposte plus structurée face à une guerre idéologique de l’information qui ne dit pas toujours son nom et à laquelle beaucoup reprochaient jusqu’ici un silence prolongé.
Parmi ces 115 signataires figurent des noms majeurs de la scène littéraire. Dans ce courrier rendu public mercredi, ils expriment leur opposition à l’éviction d’Olivier Nora et critiquent vivement « une atteinte inacceptable à l’indépendance éditoriale » ainsi que l’attitude de Vincent Bolloré, propriétaire de la maison.
« Une fois de plus, Vincent Bolloré dit : je suis chez moi et je fais ce que je veux, au mépris de celles et ceux qui publient, de celles et ceux qui accompagnent, éditent, corrigent, fabriquent, diffusent, distribuent nos livres », écrit ce collectif formé rapidement après l’annonce du départ de M. Nora.
« Nous ne voulons pas que nos idées, notre travail, soient sa propriété », affirme ce courrier intitulé « Nous sommes 115 auteurs à quitter Grasset » et signé notamment par plusieurs figures reconnues comme Virginie Despentes, Sorj Chalandon, Bernard-Henri Lévy, Frédéric Beigbeder ou Vanessa Springora. « Aujourd’hui, nous avons un point commun : nous refusons d’être les otages d’une guerre idéologique visant à imposer l’autoritarisme partout dans la culture et les médias », ajoutent-ils. « Nous ne voulons pas que nos idées, notre travail, soient sa propriété », insiste encore le texte.
Certains auteurs avaient déjà annoncé plus tôt dans la journée leur départ, invoquant leur attachement à Olivier Nora, figure centrale et respectée de 66 ans. « J’ai toujours dit que si on touchait un cheveu d’Olivier Nora, je partirais de Grasset et ma position n’a pas changé », avait notamment déclaré Sorj Chalandon à l’AFP.
Dans leur lettre, les 115 signataires — parmi lesquels figurent aussi Anne Sinclair, Jean-Paul Enthoven, Anne Berest ou Colombe Schneck — rendent hommage à celui qu’ils considèrent comme le pilier de l’équilibre éditorial de la maison.
« Les éditions Grasset étaient notre maison, particulière, car s’y côtoyaient pacifiquement des autrices et des auteurs qui n’étaient pas d’accord sur grand-chose. Olivier Nora en a été le rempart et le ciment par son élégance morale, sa disponibilité, et son engagement », souligne le texte.
Son départ s’inscrit dans une transformation plus large des maisons d’édition contrôlées par Hachette Livre, premier groupe français du secteur et acteur majeur à l’échelle mondiale, évolution amorcée ces dernières années sous l’impulsion de Vincent Bolloré. Avant lui, Arnaud Nourry, PDG pendant 17 ans, ainsi que Sophie de Closets, à la tête de Fayard, avaient quitté leurs fonctions en raison de désaccords avec la nouvelle direction stratégique.
Depuis ces changements, Fayard — historiquement reconnue pour ses publications en histoire — s’est davantage orientée vers des ouvrages portés par des auteurs positionnés à droite ou à l’extrême droite, comme Nicolas Sarkozy, Jordan Bardella et Philippe de Villiers.
Au-delà du cas Grasset, cette mobilisation collective pourrait bien faire date. Elle signale qu’une partie du monde intellectuel refuse désormais de rester en retrait face aux recompositions à l’œuvre dans les médias et l’édition. En remettant au centre la question de l’indépendance, ces auteurs amorcent un mouvement de réengagement qui, pour certains observateurs, intervient tardivement — mais qui pourrait redéfinir les rapports de force dans une bataille devenue centrale : celle du contrôle des idées, des récits et de l’information.
Avec AFP
Photo : Sorj Chalandon.







