Le spectacle accueilli récemment par le Théâtre Le Sémaphore à Port-de-Bouc (13) avait tout d’une gageure. Il fallait faire tenir ensemble toutes ces mémoires, diverses ou opposées, sur la guerre d’Algérie (combattants de l’indépendance, militants anti-colonialistes français, soldats appelés, membres de l’OAS…), le tout avec de jeunes actrices et acteurs qui interprètent plusieurs rôles. Le pari de la Compagnie Nova est pleinement réussi.
Et le cœur fume encore qui doit son nom à une phrase du grand écrivain algérien Kateb Yacine est un remarquable travail que l’on pourrait qualifier de pédagogique, si ce mot n’avait pas pour certains une connotation d’ennui. La création repose sur la collecte de témoignages recueillis de Toulon à Mantes-la-Jolie et l’utilisation d’archives radiophoniques qui dessinent une sorte de grande fresque historique des « événements d’Algérie » — comme on les appelait à l’époque en métropole — à nos jours.
Malgré l’âpreté du sujet (des sujets) l’humour n’est pas absent, comme dans cette imitation d’une interview de Zidane après le fameux match France-Algérie au Stade de France. La star s’y trouve gentiment moquée tandis qu’au lendemain du match un fils se vante d’avoir participé à l’envahissement de la pelouse et d’avoir perturbé la tenue de la rencontre. En fait il n’en est rien, il est resté dans les tribunes. Il espère ainsi susciter l’approbation de son père algérien qui s’est battu pour l’indépendance. Celui-ci pense au contraire que c’est une énorme bêtise.
La Compagnie Nova illustre avec une grande finesse une forme de conflit de générations et les malentendus qui peuvent aussi naître au sein des familles, écartelées entre « ici » et « là-bas ». « Pourquoi mes sœurs ont un prénom arabe et pourquoi moi, je m’appelle Olivier ? », questionne le fils, « tout le monde se fout de ma gueule ». Le père n’a jamais demandé au fils de venger les humiliations vécues pendant la période coloniale et le fils reproche à son père de ne pas avoir transmis cette mémoire. Et il y a encore des gens pour croire que l’identité est une chose simple ?
Et le cœur fume encore montre les blessures qui demeurent, comme dans une savoureuse scène des 30 ans d’un régiment (Saint-Étienne, 1992). Les épouses des appelés ou de ceux qui sont morts sont là et l’humour doux-amer qui baigne la scène sert à mettre à distance les souvenirs des anciens soldats qui craquent littéralement au micro. On les devine ravagés par ce à quoi ils ont assisté ou pris part… Et l’ancien de l’OAS dont la mémoire est restée figée en 1962 continue à penser que « les politiques ont trahi ».
Une « leçon d’histoire » incarnée
La richesse du spectacle est faite du croisement de toutes ces mémoires, à l’image de cet épisode situé à Mantes-la-Jolie où l’ancien harki et l’ancien partisan de l’indépendance “s’empaillent”. Ils ne sont d’accord sur rien mais se parlent, réunis par un même exil.
La pièce est une formidable “leçon d’histoire” incarnée. Du combattant communiste de l’indépendance, victime de la répression du nouveau pouvoir après le coup d’État de Houari Boumedienne en 1965, à la militante française qui apporte son aide à la cause de la libération de l’Algérie.
Et le cœur fume encore a aussi le mérite d’évoquer un épisode méconnu : la représentation d’une pièce de Kateb Yacine à Bruxelles. Ce jour-là, des militants du FLN sont dans la salle. Une mystérieuse organisation nommée Main rouge projette de commettre un attentat et de tuer la première personne qui montera sur scène. Le grand auteur antillais Édouard Glissant en l’occurrence, auquel on doit le concept de « créolisation » qui fait son retour aujourd’hui dans le débat politique. Heureusement, ce jour-là, il n’y eut pas de sang versé.
Les derniers mots de ce cœur qui fume encore resteront à l’écrivaine Assia Djebar, lors de son discours de réception à l’Académie française. Magnifiques.
J-F.A







