La superbe exposition Ecce Homo donne à voir plus de cinquante ans d’ « interventions » d’Ernest Pignon-Ernest, au Palais des Papes, à Avignon. Dernier jour pour découvrir cette fabuleuse « Pietà » moderne où le poète Pier Paolo Pasolini, assassiné en novembre 1975 sur la plage d’Ostie, porte son propre corps.

C’est cette oeuvre forte où le regard de Pasolini semble nous transpercer qui constitue l’affiche de cette exposition-événement. Un artiste comme Ernest Pignon-Ernest méritait bien le « cadre prestigieux » du Palais des Papes qui est ici bien autre chose qu’un bel écrin. L’ensemble de l’exposition a été pensé pour la Grande chapelle du Palais des Papes. « La scénographie, la succession des images (esquisses, dessins, photos), leur association, leur enchaînement, leur mise en espace ont été conçus pour le lieu en prenant en compte le sens des visites, la façon dont elles seraient progressivement découvertes, leur interaction » est-il écrit dans la note d’intention de l’exposition. Pari gagné. Le lieu magnifie les oeuvres et sublime le « terrain de jeu » d’Ernest Pignon-Ernest  qui reste la rue, avec l’inévitable aspect éphémère que revêtent ses collages, en proie aux variations des conditions atmosphériques, ou même quelque fois aux actes de « vandalisme ».

« Réalisme sacralisant »

Ernest Pignon-Ernest

Les « interventions » de l’artiste sont autant de jalons des secousses et des drames de notre époque. Ceux que la mémoire a retenu et les autres. Ceux d’un « passé qui ne passe pas », comme celui de la Commune de Paris. Un sorte de panthéon aussi, construit au fil des multiples images d’ interventions échelonnées de 1966 à 2019. Les travailleurs immigrés, la sinistre prison Saint-Paul à Lyon, l’assassinat de Pasolini, Mahmoud Darwich et la Palestine, Soweto et l’Afrique du Sud, le scandale du jumelage de Nice et du Cap au temps du maire Jacques Médecin et de l’apartheid, René Char, les résistants (Max Barel, l’historien Marc Bloch, Berthie Albrecht…), l’écrivain chilien Pablo Neruda, le théoricien anarchiste Pierre Kropotkine…pour un parcours artistique qui n’ a jamais cessé d’interpeller ceux qui voudraient tant ne pas voir. Et ce film, remarquable, qui interroge la figure complexe de Pier Paolo Pasolini, poète et cinéaste marqué à la fois  (la foi ?) par le communisme et le christianisme. De la tombe d’Antonio Gramsci, philosophe et fondateur du PCI, au martyre du poète homosexuel. Tourné à Naples et à Rome, le documentaire invalide la version officielle de la mort de Pasolini, selon laquelle le réalisateur de L’évangile selon Saint-Mathieu et de Salo ou les 12 jours de Sodome aurait été tué par un amant.  

« J’ai dessiné le supplicié, ses vêtements, jean, tricot, bottes, à partir des documents de la police » précise Ernest Pignon-Ernest à propos de cette oeuvre fascinante (certes, pas la seule) intitulée Se torno (si je reviens), Pasolini assassiné », « quiconque a vu les photos de son corps brisé sur le sable gris d’Ostie le reconnaîtra, dessin d’un réalisme clinique pour cette christique pietà (…) Je ne sais pas si je peux aller jusqu’à parler de « réalisme sacralisant » mais cet oxymore correspond à ce que je souhaitais réaliser avec cette image inscrite dans les rues, dans des lieux attentivement choisis pour leurs résonances avec son oeuvre, sa vie, sa mort ». 

Et s’il faut parler de « résonances », comment ne pas songer à cette déclaration, de 1968, du Living Theater, qui n’est pas sans faire écho à notre présent (et ce n’est pas un cadeau)? Elle pourrait aussi résumer la démarche d’Ernest Pignon-Ernest : « le temps est venu pour nous de commencer enfin à refuser de servir ceux qui veulent que la connaissance et les pouvoirs de l’art appartiennent seulement à ceux qui peuvent payer, ceux là mêmes qui souhaitent maintenir le peuple dans l’obscurité, qui travaillent pour que le pouvoir reste aux élites, qui souhaitent contrôler la vie de l’artiste et celle des autres hommes ».

Morgan G.

Ecce Homo, Interventions 1966-2019: exposition à voir au Palais des Papes, Avignon, jusqu’au 29 février 2020. Entrée tarif plein : 12 euros. 

JF-Arnichand Aka Morgan
"Journaliste durant 25 ans dans la Presse Quotidienne Régionale et sociologue de formation. Se pose tous les matins la question "Où va-t-on ?". S'intéresse particulièrement aux questions sociales, culturelles, au travail et à l'éducation. A part ça, amateur de musiques, de cinéma, de football (personne n'est parfait)...et toujours émerveillé par la lumière méditerranéenne"