Alors que l’escalade entre les Etats-Unis et l’Iran se poursuit dangereusement après l’assassinat de Qassem Soleimani sur ordre de Donald Trump, nous revenons sur le parcours de ce commandant de l’ombre et hommes forts du régime iranien.


Article publié en partenariat avec Madaniya info

 

Inconnu des bonimenteurs médiatiques, méconnu d’une large fraction des crypto-spécialistes de la communauté du renseignement, connu et reconnu des connaisseurs, respecté ou redouté selon le positionnement de ses interlocuteurs, il est le cauchemar des Israéliens, le croquemitaine de l’Occident, l’enfant chéri des laissés pour compte de la société consumériste et de la civilisation des loisirs, le porte étendard des contestataires de l’ordre israélo-américain.

 

A rebours du transfuge socialiste Bernard Kouchner, «deux fois juif car à moitié juif», à rebours de son rival Bandar Ben Sultan, le cappo di tutti capi de la nébuleuse islamiste qui inondera la planète de ses djihadistes erratiques sans tirer le moindre coup de feu contre Israël, son ennemi supposé, ce fils d’un père paysan juif de Kerman est triplement farsi, en tant que chiite, en tant que révolutionnaire, en tant que combattant pour la libération de la Palestine.

Commandant de l’ombre (1), sa rigueur, sa discrétion et son efficacité l’imposent comme le Giap du Moyen Orient, du nom du vainqueur des Français, en 1955, le général Vo N’Guyen Giap à Diên Biên Phú (2), première défaite militaire majeure d’une puissance atomique de la sphère occidentale, membre permanent du conseil de sécurité de l’ONU, face aux peuples basanés, «la seule bataille rangée et perdue par un armée européenne durant toute l’histoire des décolonisations», selon l’expression de l’historien Jean Pierre Rioux.

Lui, Qassem Soleimani, 56 ans, chef de la prestigieuse «Brigade de Jérusalem» des Pasdarans, dont la transcription en arabe claque comme baïonnettes aux vents, «Faylaq Al Qods Lil harath As Saouri Al Irani». Faylaq Al Qods, «Jerusalem brigade» et non «Jobhat an Nosra» ou «Jound As Sham», voire  Ansar Eddine» ou les horribles borborygmes de Boko Haram ou de Da’ech, comme pour rappeler la permanence de la revendication iranienne et chiite dans le combat pour la libération de la Palestine.

Du vaste polygone de tir permanent du Moyen Orient, Qassem Soleimani émerge comme le grand vainqueur de la confrontation régionale du printemps arabe, le verrou de l’Irak, malgré les coups de butoirs sanglants et les attentats répétitifs des takifiristes contre la communauté chiite depuis dix ans, malgré toutes les tentatives de déstabilisation menée par les Etats Unis et Israël depuis le Kurdistan irakien, malgré la guerre psychologique menée par les monarchies arabes contre le «péril chiite».

Qassem Souleimany

Lui, l’allié indéfectible de la frange résistante de la population libanaise, le sauveur de la Syrie, celui qui tiendra tête à la coalition islamo-atlantiste dans les mémorables batailles de Syrie durant trois ans:  De Bab Amro, en Février 2012, à Al Qoussayr, en Mai 2013, et à Yabroud, au printemps 2014.

Bab Amro, qui se devait d’être «le Stalingrad du Moyen Orient», selon les assurances de l’ancien premier ministre du Qatar Hamad Ben Jassem à la diplomatie française, qui sera, par les abus de la brigade Al-Farouk du commandant dissident Abdel Kader Tlass, le Trafalgar de la stratégie franco turque. Une défaite cuisante de l’opposition off-shore mercenaire du Qatar, doublée deux ans plus tard d’une défaite aussi retentissante à Homs. Vouée à devenir la «capitale de la révolution», la ville pliera, elle, sous la pression des assauts syriens. Ses djihadistes évacués sous bonne escorte, le 7 Mai 2014, le jour même du 3eme tour du scrutin présidentiel libanais, implosant la candidature à la magistrature suprême libanaise de Samir Geagea, l’homme lige des Israéliens et des Américains au Liban.

Sur la défensive au début du printemps arabe, avec un bloc atlantiste le vent en poupe, et des alliés en difficulté en Syrie et au Liban (le hezbollah), Qassem Soleimani a réussi à opérer un retournement en faveur de son camp en portant la menace sur le flanc sud de l’Arabie saoudite, son espace vital, le Yémen, où ses sympathisants houthistes (chiites) ont obtenu, à la mi octobre 2014, la tête du chef de file du camp saoudien, le premier ministre Mohamad Ba Soundah, aux termes de violents combats dans le périmètre de défense de Sana’a, la capitale, le jour même de la rencontre à New York entre les ministres des affaires étrangères d’Iran et d’Arabie saoudite Jawad Zarif et Saoud Al Faysal.

Jihad Moughniyeh, assistant de Qassem Soleimani, et le missile Fateh 110 à Hezbollah

Luxe de détail, soucieux sans doute d’assurer la relève d’un commandement de qualité, Qassem Soleimani s’est doté depuis la guerre de Syrie, en 2011, d’un assistant de choix en la personne de Jihad Moughniyeh, fils d’Imad Moughnyieh, Hajj Radwane, le fondateur de la branche militaire du Hezbollah, tué dans un attentat à Damas, en 2008, dont la progéniture  fait désormais office d’agent de liaison avec la formation de son père.

No passaran: Par deux fois, rompant son mutisme habituel, il fixera la ligne rouge de la stratégie occidentale. En Syrie, en septembre 2013, alors que le croassement de la bulle médiatique occidentale prédisait un bombardement massif du bloc atlantiste des centres de pouvoir de Damas avec la caution des pétromonarchies du Golfe, en guise de représailles contre l’usage supposé d’armes chimiques par le régime de Bachar Al Assad,  Qassem Soleimani met le holà, avisant qu’un bombardement de la Syrie embraserait le Moyen-orient.

A Gaza, en juillet 2014, alors qu’une conjuration s’appliquait à désarmer les Palestiniens en vue de leur finlandisation, le sphinx iranien rompait à nouveau le silence pour rendre  son verdict: Pas question de désarmer ni le Hamas ni le Jihad Islamique, citant nommément ces deux formations, en hommage implicite à ses alliés Mohamad Deif, le chef de la branche militaire du Hamas, et Ramadan Challah, le chef du djihad islamique, comme pour signifier la fin de l’ostracisme dont était l’objet le Hamas, la branche palestinienne des Frères Musulmans, déconsidéré par son alignement sectaire sur le Qatar, l’autre pôle du salafisme wahabite du Monde arabe.

No Passaran, le mot d’ordre tonné à deux reprises a entraîné un rétropédalage en douceur du camp atlantiste et de ses supplétifs arabes, d’une manière d’autant plus accélérée  que dans l’épreuve de force, les Pasdaran ont livré subrepticement au Hezbollah gardiens des missiles à moyenne portée Fateh 110, plaçant l’Etat major israélien à Tel Aviv à portée des tirs de la milie chiite. Disposant d’un rayon d’action de 350 km, propulsé par du carburant solide, à une vitesse de mach 3,5 soit 4.500 km/heure, Fateh 110 a entrainé un bouleversement des rapports de force sur le front nord de la confrontation israélo-arabe.

Récidiviste en Irak, comme auparavant en Syrie, l’homme procédera à un déploiement furtif de ses hommes autour du sanctuaire chiite de la ville sunnite de Samarra brisant net la marche de Da’ech sur Bagdad. Il récidivera en pleine négociation de Vienne sur le nucléaire iranien, le 22 novembre 2014, freinant l’offensive de Da’ech contre Ramadi, clé de la région sunnite d’Al Anabr qui aurait permis le déferlement djihadiste vers l’Arabie saoudite.

Il savourera alors avec une particulière délectation l’appel de Laurent Fabius à l’Iran de se joindre à la coalition occidentale dans le combat contre Da’ech, c’est à dire contre le monstre engendré par le bloc atlantiste et les pétromonarchies pour combattre précisément l’Iran, via son allié syrien dans une guerre de substitution. Cet appel lancé par une des personnalités européennes les plus en pointe contre l’Iran a retenti comme un désaveu de la diplomatie française dans la guerre de Syrie, un constat d’impuissance et, dans le cas de Laurent Fabius, une reddition sans condition à la prépondérance de l’Iran dans la gestion des affaires de la zone.

René Naba

Article publié par Madaniya.info le 8 décembre 2014


Voir aussi : Rubrique Proche Orient,


 

Sur le fil de l’actu:

Assassinat de Soleimani : Trump assure avoir agi pour «arrêter une guerre»

Verbatim : «Nous avons agi pour arrêter une guerre, pas pour démarrer une guerre.» Depuis sa résidence de Mar-a-Lago (Floride), Donald Trump vient de justifier devant la presse l’assassinat du puissant général iranien Qassem Soleimani par un drone américain la nuit dernière. «Nous ne cherchons pas un changement de régime» en Iran, a-t-il aussi assuré.

Iran

Les États-Unis ont décidé de déployer 3 000 à 3 500 militaires supplémentaires au Moyen-Orient pour renforcer la sécurité des positions américaines dans la région, après la mort ce vendredi à Bagdad du général iranien Qassem Soleimani dans un raid américain, annonce à l’AFP un haut responsable du Pentagone.

Soleimani

Selon le chef de la diplomatie américaine, Mike Pompeo, la secrétaire d’Etat française aux Affaire européennes Amélie de Montchalin, qui a déclaré au micro de RTL que le monde est «plus dangereux» depuis la mort du général iranien Qassem Soleimani, «a tort» de penser ainsi. «Le monde est beaucoup plus sûr aujourd’hui», pense-t-il au contraire, et il l’a dit sur CNN.

l’Iran promet de venger la mort de Soleimani «au bon endroit et au bon moment»

Le Conseil suprême de la sécurité nationale iranien, la plus haute instance sécuritaire de l’Iran, a promi vendredi de venger «au bon endroit et au bon moment» la mort du général iranien Qassem Soleimani. «L’Amérique doit savoir que son attaque criminelle contre le général Soleimani a été la plus grave erreur du pays (…) Ces criminels subiront une dure vengeance (…) au bon endroit et au bon moment», est-il écrit das un communiqué.

Escalade

.L’Elysée fait savoir dans un communiqué qu’Emmanuel Macron resterait en «contact étroit» avec le président russe Vladimir Poutine sur la situation en Irak, pour «éviter une nouvelle escalade dangereuse des tensions». Le président a «rappelé l’attachement de la France à la souveraineté et à la sécurité de l’Irak et à la stabilité de la région» et appelé l’Iran à «revenir rapidement au plein respect de ses obligations nucléaires et à s’abstenir de toute provocation»

Poutine considère que la mort de Soleimani risque d’aggraver la situation au Proche-Orient

Après l’assassinat du général iranien Qassem Soleimani, Vladimir Poutine craint de voir la situation s’aggraver sérieusement au Proche-Orient, fait savoir le Kremlin qui relate dans un communiqué une conversation téléphonique avec Emmanuel Macron.

Assassinat de Soleimani : aux Etats-Unis, le camp démocrate dénonce une attaque illégale

La présidente de la chambre des représentants aux Etats-Unis, la démocrate Nancy Pelosi, a remis en question vendredi la légalité de l’assassinat par les Américains du général iranien Qassem Soleimani, affirmant que le raid avait eu lieu sans négociation préalable avec le Congrès. La députée démocrate craint que l’attaque ne provoque «une escalade dangereuse de la violence».

Des propos confirmés par son collègue démocrate Eliot Engel, qui s’est montré «profondément inquiet quant aux répercussions» de cette frappe qui «a eu lieu sans notification ni consultation avec le Congrès».

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René Naba est un écrivain et journaliste, spécialiste du monde arabe. De 1969 à 1979, il est correspondant tournant au bureau régional de l’Agence France-Presse (AFP) à Beyrouth, où il a notamment couvert la guerre civile jordano-palestinienne, le « septembre noir » de 1970, la nationalisation des installations pétrolières d’Irak et de Libye (1972), une dizaine de coups d’État et de détournements d’avion, ainsi que la guerre du Liban (1975-1990), la 3e guerre israélo-arabe d'octobre 1973, les premières négociations de paix égypto-israéliennes de Mena House Le Caire (1979). De 1979 à 1989, il est responsable du monde arabo-musulman au service diplomatique de l'AFP], puis conseiller du directeur général de RMC Moyen-Orient, chargé de l'information, de 1989 à 1995. Membre du groupe consultatif de l'Institut Scandinave des Droits de l'Homme (SIHR), de l'Association d'amitié euro-arabe, il est aussi consultant à l'Institut International pour la Paix, la Justice et les Droits de l'Homme (IIPJDH) depuis 2014. Depuis le 1er septembre 2014, il est chargé de la coordination éditoriale du site Madaniya info. Un site partenaire d' Altermidi.