Écrit fin mars de cette année, ce petit essai qui a tout d’un grand confirme la chaleureuse empathie que l’académicienne Danièle Sallenave sans esprit d’exégèse éprouve pour ce mouvement, ce soulèvement impromptu, inattendu d’un peuple qui n’en peut plus « j’ai senti pour ce mouvement un élan de sympathie régulièrement renouvelé par le contraste réjouissant, à la télévision entre leur assurance un peu maladroite et l’hostilité mal dissimulée des journalistes et de leurs invités« .


Le sentiment de connivence et de partage des revendications et de la colère, Danièle Sallenave le ressent d’autant qu’elle sait d’où elle vient socialement, politiquement, «de ce petit peuple de journaliers agricoles, vignerons, artisans, ouvriers qui ont voulu que leurs enfants soient de petits fonctionnaires, des cheminots, des instituteurs (mes parents) pour échapper à la précarité. »


 

Cette fille d’instituteurs a largement tracé sa route la menant jusqu’au fauteuil académique et à une institution qui n’est pas particulièrement taxée de progressiste. N’ayant rien lâché d’un soutien indéfectible à l’école républicaine, laïque et égalitaire, l’écrivaine supporte mal les procès injustes faits à ces téméraires gilets jaunes, s’interrogeant sur ce dont on les accuse : violence et radicalité. Elle s’empresse de souligner ce que le mouvement a révélé de fondamental : le schisme entre les élites et le peuple dont elle ne peut d’aucune manière s’accommoder. Force est de comprendre qui sont ces gens dont la colère a surgi du fin fond des provinces et des campagnes car habituellement, on ne les croise jamais ni dans les grandes villes ni ailleurs. Ils sont silencieux et ainsi que l’écrit Dickens ils représentent « quelque chose qui parfois se soulevait comme la mer, faisait un peu de mal et de dégâts et retombait à nouveau ».

Pour mieux comprendre il faut pénétrer le mode de vie de ces gilets jaunes : un habitat individuel groupé à la sortie d’anciens villages, un jardinet et deux voitures pour le couple qui a besoin d’un véhicule pour rejoindre l’atelier, l’usine, la grande surface où l’on a trouvé un travail. Aller vivre hors des grandes villes n’a guère amélioré le sort de ces nouveaux villageois dont le symbole géographique, le lieu de rendez vous apprécié est devenu le rond-point (qui a rapporté un « pognon de dingue » aux constructeurs). L’habit « gilet jaune » c’est celui qui est normalement porté lorsque l’on est en panne et que l’on a besoin d’être vu et secouru. C’est l’application des dures lois capitalistes, l’ultralibéralisme qui les a portés au bord de la pauvreté et au bord des routes. Soudain ceux qui n’avaient jamais manifesté jusque là sont sortis de la chronicité d’un quotidien sans espoir de lendemains qui chantent pour se rassembler des nuits entières dans le froid autour d’un feu afin de discuter, réclamer, parler de leurs droits. Ils ont testé avec une rare jovialité et belle humeur, leur capacité d’échange, de créativité.

 

 

Avec un recul analytique intéressant, Danièle Sallenave souligne la différence structurelle entre la révolte du mouvement de 68 avec la révolte des gilets jaunes, deux moments forts qui ont pareillement suscité surprise et émotion, déstabilisant classe politique et représentants de la classe ouvrière. Le mouvement des soixantuitards était généré par la jeunesse « d’en haut » signant l’entrée du sociétal dans la politique française. Les gilets jaunes viennent « d’en bas », ramenant du social. La fiscalité qui a toujours été le point aigu des révoltes populaires est au cœur de la problématique, d’une colère qui dit son nom : l’injustice. Elle tourne autour du pouvoir d’achat réduit a néant mais aussi une volonté sociale et politique sourde à la reconnaissance et à la considération à ceux et celles qui ne demandent que de vivre dignement de leur travail. « Mouvement de beaufs, de gugusses, de fans de Johnny désœuvrés » signalent bobos et bourges. Une brochette d’intellectuels ont de conserve affiché un mépris de classe « de circonstance ».

E. Macron (nouvelle version de la montre) avait déjà donné le la avec son « une gare c’est un lieu où l’on croise des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien ». Au fort de l’indignation Danièle Sallenave interroge : « c’est quoi exactement n’être rien ? » Plates excuses de la penaude gouvernance. Trop tard , la petite phrase qui tue en a dit très long. Les gilets jaunes c’est aussi une foule qui sait être ingérable et qui représente  » la grande peur des bien-pensants « . Une peur du désordre « la violence du fleuve, jamais de celle des digues qui le contiennent. » (Brecht), la violence des riches (cf. le livre de Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon) économique et culturelle.

 

Les soutiens des gilets jaunes font aussi débat lorsqu’il s’agit d’une partie de la droite (qui a mis en place le système) et surtout de l’extrême droite, autant de stratégies qui attendent leur heure. Grand rassemblement et peur des banlieues islamisées complètent le tableau accusateur. Le mouvement des gilets jaunes est un puissant révélateur de tous les manquements, droite et gauche confondues. « A gauche, justement qui est ma famille qui semble parfois bien embarrassée, a l’exception d’une frange radicale tendance France insoumise pour qui les gilets jaunes expriment la juste protestation d’un peuple oublié. »

 

Pour ce qui est du peuple de gauche (enseignants, intellectuels…), confortablement installé dans ses jugements et certitudes argumentées, il a fait et fait) preuve d’un silence assourdissant. Seuls les intermittents du spectacle ont soutenu fidèlement le mouvement (le théâtre de la Colline en décembre dernier). En bref, une collision des mondes « d’en haut » traversés d’hypocrites effarouchements » pour ce qui se transformerait éventuellement en dérive populiste. Relisons l’historien Bronislaw Geremek signalant, bien noté, que « le populisme exploite l’absence du peuple sur la scène publique ». L’accusation ne permet, c’est le but, que la déconsidération des gilets jaunes, les élites de tous bords, donneurs de leçon, taxant l’ensemble d’incohérence, de manque d’intelligence économique. Et le pouvoir, un comble de concéder ; « nous avons été trop intelligents, trop subtils, trop techniques » ! Les gilets jaunes ne font que souligner, élémentaire, les différences frappantes (à tous les sens du terme) et grandissantes des revenus, l’indulgence sans pareille accordée aux plus riches. « Comment échapper à l’impôt sur la richesse immobilière » titre un journal qui a pignon sur rue. Comment ne pas trouver cette annonce indécente ? « Fin du monde fin du mois » scandent les gilets jaunes frappés d’une taxe carbone sur le diesel. Et le kérosène que devrait on lui administrer ? On traite les gilets jaunes de mauvais républicains, mauvais démocrates, mauvais révoltés… à la tête d’un mouvement brouillon. Ils affirment haut et fort qu’ils ne veulent pas de chef ».

 

Or Gérard Noiriel note qu’à l’origine du mouvement, il y a les fractions les plus qualifiées « les moins dominés parmi les classes populaires et qui peuvent le mieux s’exprimer ». Les gilets jaunes s’expriment au nom des femmes, des opprimés, des pauvres. Ils protestent au nom de nous tous, de tout le corps social. Et s’il faut voter, ce doit être en connaissance de cause, que le peuple ait le temps de l’instruction nécessaire pour ce faire. C’est une des raisons d’être du suffrage universel. Ces « travailleurs pendulaires », anonymes, petites gens, au mieux dire, les humbles, ont porté venus « d’en bas », les espoirs de la majorité. Ils travaillent, ne s’en sortent pas mais relèvent la tête et aujourd’hui réfléchissent au rapport de force à instaurer, aux alliances positives. Ils ne veulent plus subir, se résigner à la duperie, à la justification des possédants. Ils ne veulent plus renoncer à l’idéal d’égalité. Dans un sursaut, la France d’en bas a abattu quelques murs, a donné un autre point de vue depuis un monde trop silencieux. La verticalité du pouvoir a fait son temps face à une juste « demande de justice, de dignité, d’égalité et de liberté » L’obstacle majeur : l’inégalité.

 

Un peu lyrique car la cause et la sincérité s’y prêtent, la fille d’instit, académicienne de son état conclut : « dans les semaines et les mois à venir, il m’arrivera sans doute de faire le tour d’un rond-point que je connais bien et où je me suis arrêtée souvent. Hérissé de bannières et de slogans, il est entouré d’une palissade de palettes. Un feu y flambe en permanence. Je donnerai comme à chaque fois un coup de klaxon en passant. Je ne sais pas combien de temps encore il y aura quelqu’un pour me répondre ».

 

MarieJoe Latorre

 


A lire : «Jojo le gilet jaune » Danièle Sallenave aux éditions Tracts Gallimard. 3,90 euros


 

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Journaliste, ancienne responsable Culture du titre La Marseillaise (Nîmes). Marie-joe Latorre a joint le peloton fondateur du média altermidi. Voyageuse globe-trotteuse, passionnée par les arts, les gens, les lettres et le cinéma. Passés ses carnets de voyage et ses coups de coeur esthétiques, cette curieuse insatiable est également spécialiste du cinéma d' Ingmar Bergman. Marie-joe a également contribué à de nombreuses monographies d'artistes (Colomina.2017, Ed Le Livre d'Art - Edlef Romeny.1997, Edisud.)