Après sept nominations, le film héraultais Chien de la casse est reparti avec deux statuettes lors de la cérémonie des Césars, le 23 février 2024. L’acteur Raphaël Quenard est nommé révélation masculine. À trente huit ans le réalisateur Jean-Baptiste Durand remporte le prix du meilleur premier film. Dans altermidi Mag#9 consacré à l’expression de la jeunesse, le réalisateur évoquait l’invisibilité de la jeunesse vivant en milieu rural et péri-urbain. Entretien.


 

 

« Des films de jeunes de cités c’est aussi à Lodève

ou Narbonne qu’il faudrait en tourner ! »

 

Jean-Baptiste Durand, 38 ans, Montpelliérain, a vu son premier long-métrage sortir sur les écrans au printemps 2023. Intégralement tourné au Pouget, bourgade du centre-Hérault viticole, Chien de la casse déconstruit — voire combat — les archétypes, en mettant en scène une jeunesse villageoise très singulière.

 

Fin juillet 2023, sous très forte chaleur, c’est à la terrasse d’un bistrot du cœur de Montpellier que Jean-Baptiste Durand nous a donné rendez-vous pour dialoguer à propos de la jeunesse protagoniste de son long-métrage Chien de la casse. Lui-même a vécu son adolescence à Montpeyroux, village viticole à un jet de caillou du bourg du Pouget, où le film a été intégralement tourné. Alors qu’il n’y semblait pas prédestiné, Jean-Baptiste Durand a suivi le cursus des Beaux-Arts à Montpellier. Personnalité discrète, rien dans son ton, très sobre, ne rappelle les postures voyantes des jet set du cinéma ou de l’art contemporain. D’un dialogue qui ne s’est pas vécu sous la forme d’un interview conventionnel (un jeu systématique de questions / réponses), nous avons préféré retirer une forme de monologue enchaînant les principales réflexions du cinéaste languedocien — mais toutefois en les livrant telles quelles :

« Au village, cette jeunesse avec qui je traînais beaucoup était une seconde cellule familiale. Les copains, la rue sont aussi importants que la famille pour se construire. J’ai été autant éduqué par mes copains que par mes parents. On se parle. On s’explique. On se dit les choses. Les rapports sont très horizontaux. Il règne un sentiment d’appartenance. Culturellement, socialement, nous étions différents — cela va du fils de viticulteur au fils de précaires, de petits bourgeois ou de notable du cru. Mais on est tous reliés par un environnement, circonscrit par les bornes du village. Le foot, notamment le foot de rue, est très fédérateur. Le rap aussi. Les baignades. Mais aussi les discussions sur les films et la littérature. Mais bon, on s’apparente à des petits lascars d’arrêts de bus, qui fument et qui portent une casquette.

Enclavés entre la banlieue et la ruralité profonde

Vu de l’extérieur, il peut sembler que les rapports sont empreints d’une certaine violence. Mais je le voyais comme de l’amitié. C’est sûr qu’on pouvait se mettre à embêter quelqu’un, juste parce qu’on s’ennuyait, et qu’on se construit aussi en tapant sur le copain. On vit là entre jeunes, sans s’être choisis, c’est chiant et c’est riche à la fois, ça charrie de la violence et autant de l’amour. Cette jeunesse des villages péri-urbains est une majorité. Mais on ne la voit pas. Comme imaginaire collectif, elle adopte les codes de la jeunesse de la banlieue. En fait ils ne sont pas de la banlieue. Ils font et écoutent du rap, ils fument du shit, ils peuvent se bagarrer. Mais au fond, ils sont enclavés entre la banlieue et la ruralité profonde. Moi-même, ado’, je m’estimais représenté par les films mettant en scène des jeunes de cités, alors qu’en fait il règne un vide de représentation propre, assez étonnant. Puis l’autoroute a fini par passer pas loin. Des gens de Montpellier sont venus habiter là. Des couches moyennes. Il y a eu aussi la loi imposant aux communes un quota de logements sociaux. Des moins argentés, des précaires. Mais nos anciens restaient de vrais anciens de village, pétris de ruralité. Finalement il n’y a rien là d’uniforme.

Quand on est dans un village, le rythme de la vie, le rapport à la nature créent quelque chose de profondément différent. Certes, il règne un ennui très fort, on se connaît et on se côtoie tous. Mais le rapport aux autres est plus attentif. Si je prends un verre au café, le gars qui fait son tiercé, je le connais, c’est mon voisin. Il n’est pas un cliché de pilier de PMU. Personne n’est un cliché. Chacun a son histoire, plus ou moins sue. Grâce à cela j’ai pu me construire loin de l’idée de cliché. Moi je n’étudie que des phénomènes humains. Et le village est tellement dépouillé qu’on y voit beaucoup plus clairement l’être humain. En ville, tu vois des archétypes : le touriste, le hipster, l’étudiant, le lascar. C’est toute une diversité. Elle est riche. Mais au village, tu vois des individus. La diversité villageoise est plus dense. Je me souviens qu’un été, une bande de hippies un peu punk avaient traîné dans le secteur. On avait trouvé la manière de les fréquenter. Un jour, je me pointe à Montpellier, et je tombe sur eux à la Comédie : là ils étaient enfermés dans l’archétype du zonard clochardisé.

Moi-même, quand je suis arrivé aux Beaux-Arts de Montpellier, on m’a mis dans la catégorie « racaille ». À un moment, je me suis passionné pour les architectures utopiques. J’en ai retenu que les rapports d’échelles fabriquent des rapports humains. Si tu commets un acte de délinquance au village, difficile de passer inaperçu. Il n’y a pas d’anonymat, le mauvais côté est ce regard sur l’autre en permanence, mais le bon, c’est l’existence de vrais rapports. En ville, la misère on ne la voit plus. Au village oui. Au village, en fait on lit beaucoup. Le cinéma, les outils culturels sont lointains, en ville. Le premier outil culturel accessible est le livre. Et la médiathèque est là. On lit. En fait, on ne s’ennuie pas vraiment. On est occupé à ne rien faire. Et c’est bien différent. On est ensemble, donc on ne s’ennuie pas. En fait, ce qui serait effrayant serait la solitude, pas le désœuvrement. Certes, cela peut conduire à s’empêtrer dans des rapports qui bougent très peu. Mais enfin, les échappatoires sont là. Des perspectives il y en a. On est à trente minutes d’une métropole de 500 000 habitants. Aujourd’hui, je constate que la plupart de mes potes qui se sont élevés socialement, et qui sont partis pour cela, gardent un besoin viscéral de rester en lien avec la ruralité. On construit une baraque. On revient dès qu’on peut. Voire on revient vivre, créer une activité. Le COVID aura fait réévaluer ces qualités. Une nouvelle couche de diversité en découle.

« Mon cinéma est inscrit, c’est tout. »

Aujourd’hui si tu réussis, tu peux venir vivre à la campagne. Avant, pour réussir, tu devais partir de la campagne. Les jeunes vivent cette bascule. Pour ma part, je dois raconter la vie contemporaine de la manière la plus honnête possible. Or le cinéma a créé des images très fortes, avec les films de jeunes de cités, réduits à deux variantes seulement : la banlieue parisienne ou le quartiers nord de Marseille. Mais La Paillade1 n’a déjà strictement rien à voir avec ça. Des films de jeunes de cités, il faudrait aussi en tourner à Lodève2, ou Narbonne. Sortir des archétypes. C’est chaque fois différent. En fait, il y a des jeunes, leur vie, leurs histoires. Et puis il y a des modèles de représentation massifs, imposés, par lesquels les jeunes passent pour s’identifier à quelque chose. Même sans jamais les citer, car je ne me sens pas politisé, c’est clairement la France des Gilets jaunes dont les jeunes figurent dans Chien de la casse. La grande question étant l’indifférence et le mépris dans lesquels ils sont globalement tenus. Mon cinéma est inscrit, c’est tout. Ici il fait toujours beau, on vit tout le temps dans la rue. On ne consomme pas pareil, sans doute y a-t-il plus d’alcoolisation au nord. Les personnages des bouquins de Nicolas Mathieu3 sont plus précaires, dans des franges de petites villes plus reculées. Ici, de villages en bourgs de la vallée de l’Hérault, il n’y a pas tant de disparité économique, et il ne règne pas une totale détresse. Nos paysages sont très beaux, rien de déprimant, ils illuminent l’âme. Je pense que cela façonne des types de paysages. Dans les films de Bruno Dumont4, j’ai la sensation qu’est dépeint un monde assez stupide. Les jeunes d’ici que je décris sont intelligents, je trouve, peut-être névrosés, mais malins, bien brassés. Certains sont géniaux, d’autres n’ont pas inventé l’eau tiède, mais au final ça crépite.

Dans mon film, le personnage de Dog5 est bien perdu au début. À la fin, il n’est toujours pas spécialement heureux, mais il s’est outillé pour l’être, et il sait que le bonheur ne réside pas dans l’ascension sociale. De toute façon, il y a peu matière à se projeter dans un monde si peu optimiste. Parmi les jeunes, la moitié refusent de faire des enfants, et l’autre moitié espère qu’en en faisant, ceux-ci pourront changer le monde. Quant au flamboyant Mirales5 bis, c’est en lui-même qu’il reste empêtré, alors qu’il aurait tout pour exploser. »

Recueilli par Gérard MAYEN

1 En bordure de Montpellier, La Paillade est une vaste ZUP (40 000 habitants), quartier « sensible » retenu en « politique de la ville ».

2 À 40 minutes de Montpellier, Lodève (7 500 habitants) est une petite ville anciennement industrielle, de l’arrière-pays héraultais.

3 Le romancier Nicolas Mathieu fut lauréat du prix Goncourt en 2018, avec Leurs enfants après eux, un récit ancré dans l’âpre réalité sociale des jeunes des franges d’une petite ville des Vosges. Son dernier roman : Conemara.

4 Le cinéaste Bruno Dumont (caméra d’or à Cannes en 1996 avec La vie de Jésus, puis réalisateur de L’humanité dont deux acteurs non professionnels obtenaient les prix d’interprétation en 1999) travaille à une vision très épurée de la jeunesse du nord de la France. Ses derniers films : Jeanne, et France.

5 et 5bis Personnage du long métrage Chien de la casse, Dog (Anthony Bajon) est un jeune villageois, totalement introverti. Il est l’ami fidèle, mais aussi le souffre-douleur de Miralès (Raphaël Quenard), son opposé, élancé, forte et belle gueule, dont les flamboiements oratoires rayonnent dans la jeunesse du cru. Mais c’est finalement Dog qui construira sa part de bonheur, dans une relation amoureuse avec Elsa (Galatea Bellugi), fille de la ville séjournant au village. Cela non sans déchaîner la jalousie dévastatrice de Miralès.

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Gérard Mayen (né en1956) est journaliste, critique de danse, auteur. Il est titulaire d'un master 2 du département d'études en danse de l'université Paris 8 Saint-Denis-Vincennes. Il est praticien diplômé de la méthode Feldenkrais. Outre des chroniques de presse très régulières, la participation à divers ouvrages collectifs, la conduite de mission d'études, la préparation et la tenue de conférences et séminaires, Gérard Mayen a publié : De marche en danse dans la pièce Déroutes de Mathilde Monnier (L'Harmattan, 2004), Danseurs contemporains du Burkina Faso (L'Harmattan, 2005), Un pas de deux France-Amérique – 30 années d'invention du danseur contemporain au CNDC d'Angers(L'Entretemps, 2014) G. Mayen a longtemps contribué à Midi Libre et publie maintenant de nombreux articles pour"Le Poing", Lokko.fr ... et Altermidi.