Sophia Chikirou sur le plateau de BFM TV.

Sophia Chikirou, directrice du Média, dénie aux médias le droit de compter les manifestants.

Il existe dans ce pays un folklore singulier. À chaque grande manifestation, les médias ont pour habitude de communiquer le nombre de manifestants selon la police et selon les manifestants. Sous-entendu, la vérité doit se situer quelque part entre ces deux mensonges. Démerdez-vous avec ça.

Il n’était jamais venu à l’idée de personne de contester cet état de fait. Que vaut la vérité face au folklore? Les grandes grèves, l’odeur de merguez, les lacrymo des CRS et les chiffres de la CGT.

 

Le match à deux devient un match à trois

Et puis le fact-checking est arrivé. Cette nouvelle école du journalisme prétend ne s’en tenir qu’aux faits et appliquer avec zèle la règle première de l’éthique journalistique: respecter la vérité.

La France a beau être attachée à ses traditions, un jour de mars 2018, à la surprise générale, un collectif de médias a décidé d’en finir avec ce double chiffrage et de délivrer une vérité journalistique en comptant lui-même, avec l’aide d’un cabinet indépendant, les manifestants.

Le match à deux est soudainement devenu un match à trois.

 

Chiffres manif parisienne contre la loi Travail, 12 septembre 2017

Police : 24.000 manifestants

Syndicats : 60.000 manifestants

 

Chiffres manif parisienne pour la défense des services publics, 22 mars 2018

Police : 49 000 manifestants

Syndicats : 65 000 manifestants

Médias : 47 800 manifestants

On ne peut pas dire que ça clarifie vraiment les choses. Comment le chiffre des médias peut-il être plus bas que celui de la police ? Selon ses affinités politiques, on pourra dire que c’est bien la preuve que les médias sont encore plus inféodés au système que la police ou au contraire, que c’est bien la preuve que les chiffres des syndicats sont toujours honteusement gonflés.

 

Le Média choisit de ne donner que le chiffre des syndicats

La presse a voulu dépolitiser les débats. Mais on obtient l’effet inverse: la guerre des chiffres continue car la presse, en dépit de ces prétentions à l’objectivité, est perçue par beaucoup comme un acteur politique.

Le Média, le média que les médias soupçonnent d’être insoumis, a pris la décision de ne donner que le chiffre des syndicats.

Alors que 68% des Français pensent que les journalistes ne résistent pas aux pressions du pouvoir, le nouveau chiffre donné par les médias ne fait que s’ajouter aux deux autres pour créer encore plus de confusion.

 

«Ce n’est pas le rôle des journalistes de compter les manifestants»

Sophia Chikirou, créatrice de Le Média, a donné une interview très intéressante sur ce sujet sur BFM TV.

Comme toujours avec Sophia Chikirou, il faut slalomer entre la plus parfaite mauvaise foi et d’intéressantes réflexions. Au rayon mauvaise foi:

«Je ne suis pas du tout d’accord avec le fait que des journalistes, des journaux, des médias prétendent calculer un nombre de manifestants. Ce n’est pas leur rôle, ce n’est pas leur job. J’ai organisé des manifestations dans ma vie. Je peux vous dire une chose : vous ne pouvez pas compter sauf si c’est statique. Les journalistes n’ont jamais organisé de manifestations de leur vie. Les organisateurs savent mieux le faire.»

Sophia Chikirou se montre nettement plus intéressante quand elle explique en quoi ces chiffres de manifestants sont toujours d’une certaine manière politiques:

«Compter les manifestants, c’est prétendre à une neutralité qui n’existe pas. D’autant plus que le chiffre dans une manifestation, c’est un enjeu politique pour les organisateurs et le gouvernement. Je ne prétends pas qu’il n’y ait pas de réel. Le réel, c’est le rapport de forces qui se produit dans une manifestation entre des organisateurs qui disent «voilà ce que nous nous affirmons et ce que nous, nous réclamons comme chiffres» et un gouvernement qui dit «nous, nous avons compté cela». Je n’accepte pas que des médias viennent se substituer à la politique et jouent un rôle qui n’est pas le leur. Ils font une lecture des événements, sans l’assumer.»

«Vous dites que c’est un mensonge mais ce sont des faits alternatifs»

Sophia Chikirou n’a pas tort: il n’existe pas de vérité physique d’une manifestation (ou tout du moins, elle ne fait pas sens). Pas plus qu’il n’existe de seuil de nombre de manifestants au-delà duquel le gouvernement doit retirer son texte. Il n’y a qu’un rapport de forces politique qui ressort d’une mobilisation.

Le comptage par les médias est perçu comme un recul du champ du politique au nom de l’objectivité journalistique. «Vous dites que c’est un mensonge mais ce sont des faits alternatifs», avait rétorqué Kellyanne Conway, la porte-parole de Trump au sujet du chiffrage fantaisiste du nombre de spectateurs à l’investiture du Président. Les chiffre des manifestants sont nos «faits alternatifs» nationaux, un droit à l’irrationnel au nom de la politique.

 

Pour ou contre le fact-checking

Au fond, Sophia Chikirou pose la question du fact-checking et de cette prétention journalistique à l’objectivité. Elle s’inscrit ainsi dans la veine de Frédéric Lordon, qui a écrit quelques mémorables tartines sur le sujet.

«Ce que le journalisme «de combat» contre la post-vérité semble donc radicalement incapable de voir, c’est qu’il est lui-même bien pire : un journalisme de la post-politique — ou plutôt son fantasme. Le journalisme de la congélation définitive des choix fondamentaux, de la délimitation catégorique de l’épure, et forcément in fine du gardiennage du cadre. La frénésie du fact-checking est elle-même le produit dérivé tardif, mais au plus haut point représentatif, du journalisme post-politique, qui règne en fait depuis très longtemps, et dans lequel il n’y a plus rien à discuter, hormis des vérités factuelles.»

Le clivage «vérité/post-vérité»

Sur le plateau de BFM TV, on remarquera le soutien apporté par Éric Brunet à Sophia Chikirou: «Ce que j’ai aimé dans Le Média, c’est que vous vous êtes défini comme des journalistes à la fois libres et militants».

Un soutien d’un membre de la droite réac qui n’a rien d’étonnant: au vieux clivage gauche-droite se substitue de plus en plus un clivage qu’on pourrait appeler «vérité/post-vérité». Entre ceux qui militent, au centre-gauche et au centre-droit, pour une politique basée sur les faits et ceux qui défendent le droit, à gauche comme à droite, de tordre la vérité pour faire de la politique.

Vincent Glad

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Après des études de lettres modernes, l’auteur a commencé ses activités professionnelles dans un institut de sondage parisien et s’est tourné rapidement vers la presse écrite : journaliste au Nouveau Méridional il a collaboré avec plusieurs journaux dont le quotidien La Marseillaise. Il a dirigé l’édition de différentes revues et a collaboré à l’écriture de réalisations audiovisuelles. Ancien Directeur de La Maison de l’Asie à Montpellier et très attentif à l’écoute du monde, il a participé à de nombreux programmes interculturels et pédagogiques notamment à Pékin. Il est l’auteur d’un dossier sur la cité impériale de Hué pour l’UNESCO ainsi que d’une étude sur l’enseignement supérieur au Vietnam. Il travaille actuellement au lancement du média citoyen interrégional altermidi.