À un moment charnière de son histoire, la Cité européenne du Théâtre du Domaine d’O à Montpellier entre dans une phase de transition délicate. Nommé directeur artistique par intérim, Éric Bart doit conjuguer héritage, contraintes institutionnelles et ambitions nouvelles pour maintenir le cap et répondre aux enjeux culturels d’un territoire en recomposition.


 

La mission est autant délicate qu’enthousiasmante pour Éric Bart, nommé directeur artistique par interim pour un an à la cité européenne du Théâtre du Domaine D’O. Pour le programmateur expérimenté qui évoluait dans l’ombre de Jean Varela, cela implique un passage des coulisses à l’avant-scène. À l’aube du 40e anniversaire du festival le Printemps des comédiens, le départ de Jean Varela a produit un appel d’air. Et toute la question est de connaitre les conséquences que l’on en tire en termes de politique culturelle. Pour éviter le risque de combustion, l’année 2026 qui est aussi électorale sera pour le domaine d’O une année de transition.

Éric Bart. Crédit photo Domaine d’O – Michaël Huard

À la croisée des héritages et des recompositions institutionnelles, la Cité européenne du Théâtre du Domaine d’O aborde une période charnière. Pour faire face à cette situation, l’homme tout de noir vêtu qui arbore une crinière à la Gandalf, assure avoir «  des heures de vol ». Suisse d’origine, Éric Bart a notamment dirigé la Caserne de Bâle1 et assuré la direction de la programmation de l’Odéon à Paris aux cotés de Georges Lavaudant puis de Luc Bondy. Il a aussi travaillé avec Peter Brook dont il a retenu la devise « Le théâtre est une bonne raison d’être ensemble ». « Cela il faut l’appliquer ici au Domaine d’O pour donner du sens à ce jardin d’Épicure », affirme-t-il. Figure de la programmation théâtrale européenne, il rejoint Montpellier à l’heure où le Festival du Printemps des Comédiens accueille les plus grandes productions européennes. Sous l’impulsion de Jean Varela la Métropole se voit pousser des ailes dans le ciel du théâtre international.

Éric Bart, qui partage son temps entre Paris et Montpellier, travaille avec l’enfant du terroir à la programmation artistique pour inscrire Montpellier dans la dynamique d’un centre de ressources international. Mais le pôle culturel départemental du Domaine D’O concédé dans la douleur à la Métropole dans le cadre de la loi NOTRe2 peine à se coordonner pour aller de l’avant.

En 2020, la crise générée par le Covid qui met en cause l’utilité même de la culture percute de plein fouet le monde du spectacle vivant, et les budgets successifs ne permettent pas d’accompagner dignement l’élan artistique qui voulait adjoindre à la diffusion un pôle exemplaire de production et de formation. En janvier 2025, la création de l’Établissement Public de Coopération Culturelle (EPCC) regroupant le Domaine d’0 et le Printemps des Comédiens, ne mettra pas d’huile dans les rouages.

Durant l’année 2023, la candidature de Montpellier pour devenir capitale européenne de la culture en 2028 redonne du souffle et des moyens à la volonté de rayonner culturellement, mais la Métropole et la ville de Sète qui concouraient de concert ne sont pas retenues.

« L’aspect positif c’est que cette candidature a permis aux acteurs de mieux se connaître et de travailler ensemble, ce que nous ne faisions pas véritablement auparavant », souligne Éric Bart rompu à l’art politique de transformer une défaite en victoire. Une vision s’accordant avec celle du maire de Montpellier, Michaël Delafosse, pour qui « la candidature de Montpellier pour devenir capitale européenne de la culture a été un formidable accélérateur de politiques publiques ».

Durant son premier mandat, le Maire de Montpellier a en effet donner des gages en faveur d’une politique culturelle publique qu’il considère en danger sous les coup de boutoirs des faiseurs d’opinion privés les moins recommandables. Sur ce front se mène une véritable guerre culturelle entre les défenseurs d’une politique publique et les tenant d’un modèle privé qui considère la culture et la production d’information comme un marché et un outil politique. Il entend donc défendre la politique publique, sans intervenir dans les choix artistique, mais demeure pour bonne part le maître des horloges dans les choix budgétaires qui s’opèrent.

« Dans le petit milieu des directeurs artistiques et professionnels, on se crée une famille mentale, observe Éric Bart, mais les institutions ne nous appartiennent pas. C’est pour cela que les directeurs de théâtre nationaux n’ont pas la possibilités de rester en poste plus de 10 ans au même endroit, et c’est très bien ainsi, ajoute-t-il magnanime : les gens de théâtre oublient parfois que les cimetières sont remplis de personnes irremplaçables ».

« Les infrastructures culturelles à Montpellier sont exceptionnelles », souligne le directeur artistique par intérim qui n’exclut pas de présenter sa candidature dans un an. « Si j’ai l’impression que la situation s’améliore, je me poserai la question. » En effet, la transition difficile en EPCC, les soubresauts de la programmation, le départ de Jean Varela et le manque de communication ont conduit à une désaffection du public, préjudiciable au Domaine d’O. Mais le domaine demeure un écrin culturel exceptionnel, et pour les deux directeurs par interim le défi sera d’assurer une constance qualitative en insufflant une nouvelle dynamique managérial. Il faudra également regagner rapidement la confiance du public ce qui n’est pas une moindre affaire.

 

De solides leviers pour envisager l’avenir

 

Avec ses 27 salariés et un budget estimé à près de sept millions d’euros pour 2026 — dont 4,5 millions consacrés au domaine d’O et 1,4 million aux festivals, financés par le Conseil départemental dans le cadre du transfert de compétence — « La Cité européenne parvient cette année à retrouver un équilibre », confirme Éric Bert, épaulé par le directeur général par intérim, Alexis Gangloff. Tout deux portent un projet inscrit dans la continuité, à la hauteur des exigences d’une telle structure. La feuille de route est dense : elle comprend les festivals Saperlipopette3, le Printemps des Comédiens, Cinéma sous les étoiles, le festival Arabesques, ainsi que le développement d’une saison d’hiver, d’octobre à mars.

Éric Bart, a rappelé les trois pierres angulaires sur lesquels s’appuient son projet artistique. Les productions théâtrales, à l’instar de Bérénice de Romeo Castellucci qui tourne actuellement dans le monde entier, un bureau d’accompagnement des compagnies régionales avec la volonté d’exporter leur création à l’échelle nationale, voire internationale, et une action en faveur des Cies émergentes avec le Warmup4.

Éric Bart entend « assurer la continuité de tout ce qui a été construit, que ce soit au Domaine d’O ou au Printemps des Comédiens », tout en renforçant particulièrement le travail en direction des jeunes publics. L’enjeu est aussi d’élargir le champ des collaborations avec les grandes institutions culturelles — l’Opéra et Montpellier Danse, le CDN, le Festival de Radio France, entre autres — afin d’affirmer le Domaine d’O comme un véritable pôle d’art et de culture pluridisciplinaire, ouvert au théâtre, à la musique, au cirque et à la danse.

Malgré les incertitudes institutionnelles, les contraintes budgétaires et les cicatrices laissées par les crises récentes, le Domaine d’O dispose aujourd’hui de solides leviers pour envisager l’avenir avec confiance. La dynamique de coopération engagée, l’attention portée aux artistes du territoire comme aux grandes signatures internationales, et la volonté affirmée de structurer une véritable filière théâtrale régionale dessinent un horizon possible. Plus qu’un simple temps de transition, cette période pourrait devenir celle d’un rééquilibrage fécond. On croise les doigts !

Jean-Marie Dinh

 

Lire aussi : Grand coup de froid sur Jean Varela et le Printemps des Comédiens

 

 

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Notes:

  1. La Caserne de Bâle est un centre culturel pour la scène indépendante du théâtre, de la danse et des performances ainsi que pour les concerts dans le domaine de la musique populaire.
  2. Avec le loi NOTRe les communes sont installées dans leur rôle de proximité, les intercommunalités montent en puissance (optimisation de l’offre de services au public) avec un nouveau rôle des métropoles dans la structuration des territoires, les Départements sont recentrés sur la solidarité sociale et territoriale, et les Régions enfin qui se trouvent confortées dans l’aménagement du territoire et le développement économique.
  3. Saperlipopette se tiendra les 9 et 10 mai, avec pour ambition de faire émerger le public de demain.
  4. Warmup ouvre une fenêtre sur le travail en cours de compagnies du territoire et de tous horizons. Avant les présentations publiques, pendant une semaine de résidence de création, les artistes se rencontrent tout en bénéficiant d’un accompagnement en production par la Cité européenne du Théâtre du Domaine D’O, dans sa dynamique de structuration d’une filière théâtrale en région.
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Après des études de lettres modernes, l’auteur a commencé ses activités professionnelles dans un institut de sondage parisien et s’est tourné rapidement vers la presse écrite : journaliste au Nouveau Méridional il a collaboré avec plusieurs journaux dont le quotidien La Marseillaise. Il a dirigé l’édition de différentes revues et a collaboré à l’écriture de réalisations audiovisuelles. Ancien Directeur de La Maison de l’Asie à Montpellier et très attentif à l’écoute du monde, il a participé à de nombreux programmes interculturels et pédagogiques notamment à Pékin. Il est l’auteur d’un dossier sur la cité impériale de Hué pour l’UNESCO ainsi que d’une étude sur l’enseignement supérieur au Vietnam. Il travaille actuellement au lancement du média citoyen interrégional altermidi.