Salle archicomble à la librairie Goulard à Aix-en-Provence où le journaliste Daniel Schneidermann est venu présenter son ouvrage « Pouvoir dire stop ». En éclaireur, le fondateur de l’émission « Arrêt sur images » a lancé le débat sur la nécessité du référendum d’initiative partagée, seul rempart potentiel face au projet de privatisation des aéroports de Paris (ADP) et à toutes les réformes ultra-libérales du gouvernement Macron.


A l’ invitation des Amis du Monde Diplomatique, du collectif aixois pour un référendum contre ADP et de la librairie Goulard, la conférence a battu son plein et s’est clôturée par un long échange avec le public. Auparavant, Daniel Shneidermann a bien voulu répondre à nos questions. Interview.


 

Pourriez-vous vous présenter ?

Je m’appelle Daniel Schneidermann, je suis journaliste. J’anime un site « Arrêt sur images » qui est un site qui déconstruit les récits médiatiques. Par ailleurs, je viens de publier un livre sur le projet de privatisation des aéroports de Paris. Ce livre s’appelle « Pouvoir dire Stop ».

Le Référendum d’Initiative Partagée (RIP) est aussi le sujet de votre ouvrage qui éclaire autant sur la pollution du trafic aéroportuaire que sur les dangers de la privatisation d’ADP. Comment portez-vous ce combat ?

Pour le RIP, on a dépassé le 1,5 M de signatures. Il faudrait arriver à 4, 7 millions de signatures d’ici mi-mars 2020 pour pouvoir influer sur les votes des députés. Il appartient au citoyen de se mobiliser dans ce cadre. 1,5millions de signatures ce n’est pas rien, mais ce n’est pas assez. Pour dire les choses avec un peu d’euphémisme, je suis modérément optimiste.

Qu’est-ce qui fait qu’on en est à peine à 1, 5 millions de signatures quand on sait l’ampleur des dégâts si jamais les aéroports de Paris étaient privatisés ?

Je pense que les responsabilités sont partagées par tout le monde. Il y a une responsabilité évidente de la part des médias qui ont passé cette initiative entièrement sous silence.

On se souvient des heures et des heures d’émissions qui ont été accordées au grand débat d’Emmanuel Macron avec des heures de direct de BFM, de la 6 de LCI, saluant le record : « Il a tenu 7heures, c’est formidable, quel surhomme », etc.

Quand on compare ça à ce qui a été fait aux aéroports c’est à dire « rien », pas un seul débat, rien (!), on se dit, les médias portent une responsabilité. Mais pour être tout à fait honnête, je pense que les médias ne sont pas les seuls à devoir porter cette responsabilité, je ne suis pas du genre à me cacher derrière mon petit doigt, je pense que les parlementaires qui ont lancé cette initiative et qui l’ont portée au début, n’ont pas fait beaucoup d’efforts par la suite pour récolter des signatures et pour mettre l’affaire sur la place publique.

Depuis la rentrée en automne, il y a eu la réforme des retraites qui, d’une certaine manière, a chassé l’histoire de l’aéroport du débat public. Après, je pense qu’il faut reconnaître que les citoyens n’y sont pas habitués, on est dans un tel état d’anomie démocratique en France aujourd’hui, que beaucoup de gens, notamment ceux et celles à qui j’ai parlé dans les trains, les transports, donnent pour réponse : « ça servira à rien, même si on a les signatures, ils trouveront toujours un moyen de ne pas faire le referendum, de toutes façons, moi je ne crois plus à rien, etc. »

On est dans un tel état de pauvreté et de misère démocratique que beaucoup de citoyens ont eu l’impression que ce n’était pas la peine. Alors ils n’ont pas été aidés par les médias, on est bien d’accord mais les gens eux-mêmes ne se reconnaissent plus dans les institutions d’aucune manière.

Donc, quelque part, le fait que l’initiative ait été lancée par des parlementaires a été plutôt un moins qu’un plus. Alors pourquoi on n’est pas à 4,7 millions alors qu’on devrait y être puisque quand vous regardez les sondages où la majorité est contre la privatisation d’ADP ? C’est toute la question…

Le RIP en quelques mots

 

Le référendum d'initiative partagée -RIP- entend s'opposer au projet controversé de privatisation des aéroports de Paris.

En 2017, le gouvernement français avait fait savoir son intention de privatiser le groupe sous la supervision de la Bank of America-Merill Lynhc.

Cette décision avait été vivement critiquée à cause des coûts potentiels engendrés pour l’État et à cause de la perte de revenu que constitue cette privatisation. En cause également les écueils expérimentés à l'aéroport de Toulouse Blagnac privatisé et épinglé par la Cour des Comptes et le désistement de l'Etat dans ce qui doit relever du service public.

248 députés et sénateurs de l'opposition avaient lancé en juin 2019, une démarche de RIP qui ne peut être déclenché que si 10% des électeurs le réclament.

Si l'objectif de 4,7 millions de signataires est atteint avant mi-mars 2020, le gouvernement devra organiser un référendum national courant 2020 afin que les Français donnent leur avis sur cette privatisation.

Introduit en 2008 dans la loi française, mais applicable seulement depuis 2015, le RIP serait dans ce cas utilisé pour la première fois.

Il suffit de cliquer avant mi-mars 2020 pour s'inscrire en tant que citoyen et pour réclamer un référendum: www.referendum.interieur.gouv.fr

 

Ce renoncement populaire, vous le sentez en tant que décrypteur de l’information à « Arrêt sur images » ?

C’est paradoxal car quand vous regardez les retraites, il y a eu une forte mobilisation pour les retraites qui a abouti à quelques victoires sectorielles pour les policiers, les pompiers et je ne sais quelle catégorie mais qui au total n’a pas réussi à ébranler le gouvernement.

Bien sûr l’histoire n’est pas terminée, mais la mobilisation populaire pour les retraites et en tant que telle, n’a pas réussi à ébranler le gouvernement. Il est clair que pour la question des aéroports qui est au-delà, celle des biens communs, il y a une réflexion à porter sur un sujet qui touche tout le monde. S’il y avait un « Stop » sur les aéroports, ce serait un « Stop » à la privatisation rampante de la poste, à celle de la SNCF, de la santé, de l’énergie, etc. On arrête cette glissade des 20 dernières années vers le tout privé et le tout concurrence.

Il faut croire que cette cause là n’a pas été suffisamment mobilisatrice par les gens.

Sur un autre sujet, votre émission sur le net aujourd’hui « Arrêt sur images » totalise 28 000 abonnés. Vous n’avez pas de financements privés. Comment ça fonctionne ?

« Arrêt sur images », ce sont plutôt 25 000 abonnés. Sa seule source de financements ce sont les abonnements, on n’a évidemment pas de pub, pas d’investisseurs. Il y a un seul actionnaire c’est moi avec la perspective qu’un de ces jours, ce soit l’équipe qui le devienne.

On a refusé toutes formes de subventions comme les subventions d’état. On a refusé les subventions de google ou de facebook qui aident un certain nombre de médias à boucler les fins de mois. On s’est dit que pour être un vrai média indépendant, la vraie source de financements ce sont ses abonnés.

Vous avez donc un modèle économique viable ?

Je ne sais pas s’il est viable, mais ça fait 12 ans qu’il vit.

Quel regard portez-vous sur les « fake »* d’un côté et de l’autre, sur la façon dont communique le gouvernement sur ses multiples réformes ?

Sur la privatisation d’ADP, je ne crois pas qu’on puisse dire qu’on est sur une fake. Je crois qu’on est plutôt sur de la communication ou de la propagande gouvernementale. Dire qu’ADP va être privatisé, n’est malheureusement pas une fausse nouvelle. Si le gouvernement arrive à faire ce qu’il veut, ne sera malheureusement pas une fausse nouvelle.

Expliquer que l’aéroport coûte plus que ce qu’il ne rapporte relève plutôt là de la fausse information, non ?

C’est là où est la communication. Quand un gouvernement ou n’importe quelle institution, veut diffuser sa politique, il essaie de faire passer sa politique par la communication.

Par exemple sur la réforme des retraites, le gouvernement a dit « on va créer un régime universel ». Bon, c’est un mot sympa universel. Tout le monde a envie d’un truc universel, c’est plutôt bien l’universel.

Mais un, c’est un mot sympa pour masquer une réalité qui est qu’on va réduire la retraite de tout le monde.

Deux, c’est faux car depuis les concessions qu’a faites le gouvernement ces dernières semaines, ce n’est plus un régime universel puisqu’il va y avoir toute une série de régimes qui va rester particulière.

Maintenant, ils expliquent c’est « universel », ça ne veut pas dire que c’est pour tout le monde, la même chose.

Au gouvernement, on a des gens qui vident les mots de leur sens. Là, on n’est pas dans la fake news, la fake news c’est un mensonge sur le fait.

Dire universel ça ne veut pas dire que c’est la même chose pour tout le monde, on est dans un autre processus qui a été notamment très bien étudié dans Orwell 1984, dans la manière de vider les mots de leur sens, c’est à dire que les mots ne veulent plus rien dire aussi bien sur les retraites que sur les aéroports, on est plutôt là dedans.

Et concernant les fake, comment vous décrypter ça dans Arrêt sur images ?

Je pense qu’un des boulots des journalistes est d’enquêter sur la propagande. D’une certaine manière, les réseaux sociaux ont modifié la distribution de l’information par rapport à la situation d’avant où l’information était essentiellement distribuée par des médias disons traditionnels.

Aujourd’hui, vous moi, on crée notre compte facebook, insta, et on peut créer des nouvelles et je pense qu’il y a du bon car ça donne la parole à tout le monde. Mais, je pense qu’il y a de sérieux problèmes car ça installe dans l’espace public des nouvelles qui sont fausses même si ce système existait déjà avant, avec des gens qui disaient beaucoup de mensonges.

Disons que ça modifie le marché de la propagande, aujourd’hui.

Sans les réseaux sociaux le mouvement des Gilets jaunes n’aurait peut-être pas eu cette ampleur. Il s’est développé, mais en restant tu ou mal présenté par les médias  ?

Quand le mouvement des Gilets jaunes a éclaté il y a eu des directs sur toutes les grandes chaînes d’infos. Ce n’est pas qu’il a été tu par les grands médias, c’est qu’il a été montré d’une façon très particulière. C’est à dire que les aspects physiques et violents ont été mille fois plus montrés que les raisons pour lesquelles les gens sont descendus dans la rue et continuent à se battre. Ce qui a posé un problème de véracité de l’information.

Propos recueillis par H.B.


Pour contribuer à l’organisation d’un Référendum d’Initiative Partaggée (RIP): www.referendum.interieur.gouv.fr


 

H.B
Journaliste de terrain, formée en linguiste, j'ai également étudié l'analyse du travail et l'économie sociale et solidaire. J'ai collaboré à différentes rédactions, recherches universitaires et travaillé dans divers domaines dont l'enseignement FLE. Ces multiples chemins ailleurs et ici, me donnent le goût de l'observation et me font aimer le monde, le langage des fleurs et ces mots d'André Chedid : «Cet apprentissage, cette humanité à laquelle on croit toujours».