Gaza a t-elle été l’étincelle de la construction mondiale d’un front unitaire ?
Cette question se pose aujourd’hui quand on voit les différents évènements récents de mobilisations citoyennes dans le monde entier. Pour en parler cette semaine nous mettrons en rapport, d’un côté le Congrès Parlementaire mondial du Sumud qui a eu lieu à Bruxelles le 22 Avril face au Parlement Européen, et un texte d’Abu Amir du 23 Avril qui évoque Gaza comme « l’étincelle initiale d’une transformation internationale face à Israël ».
Bruxelles le 22 Avril : Congrès Parlementaire Mondial du Sumud
En parallèle de la progression de la Global Sumud Flottilla sur mer pour un départ de Syracuse vers Gaza, se déroulent à terre des initiatives politiques et juridiques permettant une action coordonnée sur terre et sur mer. Un congrès parlementaire mondial Sumud qui a produit la Déclaration de Bruxelles, une initiative parlementaire visant à traduire les obligations juridiques internationales en actions politiques concrètes, soutenant la responsabilité et l’autodétermination palestinienne conformément au droit international.
La rencontre s’est déroulée au Palais des Congrès et s’est terminé par une manifestation dont les rangs n’ont cessé de grossir pour finir par des prises de paroles devant le Parlement Européen afin de porter ces revendications dans le débat public.
Le congrès a rassemblé certaines des personnalités les plus influentes du monde juridique, politique et des droits humains qui façonnent les réponses internationales à la situation à Gaza. Parmi les participants figurent la Rapporteuse spéciale de l’ONU Francesca Albanese, le député britannique Jeremy Corbyn, la congressiste américaine Rashida Tlaib, l’eurodéputée et ancienne ministre espagnole Irene Montero, les eurodéputées Manon Aubry et Rima Hassan et le dirigeant politique palestinien Mustafa Barghouti, ainsi que des experts de l’ONU, des parlementaires européens et du Sud dont des délégations africaines et des autorités juridiques internationales. Les intervenants ont abordé la crise humanitaire à Gaza, les obligations juridiques internationales et les mesures politiques relatives aux transferts d’armes, à la responsabilité et à l’accès humanitaire.
Nous avons rencontré Florence Heskia, co-coordinatrice de la délégation française de la Global Sumud, qui y a participé et nous a raconté : « Le public de ce congrès était composé de 250 à 300 personnes de la société civile, d’ONG ou d’associations et de membres de la Global Sumud du monde entier. Nous avons réussi à construire un front unitaire de tous les coins du monde du Sud au Nord, composé d’experts, de parlementaires, de responsables politiques et institutionnels qui ont par leurs nombreuses interventions fait le même constat : ensemble il est important de reconnaître et de dire au monde que le temps de la persistance des inégalités, de l’impunité, des violations du droit international doit cesser ! Les personnalités politiques et parlementaires ont souligné le fait qu’un mouvement citoyen international comme celui impulsé par la Global Sumud leur donne de la force pour demander des sanctions contre Israël et mettre fin à tous les accords ou traités de libre échange avec ce pays voyou. Il est temps de mettre fin à ce système capitaliste en s’unissant, mouvement citoyen et parlementaires ou membres de gouvernement : embarquez-nous ! »
En même temps, sans le savoir, à Gaza Abu Amir écrit, le 23 avril, que Gaza embrase le monde !

« Ce que nous observons aujourd’hui n’est plus une simple vague de solidarité passagère ni une réaction temporaire à des événements politiques rapides. Nous sommes face à un moment historique décisif où la conscience mondiale est en train d’être redéfinie. Un moment où le silence international est sorti de sa torpeur, s’est transformé en discours indigné, puis en positions, puis en actions. On peut dire clairement que Gaza a été l’étincelle qui a déclenché cette colère, mais qu’elle n’était que le point de départ d’un processus plus large révélant l’accumulation de politiques et de pratiques qui ont poussé le monde — peuples et gouvernements — à réévaluer radicalement leurs positions.
Ce qui s’est produit à Gaza n’était pas un événement ordinaire que l’on pouvait contenir dans le langage froid des déclarations diplomatiques. Ce fut un choc qui a exposé au monde des images dures de destruction et de pertes humaines. Ces scènes ont dépassé le cadre des chiffres pour devenir une réalité vécue, observée directement par des millions de personnes. C’est là que la véritable transformation a commencé : il n’était plus possible d’ignorer ce qui se passait ni de l’expliquer à travers les récits traditionnels. La compassion s’est transformée en colère, la colère en position, et la position en un nouveau discours mondial plus audacieux et plus tranchant. Cependant, la réalité plus profonde à souligner est que cette transformation n’est pas seulement le résultat de ce qui est décrit comme un génocide à Gaza, mais aussi d’un long processus de politiques perçues par beaucoup comme des dépassements constants de toutes les règles, accompagné d’un mode de comportement politique jugé, par de nombreux peuples et États, arrogant et méprisant envers le reste du monde. Une image s’est installée : celle d’un État agissant comme s’il était au-dessus de tous, échappant à toute responsabilité, imposant son récit par la force politique et médiatique, et traitant toute critique comme un acte à réprimer ou à discréditer.
Le monde a progressivement eu le sentiment qu’une exception lui était imposée, où Israël est présenté comme au-delà de toute critique, et où sa société ne devrait ni être questionnée ni même examinée, sous des prétextes utilisés hors de leur contexte. Cela a engendré une profonde frustration, car les peuples n’acceptent plus l’idée qu’un État puisse être au-dessus des lois ou qu’un peuple bénéficie d’une immunité morale absolue dans un monde censé reposer sur l’égalité et la justice. Avec la répétition de ces politiques et leur documentation par le son et l’image, la colère n’a plus pu être contenue. Elle s’est transformée en vague mondiale visible, dont les manifestations sont apparues dans plusieurs pays, chacun exprimant ce changement à sa manière.
Dans ce contexte, le rôle précoce de la France ne peut être ignoré. Elle a été parmi les premières sociétés où la conscience populaire s’est mobilisée avec force. Ses rues ont été le théâtre de vastes manifestations exigeant la fin de politiques perçues comme des violations flagrantes des valeurs humaines. Ce mouvement populaire français a contribué à briser le silence et à inspirer d’autres peuples à exprimer leurs positions, devenant ainsi un moteur essentiel de cette transformation mondiale.
En Espagne, la colère populaire n’est plus restée à l’état de murmure : elle s’est transformée en une mobilisation massive. Lors d’un événement populaire, la direction israélienne a été liée à des crimes à Gaza et au Liban, illustrant une explosion de la conscience collective. Face aux accusations d’« antisémitisme », le gouvernement espagnol n’a pas reculé, mais a adopté une position plus indépendante, défiant les pressions et amorçant une redéfinition de ses relations internationales : signe clair du déclin de l’adhésion au discours dominant.
Au Canada, cette transformation s’est reflétée dans un discours officiel inédit, avec une révision des politiques de défense liée directement au mécontentement face au soutien inconditionnel à Israël. Cela traduit une prise de conscience politique que l’opinion publique n’accepte plus les anciennes approches, et que l’ignorer pourrait avoir des conséquences internes et externes.
En Turquie, l’escalade a atteint son apogée : le discours est passé de la critique à l’accusation directe. Des responsables israéliens ont été accusés de « génocide », une qualification juridique aux implications internationales graves, accompagnée de comparaisons historiques fortes visant à inscrire les événements dans une perspective humaine globale refusant la répétition des tragédies.
En Corée du Sud, la dimension morale est apparue clairement, avec des parallèles établis entre des pratiques attribuées à l’armée israélienne et des expériences historiques douloureuses vécues par le peuple coréen. Cela montre que la question dépasse désormais le Moyen-Orient pour devenir une cause humaine universelle.
En Pologne, l’un des tabous les plus sensibles a été brisé, Israël étant directement qualifié d’« État terroriste ». Une telle formulation, difficilement imaginable dans un contexte européen, reflète l’ampleur du changement de discours et l’affaiblissement des contraintes qui l’encadraient.
En Irlande, la colère a dépassé les mots pour se traduire en actions concrètes, avec des gestes de terrain exprimant un rejet clair du soutien militaire à Israël. Cela confirme que la question est devenue une composante de la conscience collective, au-delà du simple débat politique.
Plus inquiétant encore, cette transformation ne se limite plus à l’extérieur : elle commence à émerger au sein même de la société israélienne. Des voix médiatiques critiques avertissent que les politiques actuelles mènent à l’isolement, décrivant Israël comme « rejeté, isolé », avec des mises en garde contre des accusations de « crimes de guerre ».
Par ailleurs, une perception mondiale croissante s’installe : les politiques israéliennes, notamment l’élargissement des fronts de confrontation, ne font pas qu’aggraver le conflit, mais risquent d’entraîner la région — voire le monde — dans une instabilité généralisée. De nombreux États expriment leur inquiétude face à la possibilité que cette trajectoire mène à des conséquences catastrophiques dépassant le cadre du conflit direct. Ce sentiment de danger ne se limite plus aux analyses politiques : il fait désormais partie du discours public. Beaucoup estiment que l’escalade continue et l’absence de perspective politique pourraient conduire à une confrontation plus large, renforçant les tensions internationales.
Ce qui unit toutes ces positions, c’est qu’elles ne sont pas apparues spontanément. Elles sont le résultat d’un long cumul d’événements, d’un discours politique jugé arrogant et insoumis à toute responsabilité, et d’une volonté d’imposer une exception rejetée par les peuples — ce qui a finalement provoqué cette explosion de colère mondiale. Ces transformations reflètent également un changement plus profond dans la structure du système international. Aucun récit unique ne peut désormais monopoliser la vérité, en raison de la multiplicité des sources d’information, de l’élévation du niveau de conscience mondiale et de la diffusion directe des images sans filtre, ce qui a brisé les barrières et créé une pression populaire continue.
En outre, l’émergence de nouvelles puissances et le recul de l’hégémonie unipolaire ont offert aux États une plus grande liberté d’expression, expliquant l’audace de certaines positions désormais indépendantes des alignements traditionnels. En définitive, le monde traverse un véritable moment de transformation : un passage de la peur à l’audace, du silence à la confrontation. Les peuples imposent désormais leur rythme aux politiques, poussant les gouvernements à revoir leurs calculs, dans une scène qui annonce l’émergence d’une nouvelle phase des relations internationales.
Gaza a été l’étincelle initiale, mais elle a révélé un feu latent sous les cendres — un feu de colère accumulée, d’injustice ressentie et de refus de l’exception. Un feu qui ne s’éteindra pas facilement, car il ne dépend plus d’un seul événement, mais d’une prise de conscience mondiale que le système actuel nécessite une révision, et que la justice n’est plus une option, mais une nécessité urgente. »
Nous apprenons le 26 Avril au soir que La flottille mondiale Sumud quitte officiellement l’Italie avec plus de 50 navires — la plus grande mobilisation maritime civile de l’histoire pour Gaza — et met le cap sur la Méditerranée orientale.
Des initiatives comme ce congrès mondial du Sumud et le départ de la flottille manifestent une prise de position politique historique liée à une nécessité humanitaire immédiate ! Les éléments essentiels dans la déclaration de Bruxelles, que tout le monde peut signer, énoncent la nécessité de renoncer à un ordre mondial basé sur l’impunité et le pouvoir pour construire un monde basé sur la justice sociale, mais surtout transformer les grands principes et les mots en action au service de la justice mondiale.
Peut-on dire qu’aujourd’hui la Palestine serait la boussole morale de notre époque ?
Brigitte Challande et Abu Amir







